Le lendemain de la grève
générale du 7 octobre, Le Soir tire la
conclusion: "La grève est finie, il faut bien
négocier". Le journal se demande "si la base
restera murée dans son angoisse", mais il a
confiance : tout dépendra des négociations.
La CSC avait jugé la grève inutile et avait
fait connaître partout les "10 raisons de ne
pas faire grève". Elle avait espéré en vain
que "les dégâts" se seraient limités à la
Wallonie, mais toute la Flandre s'est arrêtée
aussi. La FGTB n'avait pas jugé utile
d'organiser une mobilisation, juste une grève
pour "repartir en négociation avec une
position renforcée". Mais dans beaucoup
d'entreprises, les travailleurs se sont
retrouvés aux piquets, d'ailleurs en général
formels, faute de gens disposés à les
croiser. Di Rupo a eu trop à faire avec "les
parvenus" dans son parti pour s'intéresser à
ce petit détail, une grève qui a paralysé
tout le pays. Le Premier ministre Guy
Verhofstadt a dit vouloir poursuivre la
réforme des fins de carrière "grève ou pas".
Et effectivement, le 11 octobre, le
gouvernement, libéraux et "socialistes"
confondus, annonce cyniquement son "Contrat
de solidarité entre générations". La FEB des
patrons est enchantée. La FGTB se résigne :
le coupable est la CSC mais, grâce à la
grève, "nous avons pu limiter les dégâts".
Une autre grève ? Bien sur que non, "C'est
une arme qu'on n'utilise qu'une fois tous les
dix ou douze ans" (LS 12/10). Les patrons, le
gouvernement et les directions syndicales
sont finalement tous d'accord qu'il faut
faire travailler d'avantage les personnes
âgées, alors qu'il n'y a pas de travail pour
les jeunes. Ils sont d'accord qu'il faut
donner des cadeaux aux patrons ("allégement
du coût du travail") "pour créer des
emplois", et qu'en fin de compte, il suffit
de "motiver" les gens pour qu'ils trouvent un
job. Le cynisme va jusqu'à identifier
sécurité sociale avec soulager le facteur de
production "travail", c'est-à-dire rémunérer
moins (point 3.2 de la déclaration).
Toutefois... les
travailleurs ne l'entendent pas de la même
façon.
Dès le lundi 10 octobre, la délégation CSC
à Caterpillar invite les travailleurs à ne
travailler qu'une demi-journée. Le mercredi,
500 travailleurs de la FN de Herstal
débrayent en front commun. Ce même jour, le
Conseil fédéral de la CSC carolo adopte une
motion rejetant le plan du gouvernement. Le
vendredi 14 à Gosselies, les ouvriers et les
employés de Sonaca font grève, sur initiative
des délégués CSC, soutenus tout de suite par
la FGTB, et les travailleurs d'Industeel
(Charleroi) sont à l'arrêt en front commun.
Le lundi suivant, à Caterpillar une grève de
24 heures est observée en front commun des
trois syndicats, et à VW l'équipe de nuit se
met en grève, suivie assez vite par celle du
matin. Le mardi 18, les 400 travailleurs de
CMI (Liège) débrayent, ainsi que ceux de la
Sabca, et le mouvement chez VW se
poursuit.
Le ton monte à la base. Les travailleurs
sont décidés de consolider un "front commun à
la base", on exige de nouvelles mesures de
lutte au niveau national, on dénonce les
partis au gouvernement, y compris les
"socialistes". En Flandre, des travailleurs
de la FGTB tournent littéralement le dos au
Parti "socialiste" lors de son congrès. Et on
commence même à se poser la question s'il ne
faudra peut-être pas faire tomber le
gouvernement...
Le mercredi 19, les directions des
syndicats "cèdent" à la pression de la base,
et décrètent tambour battant une grève
générale en front commun, avec marche sur
Bruxelles, pour le vendredi 28 octobre.
Entre-temps, les "bases" continuent à se
préparer pour cet événement. Le 19 même, le
personnel du dépôt des TEC Genson à
Montignies-sur-Sambre, le plus important
dépôt TEC de la région, a entamé une grève de
24 heures. TecSpace Aereo (Herstal) débraye
aussi. La FGTB et la CSC de Charleroi
décrètent une grève de 24 heures pour le
lundi 24 octobre
Dans son "Contrat", le gouvernement se
cache derrière les "exigences" de l'Europe,
allègue un "handicap salarial par rapport à
l'Allemagne", se conforme que "les
restructurations sont inéluctables dans une
économie en mutation" et fera un effort (!)
pour "le maintient de la position
concurrentielle en termes de coût salarial
par rapport aux concurrent principaux" (les
pays voisin). Face à ce "souci"
international, manifestement, les
travailleurs belges sont en train d'emboîter
le pas à la grande manifestation en France,
le 4 octobre, pour l'emploi et les salaires,
suivi par d'autres initiatives, comme celle
du 15 octobre, où plusieurs milliers de
personnes ont manifesté à Marseille pour la
défense des services publics, deux jours
après la fin de la grève à la SNCM, la
compagnie maritime publique en voie de
privatisation.
|
Il s'agit bel et bien, quoi qu'en disent
tous les pieux discours sur l'intérêt supposé
commun à tous de "sauver notre économie", de
la lutte de classes, avec des intérêts
diamétralement opposés entre travailleurs et
patrons, entre ceux qui possèdent les usines
et veulent y faire du profit, et ceux, la
grande majorité, qui n'ont d'autre ressource
que vendre leur force de travail aux
derniers. Tout le reste, la forme que prend
ce discours, "charge du travail",
"cotisations sociales", "impôt sur le travail
ou sur la fortune", baisse des impôts "pour
les investissements", et autres subterfuges,
ne sont que des variantes pour dissimuler
mieux l'essentiel : qui va profiter de la
richesse produite par les travailleurs, en
Belgique, en Europe, dans le monde ? Le
"Contrat" parle des "efforts consentis par
l'ensemble des acteurs", comme si les
travailleurs et les patrons avaient les mêmes
soucis communs pour une économie abstraite,
un "bien-être" général de "la société". Le
Contrat de solidarité "entre générations", ne
prétend autre chose qu'un "contrat" entre
exploiteurs et exploités. Voilà la dure
réalité du système capitaliste, voilà contre
quoi lutte notre classe. Lu sous l'optique de
la lutte de classe, ce document d'une
trentaine de pages devient tout à coup
absolument clair.
Il est clair, dans cette lutte de survie,
où les patrons ont une direction cohérente et
un gouvernement à leur disposition, que les
travailleurs aussi ont besoin de s'organiser,
mais avec une direction qui a comme premier
souci de gagner les luttes, et non de
"contrôler leurs troupes" au service d'une
"paix sociale" impossible. Construire cette
direction, dans les luttes, voilà la première
tâche des travailleurs. La grève générale du
7 octobre n'a finalement été que le prélude
d'un renouveau de la lutte en Belgique, une
grève qui en cache une autre, à venir, et qui
doit être le lancement d'un plan de lutte
cohérent, avec des revendications claires qui
touchent au fond de la question.
Il y a trente ans, la FGTB exigeait déjà
l’instauration "immédiate" de la
semaine la semaine de 36 heures avec
embauches compensatoires obligatoires et
maintien du salaire, alors que la CSC
l'exigeait "pour 1980". Les hautes directions
syndicales ne parlent que de renégocier
certains aspects du "Contrat". Il faut exiger
le maintien du système actuel des
pré-pensions, l'obligation de remplacer un
pensionné par un jeune, aucune concession sur
les "charges salariales", non à la
flexibilisation, aucune atteinte à l'index,
mais "le pétrole dans l'index", le mot
d'ordre de l'antérieure grève générale il y a
12 ans.
FGTB Fédération Générale du Travail de
Belgique
CSC Confédération des Syndicats
Chrétiens
CGSLB Centrale Syndicale des Syndicats
Libéraux de Belgique
FEB Fédération des Entreprises de
Belgique
|