Comme les autres, les
théologiens musulmans ont compris le parti
qu'ils pouvaient tirer de ce double langage
pour circonvenir des militants méfiants
envers leur doctrine de "réforme" de l'islam,
c'est-à-dire, de retour à un islam
fondamentaliste (c'est, là, le seul contenu
que nous ayons trouvé jusqu'ici au terme de
"réforme" de l'islam). Insistons, toutefois,
qu'une telle "réforme" ne gène en rien
l'appareil d'Etat et sa police : aussi, ceux
qui croient l'Etat gêné, se trompent
lourdement et voient des adversaires là où il
y a des complices. Aujourd'hui que toutes les
grandes "communautés religieuses" sont dotées
d'une représentation nationale et de leurs
officines locales, l'Etat va pouvoir leur
transférer un certain nombre d'activités, de
maintien de l'ordre, diront les esprits
grincheux dont nous sommes. Maintien de
l'ordre dans le sens d'un barrage à toute
contestation radicale qui pourrait déboucher
sur un mouvement révolutionnaire. Car les
communautés servent surtout à cela : mettre
en place, dans la société, des corps
intermédiaires dont les chefs sont respectés
et craints par leurs sujets (dans une
communauté, il n'y a pas de citoyen).
Malheur, à qui est exclu de la "communauté"
ou condamné par elle : Galilée, Spinoza et
Rushdi en ont fait l'expérience !
Vient à l'esprit du rédacteur ce
reportage, déjà ancien, tourné en Angleterre
: on y voit un Sikh auxiliaire de la police,
affublé d'un chasuble fluorescent,
accompagnant des bobies dans leur patrouille
d'un quartier sikh, afin d'améliorer
les rapports entre la police "démocratique"
-non raciste, forcément- et la "communauté"
sikh issue de l'ancien empire. Ce reportage
était sensé vanter les mérites de la police
de proximité et d'un système "démocratique"
de délation, puisque communautaire, et visant
à transformer tout un chacun en auxiliaire de
police. Car, en effet, ce qui domine partout
dans la mondialisation capitaliste c'est la
tendance au repli systématique de l'Etat sur
ses fonctions régaliennes (armée, police,
justice, collecteurs d'impôt... et religion).
Chirac pourrait se définir, à l'égal de Bush,
comme un "conservateur compatissant", le côté
compatissant étant sensé atténuer les
souffrances provoquées par le côté
conservateur.
Aussi, tout a vocation à être privatisé, y
compris ce qui relève de la solidarité et
qui, dans ce pays, est assuré par des
services publics. Ailleurs (et en France de
plus en plus), le côté compatissant relève
des organisations caritatives contrôlées par
des organisations religieuses qui, le plus
souvent, sont massivement pourvues en fonds
publics, fonds qu'elles vont mettre au
service de l'ordre, au nom de
Jahvé/Dieu/Allah.
D'ailleurs, l'OCDE ayant proclamé "marchés
du XXIème siècle" la santé et l'éducation,
les gouvernements, en toute logique
capitaliste et en s'adaptant aux situations
locales, se sont-ils attelés à les
privatiser. Cela nécessite tout de même des
préalables : quand un service public
fonctionne, il faut d'abord le saboter, le
dégrader, pourrir ses conditions de
fonctionnement, diviser ses personnels,
tourner enfin la masse des "citoyens" contre
lui pour que la demande de privatisation
semble venir d'eux, pour "faire
démocratique". Les militants britanniques
doivent savoir de quoi il retourne, eux qui
l'ont vécu sous la botte de Thatcher.
Laïcité
Question : "après 1914", à l'époque de
l'impérialisme, peut-on s'en remettre à la
bourgeoisie pour défendre les acquis
démocratiques ? Non ! Mais à l'inverse (et
pour répondre à l'ultra-gauche), doit-on
jeter par dessus le bord tous les acquis
démocratiques de la révolution bourgeoise,
alors même que la bourgeoisie s'y emploie ?
Dans le même sens, doit-on rayer d'un trait
de plume des acquis ouvriers, au seul motif
que ces acquis furent cédés par la
bourgeoisie lors qu'elle était menacée de
tout perdre ?
Pour être clair : doit-on aider la
bourgeoisie à liquider la sécurité sociale au
prétexte que la sécurité sociale permet de
maintenir les travailleurs en condition
d'être exploités par la bourgeoisie ?! Mais
la sécurité sociale permet aussi aux
travailleurs de faire autre chose que de
travailler : militer par exemple, ou
fréquenter les cafés chébrans de l'est
parisien, au choix. La gratuité de la santé
reste notre objectif : c'est un fait ! Et la
liquidation de la sécurité sociale serait
tout, sauf une avancée dans ce sens-là !
Idem : doit-on aider Luc Ferry à
démanteler l'éducation nationale et à la
privatiser, au prétexte que l'autre Ferry,
Jules du XIXème siècle, était un colonialiste
? Ou aux prétextes que l'école permit jadis à
la bourgeoisie d'élever le niveau de la main
d'oeuvre, et que l'école sert toujours à
inculquer la "religion de la France" aux
élèves qui lui sont confiés ? Mais
l'éducation nationale permet aussi, aux
travailleurs et à leurs enfants, d'acquérir
des connaissances et d'ouvrir leur
intelligence à d'autres domaines qu'à leur
boulot. Mais l'éducation nationale permet
encore, aux travailleurs et à leurs enfants,
de sanctionner leurs connaissances par des
diplômes se rapportant au Code du Travail et
aux conventions collectives Diplômes,
conventions collectives et Code du Travail
qui, tous, sont désormais attaqués... et en
même temps que l'école !
Oui, l'école publique pourrait et devrait
être intégralement gratuite, de la maternelle
à l'université, sans aumôniers, sans le
statut d'Alsace-Moselle, sans CAPES
d'histoire des religions, avec l'enseignement
des origines de l'homme selon les théories
évolutionnistes, et non selon la Genèse
(texte commun au judaïsme, au christianisme
et à l'islam). Avec, enfin, éducation
physique, piscine obligatoire et éducation
mixte, ce qui hérisse les tenants intégristes
des trois religions, et c'est très bien
ainsi.
Cette école publique impose le
démantèlement des lois, décrets et
circulaires anti-laïcs qui se sont multipliés
depuis 1905. Car, et on l'oublie trop
souvent, en 1905 la bourgeoisie est allée
plus loin qu'elle ne le souhaitait en
réalisant partiellement la revendication des
sociaux-démocrates. Le contexte d'alors (de
tensions avec le Vatican et, surtout,
d'affrontements violents autour de l'affaire
Dreyfus) a, en effet, contraint la
bourgeoisie à concéder cette loi ; un texte
où, toutefois, le maximum était prévu pour
permettre à l'Eglise de sauver ses meubles.
Dès cette loi votée, la bourgeoisie allait
s'y attaquer : ainsi, l'Alsace et la Moselle
(sous tutelle allemande en 1905) seront
écartées de son champ d'application et, ici,
les curés seront fonctionnaires de l'Etat !
Sous Pétain, surtout, dont le régime fut
accueilli comme "une divine surprise" par la
hiérarchie catholique en 1940, les atteintes
à la laïcité de l'Etat et de l'école seront
la règle.
On pourrait citer tous les gouvernements
sous la Vème République, de droite comme "de
gauche" : chacun y est allé de son petit
texte pour une laïcité "ouverte", "apaisée",
et etc. etc. Jusqu'à aujourd'hui où, se
basant sur le financement public des
établissements privés, confessionnels pour la
plupart, Chirac et Raffarin préparent
l'éclatement total du système, dans son
ensemble. Et ceux qui osent s'opposer à un
tel retour en arrière, sont illico
apostrophés, traités de "laïcards",
"d'intégristes laïcs", voire "d'ayatollahs de
la laïcité", rien de moins !!!
|
Car Chirac le sait, la laïcité de l'Etat
est un principe politique : il
existe ou il n'existe pas, il ne peut être
nuancé. Et ceux qui glosent sur la nécessité
"r-r-révolutionnaire" (comme dirait Lénine)
de liquider cette exception française car
"antidémocratique !" n'émettent, entre-temps,
aucune sorte de critique envers les sept
monarchies accueillies au sein de l'Union
Européenne des 15, ni la moindre petite
réserve sur l'existence, dans certains des
états membres, de religions officielles,
d'impôts ecclésiastiques, voire de délits de
blasphème, délit pourtant disparu en
France.
Oui, la laïcité, cet acquis, mérite d'être
défendue, mais sa défense doit être
subordonnée à la lutte pour le
socialisme, et non pas à
celle pour "une autre mondialisation". Les
militants qui se réclament (certes, de plus
en plus timidement, pour certains) du
marxisme ne peuvent abandonner, dans la
société, comme dans leurs propres rangs, la
lutte contre la religion. C'est la raison
pour laquelle nous avons choisi de faire
figurer quelques textes
de Marx, Engels, Lénine et Trotsky en
annexe. Car au-delà de la souplesse
tactique nécessaire, ces textes reviennent
sur les principes du matérialisme
historique.
Marxisme
On entend beaucoup l'argument selon
lequel, si l'on ne fait pas de concessions
sur les "signes religieux" (quid des autres
"revendications" à caractère religieux ?
Silence radio !), les enfants iront à l'école
privée : il faudrait donc accepter les signes
! Et, pourquoi pas, les cours à contenu
variable ou facultatifs, les cantines halal
ou cashères, séparées, la fin des classes
mixtes, bref : toutes ces "revendications"
recoupant, souvent, les desiderata des
intégristes des trois religions (6) ? Entre-temps, les
mêmes qui considèrent l'école comme un lieu
d'endoctrinement "républicain et
nationaliste" ne manquent pas de considérer
qu'il ne faut pas en exclure des élèves, car
ils (elles) perdraient un moyen de s'épanouir
et de se construire comme citoyens...
Comprenne qui pourra !
Le terrain ayant ainsi été miné pendant 25
ans (par la prolifération tant desdits
signes, que des marques et du sponsoring
commerciaux des activités scolaires et
parascolaires), avec sa loi Chirac vous met
désormais devant le dilemme suivant :
accepter les signes religieux, ou bien
exclure les élèves. Dans le premier cas, les
intégristes de toutes les religions auront
gagné car ils peuvent déployer l'ensemble de
leurs "revendication", une fois l'école
privatisée de l'intérieur. Dans l'autre cas,
les mêmes intégristes auront encore gagné car
ils accueilleront ces élèves dans des écoles
privées, financées par l'impôt public.
Quand Madelin, bon indicateur des attentes
de la bourgeoisie ultra-libérale, se prononce
contre la loi Chirac, ça ne fait pas de cette
loi une bonne loi a contrario, mais ça nous
permet d'aborder une question cruciale, celle
du financement. Aussi, Madelin craint-il que
ces élèves exclus du système scolaire ne se
retrouvent sous la coupe d'écoles
confessionnelles, financées par l'Arabie
Saoudite et compagnie. S'interrogerait-il,
également, sur le financement des écoles
cathos ou juives ? Non, bien sûr ! Mais
c'est tout de même une bonne question à
poser.
En effet, ce sont bien les
partisans de la privatisation de
l'enseignement, sous contrôle confessionnel,
qui se saisiront ce cette loi : ceux du
"parti clérical", pour reprendre la
dénomination de V. Hugo (et de Lénine, 60 ans
plus tard).
Dans sa critique du programme d'Erfurt
(cf. annexes), F. Engels nous dit, au point 5
: "Séparation complète de l'Eglise et de
l'Etat. Toutes les communautés religieuses,
sans exception, seront traitées par l'Etat
comme des sociétés privées. Elles perdent
toute subvention provenant des deniers
publics et toute influence sur les écoles
publiques. (On ne peut tout de même pas leur
défendre de fonder, par leurs propres moyens,
des écoles, qui leur appartiennent en propre,
et d'y enseigner leurs bêtises !)"
La question centrale de ce débat (mais que
peu de militants abordent) est bien la
suivante : "fonds publics à l'école publique,
fonds privés à l'école privée", cette vieille
revendication "laïcarde". La responsabilité
de l'Etat est de construire des écoles
publiques partout, y compris en Bretagne et
en Vendée (où l'enseignement catholique,
majoritaire, engloutit des masses
considérables d'argent public). Le rôle de
l'Etat n'est pas de financer des écoles
privées mais pourtant il le fait : c'est que
la laïcité n'est plus sa tasse de thé, elle
est devenue son problème.
Mais vivant "après 1914", nous savons que
la préservation des conquêtes démocratiques
et leur extension passe par une lutte résolue
pour en finir avec le système capitaliste, la
bourgeoisie et son appareil d'Etat. Cette
lutte ne consiste pas à "défendre la
république", mais à en finir avec la
république bourgeoise et la remplacer par une
république socialiste : les Etats-Unis
Socialistes d'Europe. Alors, et seulement
alors, s'en sera fini de la République
Française laïque, comme du Royaume-Uni
anglican.
Encore faut-il vouloir combattre pour la
révolution socialiste et construire un parti
dans ce but. C'est une question pratique, et
objectivement posée depuis longtemps. Le
stalinisme a été un obstacle majeur sur cette
voie, et ses survivants, alliés à la
social-démocratie, feront tout pour continuer
leur oeuvre contre-révolutionnaire Y compris,
s'acoquiner avec des théologiens de tous
poils et religions, du moment qu'ils
présentent bien, aient un look moderne et ne
s'embarrassent pas trop de considérations
r-r-révolutionnaires, n'est-ce pas ?
(1) Nous pourrions faire le
même constat pour ce qui est de l'hindouisme,
du boudisme, etc.; l'ensemble des
organisations religieuses sont concernées.
(2) En effet, le délit de
blasphème n'existant plus en France,
certaines organisations chrétiennes
intégristes, dans la mouvance de
l'extrême-droite, se sont fait une spécialité
de ce genre de plaintes devant les
tribunaux.
(3)
Nous orthographions le
mot avec une minuscule pour les tenants de la
religion, et une majuscule pour le peuple.
(4) Sur la convergence des
intégrismes, "Tirs croisés - la laïcité à
l'épreuve des intégrismes juif, chrétien et
musulman - Caroline Fourest et Fiammetta
Venner - Calmann-Lévy - Paris - 2003. On est
d'accord ou pas sur les conclusions des
auteures, mais le travail documentaire et sa
présentation méritent la lecture, à moins
d'avoir un préjugé très favorable au
religieux sous toutes ses formes...
(5)
Pour mémoire :
l'Inquisition n'a pas disparu qui s'appelle
de nos jours "Congrégation pour la doctrine
de la foi".
(6) Les combattants
républicains de la Révolution espagnole ont
encore le souvenir de ces combattants
musulmans marocains enrôlés par Franco sous
la bannière du Christ-Roi.
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