Un des succès du processus
révolutionnaire est celui d'avoir provoqué
une réflexion parmi les organisations de
gauche qui essayent de surmonter la
dispersion existante. Un Bureau de la Gauche
a été constitué, d'où sont sorties des
déclarations et des actions communes. Cette
nouvelle réalité a permis de participer en
tant que bloc aux affrontements du 20
décembre et d'affronter ainsi, de façon
unitaire, la bande de Duhalde le 1er
janvier.
Il est nécessaire d'avancer dans ce sens,
en vue de la construction d'un grand
mouvement ou front qui englobe les
organisations sociales et les militants
combatifs et qui puisse servir de référence
politique pour les luttes du mouvement de
masses. Pour ce faire, il est important
d'avoir un débat sur nos différences. C'est
dans ce but que nous voulons continuer la
polémique à propos de quelle est l'issue à
l'ordre du jour pour notre pays.
En lisant les déclarations communes, on
dirait qu'il n'y a pas de différences sur ce
point, étant donné qu'on parle de "issue
ouvrière et populaire", "gouvernement des
travailleurs", "plan ouvrier alternatif", et
qu'on appelle à construire des structures de
coordination, des assemblées populaires,
etc.
Néanmoins, si nous observons la presse des
partis et leur activité au jour le jour, ce
n'est pas si évident. Par exemple, dans le
journal, les tracts, les pancartes du Partido
Obrero, le mot d'ordre central n'est pas
celui du gouvernement des travailleurs ni des
assemblées populaires mais, sans aucun doute,
celui de l'Assemblée Constituante. C'est la
proposition qu'ils font pour les nouveaux
organismes qui sont en train de surgir. Et
cette politique, quoique avec une intensité
différente, est assumée aussi par le MST, par
Izquierda Unida, par le PTS. Voilà pourquoi
nous disons qu'au niveau de la gauche, il
n'est pas clair si l'issue centrale proposée
(pour maintenant, pas pour un futur
incertain) est ouvrière ou est
démocratique.
Personne ne discute l'importance des
tâches démocratiques ; ce que nous affirmons,
c'est que le développement de la révolution
ouvrière se trouve à l'ordre du jour, et non
pas l'approfondissement de la démocratie et
que, par conséquent, l'Assemblée Constituante
ne peut être la tâche centrale.
Nous ne discutons pas non plus la validité
en général du mot d'ordre d'Assemblée
Constituante. Au contraire, c'est un mot
d'ordre qui, dans certaines circonstances, a
un rôle mobilisateur très grand. Il en est
ainsi quand il sert pour promouvoir
l'alliance avec des secteurs non ouvriers,
qui le voient comme un moyen pour obtenir
leurs revendications spécifiques : terre,
droits des indigènes et des peuples opprimés,
libertés démocratiques formelles, etc. C'est
avec ce critère que les bolcheviques ont
avancé ce mot d'ordre en Russie en 1917, que
Trotsky l'a conseillé pour la Chine après la
défaite de la seconde révolution (1927-28) et
qu'il a été avancé dans différents pays en
circonstances similaires.
Ce qui attire l'attention en Argentine,
aujourd'hui, c'est le fait que ce ne sont pas
les organisations non ouvrières, avec des
illusions démocratiques (et avec lesquelles
on devrait se mettre d'accord), qui avancent
le mot d'ordre d'Assemblée Constituante ; il
n'y a que les organisations révolutionnaires
qui l'avancent. Et dans le cas de P.O., ils
l'avancent comme mot d'ordre central, comme
la grande solution pour la révolution, comme
mot d'ordre de pouvoir.
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Mais cette tentative de chercher une
issue à la révolution à l'intérieur des
limites de la démocratie bourgeoise n'est pas
exclusive à P.O., et elle ne s'arrête pas au
mot d'ordre d'Assemblée Constituante. Ce même
mécanisme de raisonnement a mené le MST et IU
à commettre la grave erreur de proposer à
l'Assemblée Législative d'élire Zamora comme
président. Cette proposition, même
accompagnée d'un tas de dénonciations,
impliquait la reconnaissance d'une
institution dont le rôle est de mettre un
terme à la révolution par la désignation
d'une nouveau président de la république. La
réponse de Zamora a été juste, qui a dit que,
puisqu'il ne reconnaissait pas cette
assemblée, difficilement il pouvait accepter
de postuler à sa présidence.
Pourquoi tant insister
à trouver une issue démocratique ?
Il est possible que derrière cette erreur
commise par la plupart de la gauche argentine
agissent deux facteurs. Le premier est en
rapport avec l'extrême faiblesse de la
révolution, l'absence d'organismes
alternatifs de la classe ouvrière. Dans les
moments critiques, cela mène à la recherche
de raccourcis pour répondre ou problème du
pouvoir, comme c'est le cas de l'Assemblée
Constituante, ou quand on fait des
propositions à l'Assemblée Législative "afin
d'éduquer". mais il faut comprendre qu'il n'y
a pas de raccourci possible pour arriver au
pouvoir et que, quand il n'y a pas une issue
ouvrière, il ne sert à rien de proposer une
issue bourgeoise, aussi démocratique
soit-elle. Il faut par ailleurs impulser le
développement des embryons d'organismes
ouvriers qui apparaissent.
Le deuxième facteur peut être le fait de
ne pas voir un des éléments de force de la
révolution argentine : le processus croissant
de rupture des masses avec leurs illusions
démocratiques et avec les institutions du
régime. Cette réalité est mise en évidence à
travers l'action directe des masses, à partir
du 19 et 20 décembre, et elle s'était déjà
exprimée lors des élections du 14 octobre. Ce
n'est pas par hasard que les organisations
qui attachent aujourd'hui tellement
d'importance à trouver une issue démocratique
n'ont pas compris le profond processus de
rupture avec le régime s'exprimant par les
élections, et avaient donné une
interprétation négative au "vote ras le
bol".
En conclusion, pour nous, ce qui est en
cours est bien une révolution ouvrière, dont
l'issue, par conséquent, ne peut être
l'Assemblée nationale Constituante. Appeler à
l'Assemblée Constituante n'est pas en
opposition au pouvoir bourgeois. La preuve en
est que même Duhalde a parlé de sa possible
convocation. Mais en plus, alors qu'il existe
cette nouvelle relation entre le mouvement
des masses et ses illusions démocratique, des
mots d'ordre de ce genre perdent n'ont pas le
pouvoir mobilisateur qu'ils peuvent avoir
dans d'autres circonstances.
Nous ne faisons pas cette discussion avec
le soucis de faire des bilans. Ce n'est pas
le passé qui est le centre de notre intérêt
mais le futur. Pour le développement de la
révolution, il est indispensable que les
nouveaux organismes se développent et se
fortifient comme alternative de pouvoir. Mais
s'ils se donnent comme tâche centrale
l'Assemblée Constituante, ils vont devenir
stériles et nous risquons alors de voir,
assurément, la révolution argentine engloutie
dans le marasme du parlementarisme
bourgeois.
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