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Texte paru dans l'Internationalisme n°51
Pseudo puce Retour au dossier En défense du marxisme
A propos de la "loi interdisant les signes religieux ostensibles" :
"Quelle est la main qui se saisira de cette loi  ?"

(suite)

Comme les autres, les théologiens musulmans ont compris le parti qu'ils pouvaient tirer de ce double langage pour circonvenir des militants méfiants envers leur doctrine de "réforme" de l'islam, c'est-à-dire, de retour à un islam fondamentaliste (c'est, là, le seul contenu que nous ayons trouvé jusqu'ici au terme de "réforme" de l'islam). Insistons, toutefois, qu'une telle "réforme" ne gène en rien l'appareil d'Etat et sa police : aussi, ceux qui croient l'Etat gêné, se trompent lourdement et voient des adversaires là où il y a des complices. Aujourd'hui que toutes les grandes "communautés religieuses" sont dotées d'une représentation nationale et de leurs officines locales, l'Etat va pouvoir leur transférer un certain nombre d'activités, de maintien de l'ordre, diront les esprits grincheux dont nous sommes. Maintien de l'ordre dans le sens d'un barrage à toute contestation radicale qui pourrait déboucher sur un mouvement révolutionnaire. Car les communautés servent surtout à cela  : mettre en place, dans la société, des corps intermédiaires dont les chefs sont respectés et craints par leurs sujets (dans une communauté, il n'y a pas de citoyen). Malheur, à qui est exclu de la "communauté" ou condamné par elle : Galilée, Spinoza et Rushdi en ont fait l'expérience !

Vient à l'esprit du rédacteur ce reportage, déjà ancien, tourné en Angleterre : on y voit un Sikh auxiliaire de la police, affublé d'un chasuble fluorescent, accompagnant des bobies dans leur patrouille d'un quartier sikh, afin d'améliorer les rapports entre la police "démocratique" -non raciste, forcément- et la "communauté" sikh issue de l'ancien empire. Ce reportage était sensé vanter les mérites de la police de proximité et d'un système "démocratique" de délation, puisque communautaire, et visant à transformer tout un chacun en auxiliaire de police. Car, en effet, ce qui domine partout dans la mondialisation capitaliste c'est la tendance au repli systématique de l'Etat sur ses fonctions régaliennes (armée, police, justice, collecteurs d'impôt... et religion). Chirac pourrait se définir, à l'égal de Bush, comme un "conservateur compatissant", le côté compatissant étant sensé atténuer les souffrances provoquées par le côté conservateur.

Aussi, tout a vocation à être privatisé, y compris ce qui relève de la solidarité et qui, dans ce pays, est assuré par des services publics. Ailleurs (et en France de plus en plus), le côté compatissant relève des organisations caritatives contrôlées par des organisations religieuses qui, le plus souvent, sont massivement pourvues en fonds publics, fonds qu'elles vont mettre au service de l'ordre, au nom de Jahvé/Dieu/Allah.

D'ailleurs, l'OCDE ayant proclamé "marchés du XXIème siècle" la santé et l'éducation, les gouvernements, en toute logique capitaliste et en s'adaptant aux situations locales, se sont-ils attelés à les privatiser. Cela nécessite tout de même des préalables  : quand un service public fonctionne, il faut d'abord le saboter, le dégrader, pourrir ses conditions de fonctionnement, diviser ses personnels, tourner enfin la masse des "citoyens" contre lui pour que la demande de privatisation semble venir d'eux, pour "faire démocratique". Les militants britanniques doivent savoir de quoi il retourne, eux qui l'ont vécu sous la botte de Thatcher.

Laïcité

Question  : "après 1914", à l'époque de l'impérialisme, peut-on s'en remettre à la bourgeoisie pour défendre les acquis démocratiques  ? Non ! Mais à l'inverse (et pour répondre à l'ultra-gauche), doit-on jeter par dessus le bord tous les acquis démocratiques de la révolution bourgeoise, alors même que la bourgeoisie s'y emploie ? Dans le même sens, doit-on rayer d'un trait de plume des acquis ouvriers, au seul motif que ces acquis furent cédés par la bourgeoisie lors qu'elle était menacée de tout perdre  ?

Pour être clair : doit-on aider la bourgeoisie à liquider la sécurité sociale au prétexte que la sécurité sociale permet de maintenir les travailleurs en condition d'être exploités par la bourgeoisie  ?! Mais la sécurité sociale permet aussi aux travailleurs de faire autre chose que de travailler : militer par exemple, ou fréquenter les cafés chébrans de l'est parisien, au choix. La gratuité de la santé reste notre objectif : c'est un fait ! Et la liquidation de la sécurité sociale serait tout, sauf une avancée dans ce sens-là !

Idem : doit-on aider Luc Ferry à démanteler l'éducation nationale et à la privatiser, au prétexte que l'autre Ferry, Jules du XIXème siècle, était un colonialiste ? Ou aux prétextes que l'école permit jadis à la bourgeoisie d'élever le niveau de la main d'oeuvre, et que l'école sert toujours à inculquer la "religion de la France" aux élèves qui lui sont confiés  ? Mais l'éducation nationale permet aussi, aux travailleurs et à leurs enfants, d'acquérir des connaissances et d'ouvrir leur intelligence à d'autres domaines qu'à leur boulot. Mais l'éducation nationale permet encore, aux travailleurs et à leurs enfants, de sanctionner leurs connaissances par des diplômes se rapportant au Code du Travail et aux conventions collectives Diplômes, conventions collectives et Code du Travail qui, tous, sont désormais attaqués... et en même temps que l'école !

Oui, l'école publique pourrait et devrait être intégralement gratuite, de la maternelle à l'université, sans aumôniers, sans le statut d'Alsace-Moselle, sans CAPES d'histoire des religions, avec l'enseignement des origines de l'homme selon les théories évolutionnistes, et non selon la Genèse (texte commun au judaïsme, au christianisme et à l'islam). Avec, enfin, éducation physique, piscine obligatoire et éducation mixte, ce qui hérisse les tenants intégristes des trois religions, et c'est très bien ainsi.

Cette école publique impose le démantèlement des lois, décrets et circulaires anti-laïcs qui se sont multipliés depuis 1905. Car, et on l'oublie trop souvent, en 1905 la bourgeoisie est allée plus loin qu'elle ne le souhaitait en réalisant partiellement la revendication des sociaux-démocrates. Le contexte d'alors (de tensions avec le Vatican et, surtout, d'affrontements violents autour de l'affaire Dreyfus) a, en effet, contraint la bourgeoisie à concéder cette loi ; un texte où, toutefois, le maximum était prévu pour permettre à l'Eglise de sauver ses meubles. Dès cette loi votée, la bourgeoisie allait s'y attaquer : ainsi, l'Alsace et la Moselle (sous tutelle allemande en 1905) seront écartées de son champ d'application et, ici, les curés seront fonctionnaires de l'Etat  ! Sous Pétain, surtout, dont le régime fut accueilli comme "une divine surprise" par la hiérarchie catholique en 1940, les atteintes à la laïcité de l'Etat et de l'école seront la règle.

On pourrait citer tous les gouvernements sous la Vème République, de droite comme "de gauche" : chacun y est allé de son petit texte pour une laïcité "ouverte", "apaisée", et etc. etc. Jusqu'à aujourd'hui où, se basant sur le financement public des établissements privés, confessionnels pour la plupart, Chirac et Raffarin préparent l'éclatement total du système, dans son ensemble. Et ceux qui osent s'opposer à un tel retour en arrière, sont illico apostrophés, traités de "laïcards", "d'intégristes laïcs", voire "d'ayatollahs de la laïcité", rien de moins  !!!

Car Chirac le sait, la laïcité de l'Etat est un principe politique : il existe ou il n'existe pas, il ne peut être nuancé. Et ceux qui glosent sur la nécessité "r-r-révolutionnaire" (comme dirait Lénine) de liquider cette exception française car "antidémocratique !" n'émettent, entre-temps, aucune sorte de critique envers les sept monarchies accueillies au sein de l'Union Européenne des 15, ni la moindre petite réserve sur l'existence, dans certains des états membres, de religions officielles, d'impôts ecclésiastiques, voire de délits de blasphème, délit pourtant disparu en France.

Oui, la laïcité, cet acquis, mérite d'être défendue, mais sa défense doit être subordonnée à la lutte pour le socialisme, et non pas à celle pour "une autre mondialisation". Les militants qui se réclament (certes, de plus en plus timidement, pour certains) du marxisme ne peuvent abandonner, dans la société, comme dans leurs propres rangs, la lutte contre la religion. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi de faire figurer quelques textes de Marx, Engels, Lénine et Trotsky en annexe. Car au-delà de la souplesse tactique nécessaire, ces textes reviennent sur les principes du matérialisme historique.

Marxisme

On entend beaucoup l'argument selon lequel, si l'on ne fait pas de concessions sur les "signes religieux" (quid des autres "revendications" à caractère religieux ? Silence radio !), les enfants iront à l'école privée : il faudrait donc accepter les signes ! Et, pourquoi pas, les cours à contenu variable ou facultatifs, les cantines halal ou cashères, séparées, la fin des classes mixtes, bref : toutes ces "revendications" recoupant, souvent, les desiderata des intégristes des trois religions (6) ? Entre-temps, les mêmes qui considèrent l'école comme un lieu d'endoctrinement "républicain et nationaliste" ne manquent pas de considérer qu'il ne faut pas en exclure des élèves, car ils (elles) perdraient un moyen de s'épanouir et de se construire comme citoyens... Comprenne qui pourra !

Le terrain ayant ainsi été miné pendant 25 ans (par la prolifération tant desdits signes, que des marques et du sponsoring commerciaux des activités scolaires et parascolaires), avec sa loi Chirac vous met désormais devant le dilemme suivant  : accepter les signes religieux, ou bien exclure les élèves. Dans le premier cas, les intégristes de toutes les religions auront gagné car ils peuvent déployer l'ensemble de leurs "revendication", une fois l'école privatisée de l'intérieur. Dans l'autre cas, les mêmes intégristes auront encore gagné car ils accueilleront ces élèves dans des écoles privées, financées par l'impôt public.

Quand Madelin, bon indicateur des attentes de la bourgeoisie ultra-libérale, se prononce contre la loi Chirac, ça ne fait pas de cette loi une bonne loi a contrario, mais ça nous permet d'aborder une question cruciale, celle du financement. Aussi, Madelin craint-il que ces élèves exclus du système scolaire ne se retrouvent sous la coupe d'écoles confessionnelles, financées par l'Arabie Saoudite et compagnie. S'interrogerait-il, également, sur le financement des écoles cathos ou juives  ? Non, bien sûr ! Mais c'est tout de même une bonne question à poser.

En effet, ce sont bien les partisans de la privatisation de l'enseignement, sous contrôle confessionnel, qui se saisiront ce cette loi : ceux du "parti clérical", pour reprendre la dénomination de V. Hugo (et de Lénine, 60 ans plus tard).

Dans sa critique du programme d'Erfurt (cf. annexes), F. Engels nous dit, au point 5  : "Séparation complète de l'Eglise et de l'Etat. Toutes les communautés religieuses, sans exception, seront traitées par l'Etat comme des sociétés privées. Elles perdent toute subvention provenant des deniers publics et toute influence sur les écoles publiques. (On ne peut tout de même pas leur défendre de fonder, par leurs propres moyens, des écoles, qui leur appartiennent en propre, et d'y enseigner leurs bêtises  !)"

La question centrale de ce débat (mais que peu de militants abordent) est bien la suivante : "fonds publics à l'école publique, fonds privés à l'école privée", cette vieille revendication "laïcarde". La responsabilité de l'Etat est de construire des écoles publiques partout, y compris en Bretagne et en Vendée (où l'enseignement catholique, majoritaire, engloutit des masses considérables d'argent public). Le rôle de l'Etat n'est pas de financer des écoles privées mais pourtant il le fait : c'est que la laïcité n'est plus sa tasse de thé, elle est devenue son problème.

Mais vivant "après 1914", nous savons que la préservation des conquêtes démocratiques et leur extension passe par une lutte résolue pour en finir avec le système capitaliste, la bourgeoisie et son appareil d'Etat. Cette lutte ne consiste pas à "défendre la république", mais à en finir avec la république bourgeoise et la remplacer par une république socialiste : les Etats-Unis Socialistes d'Europe. Alors, et seulement alors, s'en sera fini de la République Française laïque, comme du Royaume-Uni anglican.

Encore faut-il vouloir combattre pour la révolution socialiste et construire un parti dans ce but. C'est une question pratique, et objectivement posée depuis longtemps. Le stalinisme a été un obstacle majeur sur cette voie, et ses survivants, alliés à la social-démocratie, feront tout pour continuer leur oeuvre contre-révolutionnaire Y compris, s'acoquiner avec des théologiens de tous poils et religions, du moment qu'ils présentent bien, aient un look moderne et ne s'embarrassent pas trop de considérations r-r-révolutionnaires, n'est-ce pas  ?

(1) Nous pourrions faire le même constat pour ce qui est de l'hindouisme, du boudisme, etc.; l'ensemble des organisations religieuses sont concernées.

(2) En effet, le délit de blasphème n'existant plus en France, certaines organisations chrétiennes intégristes, dans la mouvance de l'extrême-droite, se sont fait une spécialité de ce genre de plaintes devant les tribunaux.

(3) Nous orthographions le mot avec une minuscule pour les tenants de la religion, et une majuscule pour le peuple.

(4) Sur la convergence des intégrismes, "Tirs croisés - la laïcité à l'épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman - Caroline Fourest et Fiammetta Venner - Calmann-Lévy - Paris - 2003. On est d'accord ou pas sur les conclusions des auteures, mais le travail documentaire et sa présentation méritent la lecture, à moins d'avoir un préjugé très favorable au religieux sous toutes ses formes...

(5) Pour mémoire : l'Inquisition n'a pas disparu qui s'appelle de nos jours "Congrégation pour la doctrine de la foi".

(6) Les combattants républicains de la Révolution espagnole ont encore le souvenir de ces combattants musulmans marocains enrôlés par Franco sous la bannière du Christ-Roi.

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