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Intervention publiée dans l'Internationaliste n°50

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Intervention de Zé Maria au Forum Social Européen
Nous publions l'intervention de Zé Maria, dirigeant de la CUT du Brésil et membre de la direction du PSTU (Parti Socialiste des Travailleurs Unifié) lors d'un séminaire qui a réuni 700 personnes dans la cadre du Forum Social Européen à Ivry / Seine le 14 novembre 2003. Les conditions difficiles de l'enregistrement de cette intervention font que certaines parties n'ont pas pu être transcrites.
Camarades,

Dans cette brève intervention, je voudrais vous donner une opinion, une vision sur la situation de notre pays, vision qui diffère substantiellement de celle que le camarade vient de nous donner.

Nous vivons en Amérique Latine, en Amérique du Sud plus exactement, une situation de radicalisation des luttes sociales et de polarisation du processus politique dû au fait que les populations n'arrivent plus à vivre dans les conditions qui lui sont imposées. C'est la conséquence de l'application de la politique néo-libérale, c'est-à-dire du programme économique du FMI (1). C'est ce qui explique l'insurrection qu'il y a eu en Equateur en 2000, l'insurrection Argentine en 2001, les doutes et la révolution vénézuélienne et enfin la dernière insurrection à laquelle nous venons d’assister , en Bolivie.

Les voix que le Parti des Travailleurs de Lula a recueillies aux dernières élections dans notre pays, ont été, dans un sens, l'expression d'un mécontentement et d'une insatisfaction du peuple brésilien face à cette situation qui affecte également les conditions de vie de la population de notre pays. Ceci, après huit ans, de gouvernement FHC (2), qui a construit un pouvoir économique fondamentalement orienté vers la rentabilité des intérêts du capital financier international. Il est donc évident que l'élection de Lula correspond à une victoire du peuple brésilien. Une victoire de cette nature nourrit des attentes et des espoirs qui existent encore aujourd'hui dans une partie très importante de la population de notre pays. Néanmoins, je vais essayer, dans cette brève intervention, de vous donner notre opinion sur la situation politique de notre pays.

Voyons les chiffres. Le gouvernement qui est entré en fonction le premier janvier dernier, avec l'arrivée de Lula, n'a pas rompu les négociations de la ZLEA (3). La ZLEA, dont Lula en personne a dit, lorsqu'il était candidat, qu'elle signifierait l'annexion du Brésil par les intérêts des grandes entreprises économiques américaines. Le gouvernement continue les négociations et c'est même le point central de sa politique internationale en ce moment. Prochainement, le sommet de Miami va se tenir du 19 au 21 novembre. De manière lamentable, la délégation brésilienne va se rendre à ce sommet pour y défendre une politique qu'elle qualifie de ZLEA "light".

Le gouvernement a opéré quelques changements dans les politiques économiques pratiquées auparavant, notamment en ce qui concerne les objectifs économiques. On parle d'un héritage maudit de l'ancien gouvernement. Néanmoins FHC a, au plus, pratiqué à la fin de son second mandat, un superávit primaire, c'est-à-dire l'économie effectuée sur les budgets publics pour payer la dette, de 3,75 % du PIB. Cette somme est destinée à payer les intérêts de la dette. Lula a non seulement maintenu ce taux, mais il l'a même augmenté à 4,25 % du PIB. Jusqu'au mois dernier, il a pratiqué un taux de 5,08 %, ce qui représente une économie d'environ 70 à 80 milliards de réals, qui sont retirés de l'économie de notre pays et des politiques publiques pour payer les intérêts de la dette. J'ai ici une étude du plan pluriannuel, du gouvernement pour 2003-2004. Il ne s’agit donc pas d'un rapport hérité de l'ancien gouvernement. Il s'agit d’une proposition du gouvernement Lula qui vise à maintenir le taux de superávit primaire à 4,25 % du PIB jusqu'en 2007. Il opère ainsi dans les grandes lignes, en approfondissant quelques points, à peu près la même politique d'ajustement fiscal appliqué dans notre pays ces dernières années et qui s'est traduite par une véritable dévastation de l'économie de notre pays. Cela s'est traduit par un chômage qui atteint aujourd'hui 13 à 14 millions de personnes, et une situation de misère qui touche, pour l'instant, un tiers de la population brésilienne, c'est-à-dire, 53 à 54 millions de personnes qui vivent en dessous du seuil   de pauvreté. Cette situation est provoquée par la politique d'ajustement fiscal que le gouvernement propose de maintenir, attention, pas seulement jusqu'à l'année prochaine, mais jusqu'en 2007. Il y a des camarades qui disent que ce sont des mesures prises au début du gouvernement, qu'ensuite, il y aura un virage, un plan B. Or, dans ce plan B la politique d'ajustement fiscal est encore plus accentuée.

Au début de son mandat, le gouvernement a effectué une réforme, la réforme des retraites, qui est en ce moment soumise au vote du congrès. Elle a les mêmes marques, les mêmes caractéristiques que les réformes réalisées par les gouvernements de droite ou sociaux-démocrates d'Europe. C'est une réforme des retraites, qui, contrairement à ce que disent le président de la république et certains membres du gouvernement, n'a pas été réalisée pour promouvoir la justice sociale. Il n'y a ni dans le projet présenté par le gouvernement, ni dans le projet voté par le congrès national brésilien une seule ligne concernant les dits exclus du système de retraites ou les couches les plus pauvres de la population. En revanche, il y a une couche de la population qui bénéficie de cette réforme, c'est le secteur des financiers. Car, non seulement la réforme supprime des droits, qui sont des droits historiques des travailleurs du service public, mais en plus elle prépare la privatisation du système de retraites à travers les fonds de retraites réglementaires. Ce sont les fameux fonds de pension administrés par les banques et qui sont une manne importante de rentabilité pour ces institutions.

Pour finir, démontrant à nouveau que cette histoire d'héritage de l'ancien gouvernement est un mensonge, le gouvernement vient de signer un nouveau traité, un nouvel accord avec le FMI. Il ne s'agit donc plus de savoir si le gouvernement va rompre les accords signés auparavant, qui ont justement été signés pour conditionner les politiques économiques appliquées dans notre pays dans le sens de limiter des budgets publics afin de payer des dettes, interne et externe. Il s'agit d’un nouvel accord, signé par le nouveau gouvernement au moment même où ce gouvernement disait qu'il n'y avait pas de nécessité de réaliser un nouvel accord vues les conditions macro-économiques du pays. Et ce nouvel accord se situe dans la continuité et maintient les mêmes conditions établies par les accords antérieurs.

[passage inaudible sur la cassette]

La réforme du système des retraites est une réforme qui vise à casser les droits de la classe ouvrière afin d'augmenter la rentabilité des grandes entreprises, en diminuant ses coûts.

La dette interne, qui est peut-être pour les pays d'Amérique Latine un des instruments les plus importants de pillage et de domination utilisés jusqu'à maintenant par l'impérialisme, est un aspect particulièrement grave de la situation que nous vivons. Je ne sais pas si vous le savez, mais l'année dernière, sous le gouvernement néo-libéral, notre pays a payé 114 milliards d'intérêts, seulement d'intérêts, pour la dette publique. Le gouvernement Lula, lorsqu'il est arrivé au pouvoir s'est engagé à payer d'’ici à la fin de l'année, 154 milliards de réals d'intérêts de la dette, c'est-à-dire presque 50 % de plus que ce qui a été payé l'année précédente par le gouvernement précédent.

Camarades, cela a des conséquences dans la vie de la population et dans l'économie du pays. Quelles sont ces conséquences ? Le chômage a augmenter sous le gouvernement Lula. Pendant les six premier du gouvernement, selon les recherches faites par l'institut officiel de l'Etat, le nombre de chômeurs a augmenté de 585000, depuis le mois de décembre de l'année dernière. Les droits des travailleurs continuent à être attaqués, soit par des réformes comme celle des retraites, soit par de la destruction des services publics et la baisse des dépenses publiques, ceci afin de constituer un fond pour payer la dette. Au Brésil, les salaires ont chuté de 14 % de leur valeur réelle cette année par rapport à l'année dernière. La réforme agraire avance à un rythme plus lent que sous le gouvernement précédent. Dernièrement, les conflits agraires dans le pays se sont multipliés, soit par des occupations de terres, soit par des tensions de plus en plus fortes dans les campagnes. Il y a déjà eu plus de travailleurs assassinés pendant ces dix premiers mois de gouvernement Lula que pendant toute l'année dernière. C'est évidemment le fruit de l'application des coupes budgétaires.

Le ministre de la réforme agraire, qui appartient d'ailleurs à un des principaux courants de la gauche du PT, Democracia Socialista (4), dit qu'il ne peut pas effectuer plus vite la réforme agraire, parce qu'il n’y a pas de moyens, il n'y a pas d'argent. Le gouvernement qui s'y était engagé, est en train de réaliser un transfert de 154 milliards de reais pour les conflits internationaux juste pour cette année, et dit qu'il n’y a pas de moyens, qu'il n'y a pas d'argent pour faire la réforme agraire. Ainsi camarades, il faut établir clairement quelle est la véritable priorité du gouvernement. Ce ne sont pas les politiques sociales et ce n'est pas l'amélioration des conditions de vie de la population. Des programmes, que nous connaissons déjà, comme "faim zéro"  ou des politiques sociales compensatoires, ne sont pas destinés à en finir avec la pauvreté et la faim. Ils servent à éviter les explosions sociales. Mais ce n'est là qu'un aspect de la réalité de notre pays.

En effet, depuis le début du gouvernement Lula les banques et le système financier ne sont pas non plus dans le même situation que sous le gouvernement précédent. Cette année, la rentabilité moyenne des banques dans notre pays a augmenté de 45 %, par rapport à l'année dernière. La banque [nom inaudible sur la cassette] qui était présidée jusqu'à l'année dernière par le nouveau président de la banque centrale, nommé par Lula, a augmenté cette année, sa rentabilité de 460 % par rapport à l'année dernière. Les grands secteurs industriels fondamentalement liés aux secteurs de l'exportation ont évidemment augmenter de manière importante leur productivité, notamment en matière d'exportation.

C'est à dire que nous sommes dans la situation suivante : ceux qui étaient massacrés par l'ancien gouvernement le sont toujours, par l'augmentation du chômage, par la diminution des salaires, par la précarisation de leurs conditions de vie. Et ceux qui étaient privilégiés avant le sont toujours, par l'augmentation des profits des banques et des grands patrons, qui, et ce n'est pas un hasard, font partie de la composition du gouvernement. Les dernières mesures prises par le gouvernement vont toutes dans le même sens. Le gouvernement vient d'autoriser la plantation de soja transgénique, oubliant et ignorant ainsi tous les appels des mouvements sociaux de notre pays, afin de satisfaire le secteur des grands exportateurs. Car ce secteur veut augmenter ses exportations de soja et sa productivité, indépendamment des conséquences que cela peut avoir sur le milieu naturel et sur la population de notre pays.

En ce moment, il y a également un conflit avec les organisations liées à la question indigène au Brésil. Depuis le mois de janvier, 200 indiens ont été assassinés dans notre pays, dans des conflits avec des exploitants de bois ou des propriétaires terriens qui se trouvaient sur leurs terres. Cela représente autant de morts que sous les anciens gouvernements. Le gouvernement Lula a pris une mesure par rapport à cette question. Il est d'ailleurs allé plus loin que le gouvernement FHC et il a réduit la taille des réserves indigènes par rapport à ce qui a été établit dans la constitution de 1988, comme c'est le cas d'une réserve dans le sud du Pará. Jusqu'à maintenant la lutte des organisations indigènes de notre pays, revendiquait une démarcation effective des réserves pour qu'elles soient effectivement sous le contrôle des indiens. Désormais, ils sont obligés de revendiquer et de lutter pour le maintien de la taille de la réserve fixée par la dernière constitution, car une fois de plus, le gouvernement a servi les intérêts des exploitants de bois et des grands propriétaires terriens, qui veulent agrandir la taille de leurs exploitations, en initiant une politique de réduction de la taille des réserves.

Bien, camarades, comme vous le voyez, ce ne sont pas des changements importants, tout au moins ce ne sont pas les changements pour lesquels nous luttons dans notre pays, auxquels nous sommes en train d'assister. Nous sommes en train d'assister à la continuité du même modèle économique, qui a amené notre pays à vivre dans la situation dans laquelle nous vivons aujourd'hui : avec près de 14 millions de travailleurs au chômage, avec près d'un tiers de la population qui vit sous le seuil de pauvreté et avec un accroissement scandaleux, obscène des profits des grands groupes économiques internationaux installés dans notre pays. C'est fondamentalement la conséquence de deux facteurs : premièrement c'est l'option faite par le gouvernement, élément qu'il a déjà mis en avant dans sa campagne électorale, en ce qui concerne sa composition. Car le gouvernement que dirige Lula n'est pas uniquement constitué par le Parti des Travailleurs. Il englobe également des secteurs fondamentaux de la bourgeoisie brésilienne, de la bourgeoisie industrielle, exportatrice, des villes et de la haute finance, ainsi que des secteurs, qui n'ont ni plus ni moins, que le contrôle de la présidence de la banque centrale, qui est l'autorité qui administre la politique monétaire de notre pays. Ce n'est pas par hasard si les banques accueillent aussi bien le gouvernement Lula. L'autre facteur fondamental, est l'option faire par le gouvernement de maintenir, en s'appuyant sur ces alliances, le même programme économique que l'ancien gouvernement.

Il y a une position qui existe au Brésil, que j'ai également entendu ici en France, de la part de secteurs de la gauche qui n'a aucun sens. Cette position dit que la direction de ce gouvernement doit être disputée, que ce gouvernement a besoin de la gauche, car s'il échoue ça sera un échec de la gauche et que c'est de notre devoir qu'il réussisse. Camarades, je vous dirais que si le gouvernement Lula va jusqu’au bout de son mandat, en appliquant ce programme, nous aurons dans quatre ans, plus de 4 millions de chômeurs supplémentaires dans notre pays, nous aurons la faim et la misère à un seuil beaucoup plus bas que celui que nous connaissons aujourd'hui.

Pour nous, il n'y a pas plus de place pour une autre discussion récurrente, qui dit que le problème est le contexte international et l'héritage du gouvernement précédent et que le soi-disant héritage du gouvernement précédent rend impossible tout changement, car il n'y a pas le rapport de force pour cela.

Camarades, je pense que la question que nous devons nous poser n'est pas si les conditions pour faire face aux conséquences de l'impérialisme au Brésil ou dans n'importe quel pays d'Amérique Latine sont réunies. La première question que nous devons nous poser est s'il y a un moyen de libérer notre peuple de l'esclavage moderne dans lequel nous vivons sans une rupture. Or, nous devons signaler qu'il n’est pas possible de libérer notre peuple sans effectuer de rupture.

Ce n'est donc pas en cherchant à gouverner notre pays, soit en arrivant au pouvoir par les élections, soit en arrivant au pouvoir par des insurrections comme il y a eu en Argentine ou en Bolivie, mais en rompant avec la société et le système capitaliste. La question qui est posée en Amérique Latine en ce moment c'est la lutte pour le pouvoir, c'est la construction d'une nouvelle société, d'une société socialiste qui puisse effectivement distribuer les richesses de ces pays afin d'améliorer les conditions de vie des populations, des conditions de vie dignes pour nos peuples.

Ce n'est pas le choix fait par le gouvernement Lula. En effet il a choisi de gouverner dans le système capitaliste et il va donc intensifier les attaques contre les travailleurs pour favoriser les seigneurs de notre société, qui sont les banquiers et les grands patrons. L'option que nous, de la gauche socialiste et des mouvements sociaux, devons faire, est différente. Nous devons donner une continuité et intensifier nos luttes pour défendre les transformations que nous devons accomplir dans nos pays pour que la population ait une vie digne. Ces transformations ne viendront pas des politiques décidées par ce gouvernement. Ces transformations viendront de notre lutte contre les politiques et contre les programmes appliqués par ce gouvernement. Notre défi est de donner une continuité à notre lutte pour construire une société socialiste. Il ne s'agit donc pas soutenir un gouvernement qui gouverne en appliquant le programme du FMI. Il s'agit de poursuivre notre lutte, de la renforcer dans le but d'une révolution socialiste qui puisse réaliser les transformations que nous avons effectivement besoin de réaliser dans notre société afin que le peuple ait une vie digne.

(1) Fonds Monétaire International

(2) Fernando Henrique Cardoso, président de la république du Brésil avant Lula

(3) Zone de Libre Echange des Amériques

(4) Democracia Socialista est la section brésilienne du Secrétarait Unifié, dont la section française est la LCR (N. du T.)

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