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Argentine - Publié dans l'Internationaliste n°43
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ISSUE DEMOCRATIQUE OU ISSUE OUVRIERE ?

Alicia Sagra

Un des succès du processus révolutionnaire est celui d'avoir provoqué une réflexion parmi les organisations de gauche qui essayent de surmonter la dispersion existante. Un Bureau de la Gauche a été constitué, d'où sont sorties des déclarations et des actions communes. Cette nouvelle réalité a permis de participer en tant que bloc aux affrontements du 20 décembre et d'affronter ainsi, de façon unitaire, la bande de Duhalde le 1er janvier.

Il est nécessaire d'avancer dans ce sens, en vue de la construction d'un grand mouvement ou front qui englobe les organisations sociales et les militants combatifs et qui puisse servir de référence politique pour les luttes du mouvement de masses. Pour ce faire, il est important d'avoir un débat sur nos différences. C'est dans ce but que nous voulons continuer la polémique à propos de quelle est l'issue à l'ordre du jour pour notre pays.

En lisant les déclarations communes, on dirait qu'il n'y a pas de différences sur ce point, étant donné qu'on parle de "issue ouvrière et populaire", "gouvernement des travailleurs", "plan ouvrier alternatif", et qu'on appelle à construire des structures de coordination, des assemblées populaires, etc.

Néanmoins, si nous observons la presse des partis et leur activité au jour le jour, ce n'est pas si évident. Par exemple, dans le journal, les tracts, les pancartes du Partido Obrero, le mot d'ordre central n'est pas celui du gouvernement des travailleurs ni des assemblées populaires mais, sans aucun doute, celui de l'Assemblée Constituante. C'est la proposition qu'ils font pour les nouveaux organismes qui sont en train de surgir. Et cette politique, quoique avec une intensité différente, est assumée aussi par le MST, par Izquierda Unida, par le PTS. Voilà pourquoi nous disons qu'au niveau de la gauche, il n'est pas clair si l'issue centrale proposée (pour maintenant, pas pour un futur incertain) est ouvrière ou est démocratique.

Personne ne discute l'importance des tâches démocratiques ; ce que nous affirmons, c'est que le développement de la révolution ouvrière se trouve à l'ordre du jour, et non pas l'approfondissement de la démocratie et que, par conséquent, l'Assemblée Constituante ne peut être la tâche centrale.

Nous ne discutons pas non plus la validité en général du mot d'ordre d'Assemblée Constituante. Au contraire, c'est un mot d'ordre qui, dans certaines circonstances, a un rôle mobilisateur très grand. Il en est ainsi quand il sert pour promouvoir l'alliance avec des secteurs non ouvriers, qui le voient comme un moyen pour obtenir leurs revendications spécifiques : terre, droits des indigènes et des peuples opprimés, libertés démocratiques formelles, etc. C'est avec ce critère que les bolcheviques ont avancé ce mot d'ordre en Russie en 1917, que Trotsky l'a conseillé pour la Chine après la défaite de la seconde révolution (1927-28) et qu'il a été avancé dans différents pays en circonstances similaires.

Ce qui attire l'attention en Argentine, aujourd'hui, c'est le fait que ce ne sont pas les organisations non ouvrières, avec des illusions démocratiques (et avec lesquelles on devrait se mettre d'accord), qui avancent le mot d'ordre d'Assemblée Constituante ; il n'y a que les organisations révolutionnaires qui l'avancent. Et dans le cas de P.O., ils l'avancent comme mot d'ordre central, comme la grande solution pour la révolution, comme mot d'ordre de pouvoir.

Mais cette tentative de chercher une issue à la révolution à l'intérieur des limites de la démocratie bourgeoise n'est pas exclusive à P.O., et elle ne s'arrête pas au mot d'ordre d'Assemblée Constituante. Ce même mécanisme de raisonnement a mené le MST et IU à commettre la grave erreur de proposer à l'Assemblée Législative d'élire Zamora comme président. Cette proposition, même accompagnée d'un tas de dénonciations, impliquait la reconnaissance d'une institution dont le rôle est de mettre un terme à la révolution par la désignation d'une nouveau président de la république. La réponse de Zamora a été juste, qui a dit que, puisqu'il ne reconnaissait pas cette assemblée, difficilement il pouvait accepter de postuler à sa présidence.

Pourquoi tant insister à trouver une issue démocratique ?

Il est possible que derrière cette erreur commise par la plupart de la gauche argentine agissent deux facteurs. Le premier est en rapport avec l'extrême faiblesse de la révolution, l'absence d'organismes alternatifs de la classe ouvrière. Dans les moments critiques, cela mène à la recherche de raccourcis pour répondre ou problème du pouvoir, comme c'est le cas de l'Assemblée Constituante, ou quand on fait des propositions à l'Assemblée Législative "afin d'éduquer". mais il faut comprendre qu'il n'y a pas de raccourci possible pour arriver au pouvoir et que, quand il n'y a pas une issue ouvrière, il ne sert à rien de proposer une issue bourgeoise, aussi démocratique soit-elle. Il faut par ailleurs impulser le développement des embryons d'organismes ouvriers qui apparaissent.

Le deuxième facteur peut être le fait de ne pas voir un des éléments de force de la révolution argentine : le processus croissant de rupture des masses avec leurs illusions démocratiques et avec les institutions du régime. Cette réalité est mise en évidence à travers l'action directe des masses, à partir du 19 et 20 décembre, et elle s'était déjà exprimée lors des élections du 14 octobre. Ce n'est pas par hasard que les organisations qui attachent aujourd'hui tellement d'importance à trouver une issue démocratique n'ont pas compris le profond processus de rupture avec le régime s'exprimant par les élections, et avaient donné une interprétation négative au "vote ras le bol".

En conclusion, pour nous, ce qui est en cours est bien une révolution ouvrière, dont l'issue, par conséquent, ne peut être l'Assemblée nationale Constituante. Appeler à l'Assemblée Constituante n'est pas en opposition au pouvoir bourgeois. La preuve en est que même Duhalde a parlé de sa possible convocation. Mais en plus, alors qu'il existe cette nouvelle relation entre le mouvement des masses et ses illusions démocratique, des mots d'ordre de ce genre perdent n'ont pas le pouvoir mobilisateur qu'ils peuvent avoir dans d'autres circonstances.

Nous ne faisons pas cette discussion avec le soucis de faire des bilans. Ce n'est pas le passé qui est le centre de notre intérêt mais le futur. Pour le développement de la révolution, il est indispensable que les nouveaux organismes se développent et se fortifient comme alternative de pouvoir. Mais s'ils se donnent comme tâche centrale l'Assemblée Constituante, ils vont devenir stériles et nous risquons alors de voir, assurément, la révolution argentine engloutie dans le marasme du parlementarisme bourgeois.

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