La caractéristique la plus
indiscutable des révolutions est
l'intervention directe des masses dans les
événements historiques. En temps normal,
l'état, qu'il soit monarchique ou
démocratique, se trouve au dessus de la
nation ; l'histoire se développe à charge de
spécialistes de ce métier : les monarques,
les ministres, les bureaucrates, les
parlementaires, les journalistes. Mais dans
les moments décisifs, quand l'ordre établi se
fait insupportable pour les masses, celles-ci
rompent les barrières qui les séparent de la
scène politique, passent par dessus leurs
représentants traditionnels et, avec leur
intervention, créent le point de départ pour
un nouveau régime. Laissons aux moralistes le
soin de juger si cela est bon ou mauvais. A
nous, il nous suffit de prendre les faits
tels qu'ils se présentent dans leur
développement objectif. Pour nous, l'histoire
des révolutions est avant tout l'histoire de
l'irruption violente des masses dans le
gouvernement de leur propre destin." (Léon
Trotsky, prologue à Histoire de la Révolution
Russe).
Dans notre pays a commencé une véritable révolution
ouvrière et populaire : en moins de
deux semaines, une mobilisation imparable des
masses a détrôné deux gouvernements, et a
laissé en ruines le régime démocratique
bourgeois. Dans le vocabulaire de notre
courant moréniste, il s'agit d'une "révolution de février".
Mais, bien qu'ayant obtenu un triomphe en
négatif (chasser ce dont elles ne voulaient
plus), les masses ne sont pas parvenues à
imposer leur propre issue. La bourgeoisie a
de nouveau mis le pouvoir dans les mains d'un
des siens. La révolution continue donc sa
marche, la tâche à l'ordre du jour étant de
développer le processus vers son étape
suivante : la lutte pour le pouvoir ouvrier et
populaire et le
triomphe de la révolution ouvrière et
socialiste.
La genèse de la
révolution
Les événements de fin d'année n'ont pas eu
leur origine dans le vide. Il est impossible
de les comprendre sans considérer la
politique de recolonisation menée par
l'impérialisme dans l'ensemble de l'Amérique
Latine, l'escalade dans le pillage, ainsi que
la réponse du mouvement de masses, un
processus analysé dans les Thèses sur
l'Amérique Latine adoptées lors du dernier
Congrès de la LIT. L'Argentine est un point
extrême aussi bien dans l'envergure du
pillage impérialiste que dans la force de la
réponse des masses.
La déprédation impérialiste a généré
d'abord une récession persistante ; puis, une
crise de plus en plus aiguë, et finalement un
éclatement virtuel de l'économie (voir
encadré "les chiffres du
pillage"). Dès la fin
de novembre 2001, les banques et les
grandes entreprises organisent la fuite
accélérée des capitaux et font éclater la
convertibilité. Le gouvernement installe le
"corralito", une confiscation virtuelle des
épargnes bancaires de la population. Le
manque de liquidité provoque une coupure dans
la chaîne des payements, y compris des
salaires, et une semi-paralysie de toute
l'économie.
Les masses
répondent aux attaques avec des luttes permanentes, un
processus dans lequel viennent s'incorporer
différents secteurs de la petite bourgeoisie
argentine, secteurs qui avaient été, jusque
là, un amortisseur de la lutte des masses. Au
delà de ses va-et-vient, chaque vague de
luttes a été plus ample et plus radicalisée
que la précédente, poussant dans les cordes
le gouvernement et ses plans : sept grèves
générales les dernières deux années, des
grèves d'enseignants et de travailleurs de
l'état, coupures de route des "piqueteros",
grève de Aerolineas Argentinas (à travers
laquelle s'est exprimée le profond sentiment
anti-impérialiste de la population), etc.
La crise économique et les luttes
ouvrières et populaires ont transformé en
lutte ouverte les
divergences entre différents secteurs
bourgeois. Les institutions du régime
démocratique ont subi une énorme érosion,
elles étaient pratiquement paralysées et, en
même temps, de plus en plus répudiées par la
population. Ainsi, dès mars 2001, une crise
révolutionnaire avait lieu, processus qui a
mené à la chute de López Murphy et à
l'arrivée de Domingo Cavallo. Les élections
d'octobre 2001 ont
été un exemple éloquent de la rupture des
masses avec les partis et les institutions du
régime. Preuves de cette rupture : l'ampleur
du vote dit "ras le bol" et l'excellent score
de l'ensemble de l'extrême gauche.
Les journées
décisives
Le 13 décembre,
les trois centrales syndicales appellent à
une grève générale contre le "corralito" et
contre d'autres mesures économiques. La grève
sera massive et anticipera l'explosion de la
semaine suivante.
Le 19 décembre,
à Buenos Aires et dans beaucoup d'autres
villes, des milliers de
personnes des secteurs les plus
appauvris se concentrent devant les
supermarchés pour exiger des distributions de
nourriture, ce qui aboutira à des pillages
massifs. La répression policière commence.
Des propriétaires et des surveillants de
grandes surfaces attaquent les pilleurs avec
des armes à feu ; il y a des blessés et les
premiers morts.
Ce même jour, à La Plata, des milliers de travailleurs
d'état et des enseignants essayent
d'occuper le parlement local, mobilisés
contre une loi de liquidation de leurs acquis
. Ils font face à la police et il y a des
dizaines de blessés par balles en caoutchouc.
A Córdoba se mobilisent les travailleurs
municipaux, et des affrontements durs
ont également lieu. Des affrontements
similaires se produisent encore dans la
province de Neuquén.
Le soir, De la Rúa s'adresse à la
population par télévision et annonce l'état
de siège "pour défendre les vies et les
biens". C'est le détonateur : dans les
heures qui suivent, sans aucune convocation,
des milliers de personnes descendent dans la
rue et manifestent par des "cacerolazos" dans
les quartiers de la Capitale Fédérale et du
Grand Buenos Aires. Spontanément, les
colonnes des différents quartiers commencent
à converger vers la Plaza de Mayo aux cris de
"Ces cons, l'état de sièges, qu'ils se le
mettent au cul !'. et "Qu'ils s'en
aillent tous !". Ce soir là, plus de 200
000 personnes sont ainsi descendues dans la
rue, et près de 100 000 arriveront à la Plaza
de Mayo. La répression commence après minuit,
un manifestant est tué. La plupart des gens
se disperseront mais un secteur résistera. Au
petit jour, on apprend la démission du
ministre de l'économie, Cavallo.
Moyano, dirigeant de la CGT, déclare que
"le meilleur soutien que nous pouvons
apporter est de rester dans la passivité".
Une attitude similaire est adoptée par les
autres directions. Quelques jours avant, la
CTA, le mouvement des "piqueteros" et les
partis de gauche avaient appelé à une
concentration face au parlement pour le
lendemain (20/12). La CTA
et le CCC se plient ensuite à l'état de siège
et annulent l'appel. Mais certains
secteurs ne s'y plient pas et rejoignent le
mouvement de masses. C'est le cas de
SUTEBA-Matanza, de certaines sections de ATE
du Grand Buenos Aires, de secteurs
d'enseignants universitaires, du Syndicat des
Messagers et Cadets (les "motoqueros"),
d'organisations de "piqueteros" (MTR, MIJP,
MTD "Anibal Verón" et d'autres groupes plus
petits) et de la gauche (IU, PO, PTS, FOS,
CS, MAS, LSR, etc.). Tous, ils ont répondu à
l'appel, participé activement aux combats et
fait face à la police, dans un mouvement
constant d'avancées et reculs, pour essayer
d'arriver à la Plaza de Mayo. Les
"motoqueros" ont aidé à maintenir informés et
à coordonnés les différents secteurs de la
mobilisation.
Après un essai sans succès pour former un
gouvernement d'unité nationale avec le
péronisme, De la Rúa fini par démissionner
et, à 19 h 50, il est retiré du siège du
gouvernement en hélicoptère, image cruelle et
frappante de sa défaite.
La première phase de la révolution avait
triomphé. Ce ne fut pas un triomphe facile ni
gratuit, la répression policière et
parapolicière ayant fait plus de trente morts
et des centaines de blessés.
La brève période de
Rodríguez Saá
Le 22/12, l'Assemblée Législative désigne
un président pour trois mois, Adolfo
Rodríguez Saá, (gouverneur péroniste de la
province de San Luis), et décide qu'il y aura
des élections présidentielles en mars.
Rodríguez Saá annonce, et c'est là un
résultat direct de la révolution, la
suspension du payement de la dette extérieure
(dans les faits, ce paiement été déjà
suspendu) et promet le Pérou : réactivation
de l'économie et un million d'emplois
nouveaux. Il espère, de cette façon,
compléter les deux années restant du mandat
de De la Rúa. Mais, très vite, la réalité
pulvérise ses illusions : une nouvelle onde
de "cacerolazos" et une offensive des
secteurs les plus forts du péronisme
l'obligent à démissionner le 29/12 ; c'est
là, un nouvel épisode (plutôt court) de la
révolution.
Duhalde
président
Finalement, le 02/01/02, Eduardo Duhalde
(un des principaux dirigeants du péronisme),
est élu président jusqu'à 2003, par une
majorité confortable de l'Assemblée
Législative.
Mais le gouvernement Duhalde est lui aussi
d'une faiblesse extrême. D'une part, il est
mis en échec par les secteurs les plus forts
de la bourgeoisie (les banques, les
entreprises pétrolières, les entreprises de
services privatisées) qui refusent de céder
quoi que ce soit de leurs gains fabuleux pour
résoudre la terrible crise financière. Ainsi,
par exemple, pour améliorer les fonds de
l'état, Duhalde a voulu introduire un impôt
additionnel sur les compagnies pétrolières.
Face à la pression de ces entreprises, il a
transformé cet impôt en un prêt de 1.600
millions de dollars consenti au gouvernement.
Maintenant, les compagnies pétrolières
déclarent que l'argent ainsi avancé ne
constituait pas un prêt mais un acompte versé
sur leurs impôts normaux à venir.
|
D'autre part, le gouvernement Duhalde
est sous la pression de la lutte et la
mobilisation ouvrières et populaire qui ne se
sont jamais arrêtées. Ces derniers jours, il
y a eu des soulèvements populaires violents
en province (Santa Fè, Jujuy, Entre Ríos,
Córdoba et San Juan), tandis qu'à Buenos
Aires il y avait des mobilisations massives
d'épargnants et de commerçants contre les
banques et contre la Cour Suprême de la
Justice (celle-ci ayant avalisé le
"corralito").
Force et faiblesse de la
révolution
La révolution argentine satisfait
amplement à la première prémisse signalée par
Trotsky ("l'intervention directe des masses
dans les processus historiques"), englobant
un spectre social, attaqué par le
capitalisme, très vaste. Il ne s'agit pas,
comme veulent faire croire certains media,
d'une "révolution de la classe moyenne". Des
milliers de travailleurs ont participé aux
mobilisations populaires des 20 et 28/12/01
et il est impossible de comprendre ce qui est
arrivé au cours de ces journées, sans faire
le lien avec toutes les luttes antérieures
(spécialement la grève du 13/12/01). Mais ce
qui est fondamental, c'est que les tâches à
l'ordre du jour sont celles d'une vraie révolution ouvrière et
populaire, et les
actions des masses vont dans ce sens.
En effet, pour résoudre les problèmes les
plus urgents, elles se dirigent contre les
piliers du capitalisme : les grands
supermarchés, les banques, les entreprises
privatisées. Elles se dirigent aussi contre
le régime et contre l'état qui défendent la
propriété capitaliste/impérialiste. Le
développement normal du processus est celui
de la révolution ouvrière
et socialiste, étant donné que le seul
moyen d'obtenir les revendications minimales
des masses est l'instauration d'un
gouvernement des travailleurs et du
peuple qui applique un programme
anticapitaliste.
Le caractère
massif de la mobilisation est un des
point forts de la révolution. Un autre
aspect, extrêmement positif, est la rupture des masses avec les
partis patronaux et les directions
bureaucratiques, expression d'un
processus croissant de rupture avec leurs
propres illusions dans la démocratie
bourgeoise. Le troisième élément favorable
est l'état délibératif
populaire qui s'est créé partout, et
l'avènement d'assemblées
et de structures coordinatrices qui
regroupent grand nombre de gens, dans les
quartiers et les communes (voir encadré).
Mais la trahison des
principaux dirigeants syndicaux et leurs
centrales (accompagnés malheureusement
par le CCC et la direction des "piqueteros"
de D'Elia y Alderete), même si elle n'a pu
empêcher la révolution, est cependant
parvenue à empêcher la
prise de direction du processus par les
travailleurs et leurs organisations.
Voilà une des faiblesses principales de
l'état actuel de la révolution.
Une autre faiblesse du processus est l'absence d'une direction
révolutionnaire (ou ,au moins, une
alternative claire) qui puisse
capitaliser la rupture du mouvement de masses
avec ses anciennes directions.
Enfin, un troisième aspect de cette
faiblesse est l'absence
d'organismes de double pouvoir
permettant aux masses de prendre en mains la
solution de leurs problèmes et, une fois
centralisés dans tous le pays, de jeter les
bases d'un nouveau régime, un pouvoir ouvrier
et populaire. Les Assemblées de quartier de
la Capitale Fédérale, les Multi-sectorielles
et les structures coordinatrices du Grand
Buenos Aires et de province peuvent indiquer
une dynamique dans ce sens (voir encadré).
La politique de la LIT et
du FOS
Dans plusieurs articles et notes
antérieurs (plus spécialement à propos de la
crise du 20/03/2001) nous avons présenté le
programme général que propose le FOS pour
résoudre le désastre du pays. Nous n'y
reviendrons pas maintenant et nous nous
concentrerons plutôt sur la question
politique pour essayer de surmonter les
faiblesses que nous avons signalées.
En ce qui concerne les nouveaux organismes
des masses, il faut avancer dans le
développement et la centralisation de ce qui
existe déjà. Impulser
toutes les formes de coordination et
d'assemblées populaires par commune, zone ou
région, en cherchant l'unité entre
travailleurs et chômeurs, et avec les autres
secteurs de la population. Nous considérons
qu'il est fondamental de les munir, en même temps, d'un
programme d'action pour, sans oublier
les tâches plutôt stratégiques, répondre aux
problèmes quotidiens et assurer les besoins en
nourriture, médicaments et services de base
pour toute la population, le payement des
salaires et des pensions, la récupération de
l'argent des petits épargnants, etc.
Dans ce cadre, il est indispensable de
promouvoir les expériences de contrôle
ouvrier et populaire des entreprises, des
banques et des institutions de l'état, la
seule manière de mener à bien ce type de
tâches. Une autre tâche importante est la
lutte pour la défense des libertés
démocratiques comme, par exemple, pour le
jugement et le châtiment des responsables de
la répression et pour la libération des
militants emprisonnés.
La consolidation de ces organismes ne sera
possible qu'au prix d'une bataille très dure
contre les directions et les courants qui
essayent avec désespoir de ramener les masses
et les renfermer dans la logique du
"corralito" du régime démocratique
bourgeois.
Face à l'absence d'une direction de la
lutte, le FOS et la LIT proposent la
formation d'un Front des
Travailleurs et de la Gauche qui
puisse commencer à répondre à ce problème. La
plupart des organisations de gauche ont
constitué un bureau de coordination : on
était dans les luttes et on a élaboré le
22/12 une déclaration commune très correcte.
C'est clair qu'il y a du progrès dans ce
sens, mais cela ne suffit pas pour combler le
vide. Pour que cet organisme représente une
véritable alternative, il est indispensable
de compter parmi ses protagonistes Luis Zamora, qui est
perçu comme la plus importante référence de
la gauche par de très larges secteurs des
travailleurs et des masses. Ce bureau devrait
inclure aussi les
dirigeants des luttes des "piqueteros" et les
syndicats qui ont été du côté de la
révolution : Raúl Castells, Roberto
Martino, Emilio Alí et le SUTEBA-Matanza, les
sections de ATE, le SIMECA, les céramistes de
Zanón, les mineurs de Rio Turbio, etc. Un
front ou un mouvement ainsi composé serait
certainement mieux placé pour postuler à la
direction du processus.
En plus, il est nécessaire de développer
une campagne internationale de soutien à la
lutte du peuple argentin. En Amérique Latine,
cela doit se faire de manière très concrète,
par exemple, en cherchant à unifier les
revendications et les luttes pour le non-paiement de la dette
extérieure, contre l'ALCA et contre tout
genre d'agressions impérialistes.
Bref, la lutte commune pour la seconde indépendance
latino-américaine. Dans les pays
impérialistes, la campagne doit être dirigée
contre les états et les entreprises
responsables du pillage qui a submergé
l'Argentine et l'Amérique Latine.
Comme nous l'avons déjà signalé, les
perspectives plus stratégique du processus
(c'est-à-dire : sera-t-il possible, oui ou
non, d'avancer vers le triomphe de la
révolution ouvrière et socialiste ?)
dépendent dans une large mesure de la
solution des problèmes que nous venons
d'évoquer. Les tâches ne sont pas faciles,
d'autant moins que les délais imposés par les
révolutions sont brefs. Mais, comme disait
Nahuel Moreno : "ni dieu, ni personne n'a
décidé d'avance que nous ne puissions pas
triompher".
Alejandro
Iturbe
Petit
glossaire
corralito ou "clôture" :
une mesure imposée par le gouvernement, selon
laquelle les clients ne peuvent disposer de
leur argent dans les banques que pour un
montant très réduit par mois, une 'clôture'
autour des épargnes des gens dans les
banques.
motoqueros : membres du
Syndicat des Messagers et Cadets (SIMECA),
surtout des jeunes, qui ont eu une
participation très active dans les luttes,
avec leurs motos de service.
piqueteros : les
protagonistes d'une forme de lutte qui s'est
développée récemment en Argentine : on coupe
le transport sur les routes en y installant
des barrages, des "piquets". Initialement un
mouvement assez local et spontané, les
piqueteros ont commencé à s'organiser dans
l'ensemble du pays.
CGT, CTA, CCC : La Confédération
Générale des Travailleurs est le syndicat
national argentin le plus ancien; des
courants d'opposition s'en sont détachés,
dont la Confédération des Travailleurs
Argentins, et plus tard, le Courant
"Classiste" et Combatif.
SIMECA : voir
motoqueros
SUTEBA : Syndicat Unique
des Travailleurs de l'Education de la
province de Buenos Aires ; sa section de
Matanza (une commune périphérique de la
capitale, très pauvre et très peuplée) joue
un rôle de premier plan dans les luttes
actuelles.a
|