| L'échec de Sharon, désavoué
dimanche 2 mai par son parti sur la question
du "plan de désengagement", apparaît comme un
événement mineur, qui permet tout au plus à
Sharon de se présenter comme l'homme de la
paix et de la sécurité que rien n'arrêtera
dans sa détermination D'ailleurs, tout en
faisant de l'acceptation de ce projet une
question personnelle et décisive ("ceux
qui voteront contre mon plan voteront contre
moi", avait-il déclaré), Sharon avait
déjà mouillé le pétard d'une éventuelle
défaite en laissant entendre qu'il ne
démissionnerait pas et, surtout, qu'il
n'abandonnerait pas son plan. Ce qui fut
résumé par son dauphin Ehoud Olmert qui
déclarait, au lendemain du vote, qu'il
"fallait trouver un moyen de continuer
dans cette voie".
Cette mascarade interne au Likoud ne doit
pas cacher le fait politique véritablement
significatif et décisif : le soutien ouvert
de l'impérialisme américain à une politique
de colonisation, d'apartheid, en vue d'un
Grand Israël érigé sur la ruine de toutes les
résolutions internationales et surtout sur
l'oppression et l'élimination des
Palestiniens. Les Etats Unis, via le soutien
de Bush au Plan de Sharon lors de l'entrevue
de Washington, ont remis en cause
officiellement et en toute clarté ce qu'ils
ne niaient qu'à demi-mots et à couvert
jusqu'ici : à savoir, le retour aux
frontières de 1949 (entérinées par l'ONU pour
le partage en deux Etats) et le droit au
retour pour les réfugiés (reconnu par l'ONU
en 1948, au lendemain de l'expulsion de
millions de Palestiniens).
L'accord Bush-Sharon reconnaît comme
légitimes les annexions israéliennes de 1967,
en ôtant aux 3,7 millions d'exilés tout
espoir de retour sur le territoire actuel de
l'Etat d'Israël, c'est-à-dire, pour la très
grande majorité d'entre eux, chez eux ! Un
pas de plus a donc été franchi dans la
légitimation de l'agression israélienne
contre le peuple palestinien. Pour ceux qui
croyaient encore au droit international et à
la logique des deux Etats, les masquent
tombent. Si la clarté diplomatique du soutien
américain peut paraître nouveau, ce soutien
s'inscrit cependant dans la continuité, et il
ne fait que révéler, de manière toujours plus
limpide aux yeux du monde, l'intérêt
stratégique que porte l'impérialisme US à
Israël, tête de pont de ses intérêts dans la
région.
En effet, dans les plans de Clinton et
dans ceux de Beilin-Abou Mazen, il était déjà
clair qu'Israël ne proposait pas de revenir
précisément aux frontières de 1967, pas plus
qu'il n'offrait la mise en œuvre pleine et
entière du droit au retour. La remise en
cause du droit au retour signifie la
reconnaissance du caractère fondamentalement
colonial d'Israël, et de sa politique
d'expulsion, de nettoyage et de ghettoïsation
des Palestiniens. L'objectif étant
d'appliquer dans les faits, de
réaliser le slogan idéologique
fondateur du sionisme, qui voyait dans la
Palestine "une terre sans
peuple".
|
Le Plan de "désengagement" de Sharon, qui
est loin d'être enterré, n'est pas autre
chose qu'une feuille de route vers le Grand
Israël. Il prévoyait certes une évacuation
des quelques colonies de Gaza (au total 7 500
colons parmi 1,4 millions de Palestiniens).
Mais cette évacuation aurait été on ne peut
plus incertaine, vu l'enjeu stratégique de
contrôle que représentent les colonies au
cœur de Gaza. A Netzarim, par
exemple, l'Etat israélien investit pour
fortifier la colonie, alors même qu'il
prétend préparer un démantèlement ! "Ceux qui
le veulent peuvent croire que Sharon finira
par démanteler Netzarim", écrit Tanya
Reinhart (1). Mais,
même en admettant l'évacuation effective des
colonies, le plan ne fait que renforcer la
ghettoïsation de la bande de Gaza, bouclée et
livrée entièrement au contrôle israélien
(surveillance de l'enveloppe externe du
territoire ; maintien du contrôle exclusif de
l'espace aérien de Gaza ; poursuite des
activités militaires dans l'espace maritime
de la bande de Gaza).
En ce qui concerne la Cisjordanie, le plan
signifierait l'annexion de fait de la très
grande majorité des blocs de colonies,
réduisant du même coup à néant la possibilité
même d'un Etat Palestinien, tout en
accélérant les politiques d'expulsion des
populations par force ou par intimidation.
Quel que soit le sort
réel du projet Sharon, quelle que soit sa
forme, c'est bien la destruction du peuple
palestinien qui est programmée, comme
l'exprime Ilan Pappé (2) : "De nos
jours, Israël est comme un avion volant en
pilotage automatique. Le trajet est planifié,
le vitesse prédéterminée. La destination,
c'est la création du Grand Israël qui inclura
la moitié de la Cisjordanie et une petite
partie de la bande de Gaza (à peu près 90% de
la Palestine historique): ce sera un Grand
Israël sans présence palestinienne, avec de
hauts murs le séparant de la population
autochtone de Palestine, qui sera entassée
dans deux énormes camps de détention à Gaza
et dans ce qui subsistera de la Cisjordanie.
Les Palestiniens de l'intérieur d'Israël
auront le choix entre quitter et rejoindre
les millions de réfugiés qui dépérissent dans
les camps, ou se soumettre à un système
d'apartheid fait de discrimination et de
mauvais traitements." (article de la
London Review of Books, Vol.
26 No. 9 : 6 mai 2004, consultable sur le
site http://www.solidarite-palestine.org).
Cette vision est en grande partie un
constat de la réalité actuelle. Quant à sa
réalisation complète, elle devra se heurter à
la résistance du peuple palestinien, qui
lutte au quotidien, avec ses moyens et ses
armes, contre l'agression israélienne.
(1) Professeur à
l'Université de Tel Aviv, Tanya Reinhart.
est l'auteur de Détruire la Palestine - ou
comment terminer la guerre de 1948 ( La
Fabrique, 2002 ).
(2) Professeur de sciences
politiques à l'Université de Haïfa, il fait
partie des "nouveaux historiens"
israéliens.
|