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Argentine - Publié dans l'Internationaliste n°43
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LA RÉVOLUTION A ÉCLATÉ

Alejandro Iturbe - Argentine

La caractéristique la plus indiscutable des révolutions est l'intervention directe des masses dans les événements historiques. En temps normal, l'état, qu'il soit monarchique ou démocratique, se trouve au dessus de la nation ; l'histoire se développe à charge de spécialistes de ce métier : les monarques, les ministres, les bureaucrates, les parlementaires, les journalistes. Mais dans les moments décisifs, quand l'ordre établi se fait insupportable pour les masses, celles-ci rompent les barrières qui les séparent de la scène politique, passent par dessus leurs représentants traditionnels et, avec leur intervention, créent le point de départ pour un nouveau régime. Laissons aux moralistes le soin de juger si cela est bon ou mauvais. A nous, il nous suffit de prendre les faits tels qu'ils se présentent dans leur développement objectif. Pour nous, l'histoire des révolutions est avant tout l'histoire de l'irruption violente des masses dans le gouvernement de leur propre destin." (Léon Trotsky, prologue à Histoire de la Révolution Russe).

Dans notre pays a commencé une véritable révolution ouvrière et populaire : en moins de deux semaines, une mobilisation imparable des masses a détrôné deux gouvernements, et a laissé en ruines le régime démocratique bourgeois. Dans le vocabulaire de notre courant moréniste, il s'agit d'une "révolution de février". Mais, bien qu'ayant obtenu un triomphe en négatif (chasser ce dont elles ne voulaient plus), les masses ne sont pas parvenues à imposer leur propre issue. La bourgeoisie a de nouveau mis le pouvoir dans les mains d'un des siens. La révolution continue donc sa marche, la tâche à l'ordre du jour étant de développer le processus vers son étape suivante : la lutte pour le pouvoir ouvrier et populaire et le triomphe de la révolution ouvrière et socialiste.

La genèse de la révolution

Les événements de fin d'année n'ont pas eu leur origine dans le vide. Il est impossible de les comprendre sans considérer la politique de recolonisation menée par l'impérialisme dans l'ensemble de l'Amérique Latine, l'escalade dans le pillage, ainsi que la réponse du mouvement de masses, un processus analysé dans les Thèses sur l'Amérique Latine adoptées lors du dernier Congrès de la LIT. L'Argentine est un point extrême aussi bien dans l'envergure du pillage impérialiste que dans la force de la réponse des masses.

La déprédation impérialiste a généré d'abord une récession persistante ; puis, une crise de plus en plus aiguë, et finalement un éclatement virtuel de l'économie (voir encadré "les chiffres du pillage"). Dès la fin de novembre 2001, les banques et les grandes entreprises organisent la fuite accélérée des capitaux et font éclater la convertibilité. Le gouvernement installe le "corralito", une confiscation virtuelle des épargnes bancaires de la population. Le manque de liquidité provoque une coupure dans la chaîne des payements, y compris des salaires, et une semi-paralysie de toute l'économie.

Les masses répondent aux attaques avec des luttes permanentes, un processus dans lequel viennent s'incorporer différents secteurs de la petite bourgeoisie argentine, secteurs qui avaient été, jusque là, un amortisseur de la lutte des masses. Au delà de ses va-et-vient, chaque vague de luttes a été plus ample et plus radicalisée que la précédente, poussant dans les cordes le gouvernement et ses plans : sept grèves générales les dernières deux années, des grèves d'enseignants et de travailleurs de l'état, coupures de route des "piqueteros", grève de Aerolineas Argentinas (à travers laquelle s'est exprimée le profond sentiment anti-impérialiste de la population), etc.

La crise économique et les luttes ouvrières et populaires ont transformé en lutte ouverte les divergences entre différents secteurs bourgeois. Les institutions du régime démocratique ont subi une énorme érosion, elles étaient pratiquement paralysées et, en même temps, de plus en plus répudiées par la population. Ainsi, dès mars 2001, une crise révolutionnaire avait lieu, processus qui a mené à la chute de López Murphy et à l'arrivée de Domingo Cavallo. Les élections d'octobre 2001 ont été un exemple éloquent de la rupture des masses avec les partis et les institutions du régime. Preuves de cette rupture : l'ampleur du vote dit "ras le bol" et l'excellent score de l'ensemble de l'extrême gauche.

Les journées décisives

Le 13 décembre, les trois centrales syndicales appellent à une grève générale contre le "corralito" et contre d'autres mesures économiques. La grève sera massive et anticipera l'explosion de la semaine suivante.

Le 19 décembre, à Buenos Aires et dans beaucoup d'autres villes, des milliers de personnes des secteurs les plus appauvris se concentrent devant les supermarchés pour exiger des distributions de nourriture, ce qui aboutira à des pillages massifs. La répression policière commence. Des propriétaires et des surveillants de grandes surfaces attaquent les pilleurs avec des armes à feu ; il y a des blessés et les premiers morts.

Ce même jour, à La Plata, des milliers de travailleurs d'état et des enseignants essayent d'occuper le parlement local, mobilisés contre une loi de liquidation de leurs acquis . Ils font face à la police et il y a des dizaines de blessés par balles en caoutchouc. A Córdoba se mobilisent les travailleurs municipaux, et des affrontements durs ont également lieu. Des affrontements similaires se produisent encore dans la province de Neuquén.

Le soir, De la Rúa s'adresse à la population par télévision et annonce l'état de siège "pour défendre les vies et les biens". C'est le détonateur : dans les heures qui suivent, sans aucune convocation, des milliers de personnes descendent dans la rue et manifestent par des "cacerolazos" dans les quartiers de la Capitale Fédérale et du Grand Buenos Aires. Spontanément, les colonnes des différents quartiers commencent à converger vers la Plaza de Mayo aux cris de "Ces cons, l'état de sièges, qu'ils se le mettent au cul !'. et "Qu'ils s'en aillent tous !". Ce soir là, plus de 200 000 personnes sont ainsi descendues dans la rue, et près de 100 000 arriveront à la Plaza de Mayo. La répression commence après minuit, un manifestant est tué. La plupart des gens se disperseront mais un secteur résistera. Au petit jour, on apprend la démission du ministre de l'économie, Cavallo.

Moyano, dirigeant de la CGT, déclare que "le meilleur soutien que nous pouvons apporter est de rester dans la passivité". Une attitude similaire est adoptée par les autres directions. Quelques jours avant, la CTA, le mouvement des "piqueteros" et les partis de gauche avaient appelé à une concentration face au parlement pour le lendemain (20/12). La CTA et le CCC se plient ensuite à l'état de siège et annulent l'appel. Mais certains secteurs ne s'y plient pas et rejoignent le mouvement de masses. C'est le cas de SUTEBA-Matanza, de certaines sections de ATE du Grand Buenos Aires, de secteurs d'enseignants universitaires, du Syndicat des Messagers et Cadets (les "motoqueros"), d'organisations de "piqueteros" (MTR, MIJP, MTD "Anibal Verón" et d'autres groupes plus petits) et de la gauche (IU, PO, PTS, FOS, CS, MAS, LSR, etc.). Tous, ils ont répondu à l'appel, participé activement aux combats et fait face à la police, dans un mouvement constant d'avancées et reculs, pour essayer d'arriver à la Plaza de Mayo. Les "motoqueros" ont aidé à maintenir informés et à coordonnés les différents secteurs de la mobilisation.

Après un essai sans succès pour former un gouvernement d'unité nationale avec le péronisme, De la Rúa fini par démissionner et, à 19 h 50, il est retiré du siège du gouvernement en hélicoptère, image cruelle et frappante de sa défaite.

La première phase de la révolution avait triomphé. Ce ne fut pas un triomphe facile ni gratuit, la répression policière et parapolicière ayant fait plus de trente morts et des centaines de blessés.

La brève période de Rodríguez Saá

Le 22/12, l'Assemblée Législative désigne un président pour trois mois, Adolfo Rodríguez Saá, (gouverneur péroniste de la province de San Luis), et décide qu'il y aura des élections présidentielles en mars. Rodríguez Saá annonce, et c'est là un résultat direct de la révolution, la suspension du payement de la dette extérieure (dans les faits, ce paiement été déjà suspendu) et promet le Pérou : réactivation de l'économie et un million d'emplois nouveaux. Il espère, de cette façon, compléter les deux années restant du mandat de De la Rúa. Mais, très vite, la réalité pulvérise ses illusions : une nouvelle onde de "cacerolazos" et une offensive des secteurs les plus forts du péronisme l'obligent à démissionner le 29/12 ; c'est là, un nouvel épisode (plutôt court) de la révolution.

Duhalde président

Finalement, le 02/01/02, Eduardo Duhalde (un des principaux dirigeants du péronisme), est élu président jusqu'à 2003, par une majorité confortable de l'Assemblée Législative.

Mais le gouvernement Duhalde est lui aussi d'une faiblesse extrême. D'une part, il est mis en échec par les secteurs les plus forts de la bourgeoisie (les banques, les entreprises pétrolières, les entreprises de services privatisées) qui refusent de céder quoi que ce soit de leurs gains fabuleux pour résoudre la terrible crise financière. Ainsi, par exemple, pour améliorer les fonds de l'état, Duhalde a voulu introduire un impôt additionnel sur les compagnies pétrolières. Face à la pression de ces entreprises, il a transformé cet impôt en un prêt de 1.600 millions de dollars consenti au gouvernement. Maintenant, les compagnies pétrolières déclarent que l'argent ainsi avancé ne constituait pas un prêt mais un acompte versé sur leurs impôts normaux à venir.

D'autre part, le gouvernement Duhalde est sous la pression de la lutte et la mobilisation ouvrières et populaire qui ne se sont jamais arrêtées. Ces derniers jours, il y a eu des soulèvements populaires violents en province (Santa Fè, Jujuy, Entre Ríos, Córdoba et San Juan), tandis qu'à Buenos Aires il y avait des mobilisations massives d'épargnants et de commerçants contre les banques et contre la Cour Suprême de la Justice (celle-ci ayant avalisé le "corralito").

Force et faiblesse de la révolution

La révolution argentine satisfait amplement à la première prémisse signalée par Trotsky ("l'intervention directe des masses dans les processus historiques"), englobant un spectre social, attaqué par le capitalisme, très vaste. Il ne s'agit pas, comme veulent faire croire certains media, d'une "révolution de la classe moyenne". Des milliers de travailleurs ont participé aux mobilisations populaires des 20 et 28/12/01 et il est impossible de comprendre ce qui est arrivé au cours de ces journées, sans faire le lien avec toutes les luttes antérieures (spécialement la grève du 13/12/01). Mais ce qui est fondamental, c'est que les tâches à l'ordre du jour sont celles d'une vraie révolution ouvrière et populaire, et les actions des masses vont dans ce sens. En effet, pour résoudre les problèmes les plus urgents, elles se dirigent contre les piliers du capitalisme : les grands supermarchés, les banques, les entreprises privatisées. Elles se dirigent aussi contre le régime et contre l'état qui défendent la propriété capitaliste/impérialiste. Le développement normal du processus est celui de la révolution ouvrière et socialiste, étant donné que le seul moyen d'obtenir les revendications minimales des masses est l'instauration d'un gouvernement des travailleurs et du peuple qui applique un programme anticapitaliste.

Le caractère massif de la mobilisation est un des point forts de la révolution. Un autre aspect, extrêmement positif, est la rupture des masses avec les partis patronaux et les directions bureaucratiques, expression d'un processus croissant de rupture avec leurs propres illusions dans la démocratie bourgeoise. Le troisième élément favorable est l'état délibératif populaire qui s'est créé partout, et l'avènement d'assemblées et de structures coordinatrices qui regroupent grand nombre de gens, dans les quartiers et les communes (voir encadré).

Mais la trahison des principaux dirigeants syndicaux et leurs centrales (accompagnés malheureusement par le CCC et la direction des "piqueteros" de D'Elia y Alderete), même si elle n'a pu empêcher la révolution, est cependant parvenue à empêcher la prise de direction du processus par les travailleurs et leurs organisations. Voilà une des faiblesses principales de l'état actuel de la révolution.

Une autre faiblesse du processus est l'absence d'une direction révolutionnaire (ou ,au moins, une alternative claire) qui puisse capitaliser la rupture du mouvement de masses avec ses anciennes directions.

Enfin, un troisième aspect de cette faiblesse est l'absence d'organismes de double pouvoir permettant aux masses de prendre en mains la solution de leurs problèmes et, une fois centralisés dans tous le pays, de jeter les bases d'un nouveau régime, un pouvoir ouvrier et populaire. Les Assemblées de quartier de la Capitale Fédérale, les Multi-sectorielles et les structures coordinatrices du Grand Buenos Aires et de province peuvent indiquer une dynamique dans ce sens (voir encadré).

La politique de la LIT et du FOS

Dans plusieurs articles et notes antérieurs (plus spécialement à propos de la crise du 20/03/2001) nous avons présenté le programme général que propose le FOS pour résoudre le désastre du pays. Nous n'y reviendrons pas maintenant et nous nous concentrerons plutôt sur la question politique pour essayer de surmonter les faiblesses que nous avons signalées.

En ce qui concerne les nouveaux organismes des masses, il faut avancer dans le développement et la centralisation de ce qui existe déjà. Impulser toutes les formes de coordination et d'assemblées populaires par commune, zone ou région, en cherchant l'unité entre travailleurs et chômeurs, et avec les autres secteurs de la population. Nous considérons qu'il est fondamental de les munir, en même temps, d'un programme d'action pour, sans oublier les tâches plutôt stratégiques, répondre aux problèmes quotidiens et assurer les besoins en nourriture, médicaments et services de base pour toute la population, le payement des salaires et des pensions, la récupération de l'argent des petits épargnants, etc. Dans ce cadre, il est indispensable de promouvoir les expériences de contrôle ouvrier et populaire des entreprises, des banques et des institutions de l'état, la seule manière de mener à bien ce type de tâches. Une autre tâche importante est la lutte pour la défense des libertés démocratiques comme, par exemple, pour le jugement et le châtiment des responsables de la répression et pour la libération des militants emprisonnés.

La consolidation de ces organismes ne sera possible qu'au prix d'une bataille très dure contre les directions et les courants qui essayent avec désespoir de ramener les masses et les renfermer dans la logique du "corralito" du régime démocratique bourgeois.

Face à l'absence d'une direction de la lutte, le FOS et la LIT proposent la formation d'un Front des Travailleurs et de la Gauche qui puisse commencer à répondre à ce problème. La plupart des organisations de gauche ont constitué un bureau de coordination : on était dans les luttes et on a élaboré le 22/12 une déclaration commune très correcte. C'est clair qu'il y a du progrès dans ce sens, mais cela ne suffit pas pour combler le vide. Pour que cet organisme représente une véritable alternative, il est indispensable de compter parmi ses protagonistes Luis Zamora, qui est perçu comme la plus importante référence de la gauche par de très larges secteurs des travailleurs et des masses. Ce bureau devrait inclure aussi les dirigeants des luttes des "piqueteros" et les syndicats qui ont été du côté de la révolution : Raúl Castells, Roberto Martino, Emilio Alí et le SUTEBA-Matanza, les sections de ATE, le SIMECA, les céramistes de Zanón, les mineurs de Rio Turbio, etc. Un front ou un mouvement ainsi composé serait certainement mieux placé pour postuler à la direction du processus.

En plus, il est nécessaire de développer une campagne internationale de soutien à la lutte du peuple argentin. En Amérique Latine, cela doit se faire de manière très concrète, par exemple, en cherchant à unifier les revendications et les luttes pour le non-paiement de la dette extérieure, contre l'ALCA et contre tout genre d'agressions impérialistes. Bref, la lutte commune pour la seconde indépendance latino-américaine. Dans les pays impérialistes, la campagne doit être dirigée contre les états et les entreprises responsables du pillage qui a submergé l'Argentine et l'Amérique Latine.

Comme nous l'avons déjà signalé, les perspectives plus stratégique du processus (c'est-à-dire : sera-t-il possible, oui ou non, d'avancer vers le triomphe de la révolution ouvrière et socialiste ?) dépendent dans une large mesure de la solution des problèmes que nous venons d'évoquer. Les tâches ne sont pas faciles, d'autant moins que les délais imposés par les révolutions sont brefs. Mais, comme disait Nahuel Moreno : "ni dieu, ni personne n'a décidé d'avance que nous ne puissions pas triompher".

Alejandro Iturbe


Petit glossaire

Pseudo puce corralito ou "clôture" : une mesure imposée par le gouvernement, selon laquelle les clients ne peuvent disposer de leur argent dans les banques que pour un montant très réduit par mois, une 'clôture' autour des épargnes des gens dans les banques.

Pseudo puce motoqueros : membres du Syndicat des Messagers et Cadets (SIMECA), surtout des jeunes, qui ont eu une participation très active dans les luttes, avec leurs motos de service.

Pseudo puce piqueteros : les protagonistes d'une forme de lutte qui s'est développée récemment en Argentine : on coupe le transport sur les routes en y installant des barrages, des "piquets". Initialement un mouvement assez local et spontané, les piqueteros ont commencé à s'organiser dans l'ensemble du pays.

Pseudo puce CGT, CTA, CCC : La Confédération Générale des Travailleurs est le syndicat national argentin le plus ancien; des courants d'opposition s'en sont détachés, dont la Confédération des Travailleurs Argentins, et plus tard, le Courant "Classiste" et Combatif.

Pseudo puce SIMECA : voir motoqueros

Pseudo puce SUTEBA : Syndicat Unique des Travailleurs de l'Education de la province de Buenos Aires ; sa section de Matanza (une commune périphérique de la capitale, très pauvre et très peuplée) joue un rôle de premier plan dans les luttes actuelles.a

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