| Le 19 septembre, le Préfet de
la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur (PACA)
annonce à la presse que la SNCM (Société
Nationale Corse-Méditerranée) va être
intégralement vendue à deux fonds
d'investissement, avec au passage plus de 400
emplois supprimés. Cette annonce provoque
immédiatement une explosion de colère chez
les marins de la société, mais aussi parmi
les travailleurs du port de Marseille. Débute
alors un conflit qui aurait pu atteindre une
dimension très dangereuse pour le
gouvernement si, trois semaines plus tard,
isolés face au chantage du gouvernement et au
diktat de Bruxelles, les marins
n’avaient pas été contraints de voter
la reprise du travail. La division et les
manoeuvres d'appareils syndicaux acceptant de
négocier ce qui n'était pas négociable ont
abouti à la privatisation de la SNCM.
Quand l'annonce est faite, la SNCM
compagnie 100% publique assure
essentiellement les relations entre le sud du
pays et le Maghreb et, surtout, la continuité
territoriale entre la Corse et le continent
dans le cadre d'une délégation de service
publique signée avec... la Collectivité
territoriale et l'Office des transports de
Corse.
C'est d'ailleurs en s'appuyant sur cette
délégation que les marins du STC (Syndicat
des Travailleurs Corses), décident le 27
septembre de s'emparer du cargo mixte
Pascal-Paoli pour le ramener de Marseille à
Bastia. : « Nous avons récupéré un outil
de travail qui appartient à la Corse et nous
le rendons à la Corse » déclare alors A.
Mosconi du STC. Il en profite pour rappeler,
au passage, que le résultat du référendum du
29 mai a rendu nulle et non avenue la
décision de privatiser la SNCM ! A ce
moment-là, J.-P. Israël, des marins CGT,
exprime le même avis : « Mais
dans ce pays, au référendum du 29 mai, on a
dit "non“ à cette politique européenne
!»
La position du STC, cohérente avec
l'orientation d'un syndicat lié au mouvement
nationaliste corse, revendique une compagnie
publique « corse » pour assurer la desserte
de l'île. Pour sa part, François Chérèque,
secrétaire général de la CFDT (qui déplore
bruyamment le quasi-monopole de la CGT chez
les marins de la SNCM) propose une...
compagnie régionale propriété des
collectivités territoriales concernées !
Alors que, déjà, la position du syndicat CGT
des marins a commencé à évoluer, lentement
mais sûrement. Cependant, la pression des
marins est forte : les liaisons sont
interrompues, des navires sont occupés, le
personnel du port de Marseille cesse le
travail suite à une intervention des CRS, des
manifestations s'organisent en Corse comme
sur le continent. A Bastia, des affrontements
se produisent dans la nuit du 27 au 28
septembre comme au soir du 28, après que le
GIGN conjointement avec les commandos de
marine héliportés aient pris le contrôle du
Pascal-Paoli qui s'apprêtait à entrer dans le
port.
La reculade
commence
Ainsi, les prises de position tonitruantes
des premiers moments sont vite nuancées.
J.-Paul Israël dénonce comme une escroquerie
le projet visant à céder au privé, pour 35
millions d'euros, une société qui « pèse » 10
fois plus, tout en versant à
l’acquéreur 73 millions pour
recapitalisation et 24 millions pour
restructuration. Le syndicaliste dénonce bien
une escroquerie au profit d'un ami de
Villepin, le patron de Butler Capital
Partners (BCP) qui est aussi un ami de
Chirac, mais l'air de rien, il met le doigt
dans un engrenage implacable, car discuter du
montant et des pourcentages, c'est déjà
admettre le principe d'une privatisation,
même partielle. En définitive, de la
propriété publique intégrale de la SNCM, le
syndicat CGT en arrivera à revendiquer 51%,
ce qui revient à accepter la privatisation à
49%.
La Commission européenne entre dans la
danse en annonçant qu'elle ne peut admettre
qu'une participation minoritaire de l'Etat...
et à titre temporaire. La « concurrence libre
et non faussée » exige une privatisation
totale, mais elle ne s'intéresse nullement au
montage financier sur lequel repose le
concurrent de la SNCM, Corsica Ferries.
Le 28 septembre, reçu à Matignon, le
secrétaire général de la CGT, B. Thibault,
réclame l'ouverture de négociations avec les
marins de la SNCM. Le lendemain, Villepin
annonce un nouveau montage financier : il «
monte » de 15% à 25% pour l'Etat, 5% pour les
salariés, et 70% partagés entre BCP, pour la
finance, et Connex (filiale de Veolia,
ex-Vivendi environnement), pour le « projet
industriel » ! Les marins CGT refusent mais,
désormais, ils feront de moins en moins
référence aux 51% de l'Etat.
La tension monte en Corse où le STC et les
« nationalistes » brandissent la menace d'un
blocus de l'île. Une vedette des douanes est
plastiquée et une roquette est même tirée
contre la préfecture d'Ajaccio... Le 1er
octobre, les CRS interviennent pour débloquer
le port d'Ajaccio, ainsi que le port
pétrolier de Marseille où les dockers se
mettent en grève, idem au terminal de
conteneurs de Fos-sur-mer le 7 octobre.
Là-dessus, le 5, le ministre T. Breton
(ex-PdG de France Telecom) « offre » aux
salariés de détenir 9% du capital et leur
fait miroiter la possibilité de constituer,
au sein du nouveau conseil d'administration
de la SNCM, une minorité de blocage avec
l'Etat. Les marins CGT refusent en ironisant
sur l’éventualité de s'allier avec un
Etat qui privatise.
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Entre-temps, le 4, alors que
les ordonnances Villepin s'en prennent au
Code du travail et au Statut de la fonction
publique, des centaines de milliers de
travailleurs manifestent à l'appel de toutes
les organisations syndicales « contre le
chômage et pour les salaires ». Plusieurs
millions de grévistes avec, comme le 10 mars,
une mobilisation en hausse dans le secteur
privé : le contexte n'était-il pas favorable
pour mettre en première ligne cette grève
exemplaire et symbolique ? Le
contexte n'était-il pas favorable au « tous
ensemble », c'est à dire à la grève générale,
pour en sortir victorieux, pour en finir avec
les ordonnances, avec le gouvernement
Chirac-Villepin-Sarkozy, avec Chirac, avec le
régime ?
Les liaisons
dangereuses
Le 10 octobre,
par courrier à D. de Villepin (1), B. Thibault (qui le
28 septembre réclamait l'ouverture de
négociations) rappelle au Premier ministre
que des intervention répétées des marins SNCM
et de lui-même ont eu lieu sur ce « dossier »
entre le 23 septembre 2004 et le 26 janvier
2005, J.-P. Raffarin, alors Premier ministre,
n’ayant pas donné suite. Sauf
qu’une table ronde a lieu le 17 février
2005, avec les élus locaux et les
représentants des salariés, sous la
présidence de M. F. Goulard (2). Après cette table
ronde, B Thibaud souligne « un cycle de
huit rencontres techniques dites « structure
de contact » qui ont toutes porté sur le
diagnostic concernant la SNCM. Ces rencontres
avaient permis de dégager un consensus sur
les constats ». Tiens donc ! ? Ce grand
naïf est surpris de constater que «
malgré notre insistance, aucune
initiative n'a été prise depuis lors pour
conduire la concertation indispensable pour
élaborer les scénarios d'avenir. ».
Thibault s'indigne de ce que le personnel
et les élus aient découvert par voie de
presse la vente à BCP, suite à un simulacre
d'appel d'offre. Mais, « Pour autant,
vous avez pu noter que les syndicats de
l'entreprise dont les organisations de la CGT
n'ont pas bloqué la négociation. Ils
ont accepté la perspective d'une présence de
capitaux privés et l'hypothèse d'un plan
social sous couvert d'en négocier précisément
les dispositions. Par contre,
toujours unitairement, les syndicats ont
insisté, à juste raison, sur les conditions à
réunir pour que l'Etat se porte garant de la
pérennité des activités et des missions
répondant aux exigences de service
public ».
Nous apprenant, au passage, que BCP a
obtenu une clause résolutoire lui permettant
de retirer ses billes si la SNCM n'est pas
choisie en 2006 (!) pour assurer la desserte
entre la Corse et le continent, Thibaud
insiste plus loin : « La pérennité des
participations financières publiques dans le
capital de la SNCM et la maîtrise publique du
pilotage de l'entreprise doivent être
discutés. ». « Plutôt
que d'envisager un dépôt de bilan aux
conséquences désastreuses, le
gouvernement doit, sous votre impulsion,
accepter de renouer sans attendre le dialogue
en vue de définir les garanties assurant la
pérennité de la SNCM dans ses aspects
industriels, sociaux et financiers. »
C'est nous qui soulignons.
Le coup de grâce
Lentement mais sûrement, là aussi, tout le
monde replie ses gaules : la CGC se retire du
conflit, puis FO, puis... l'UGICT-CGT (les
ingénieurs, cadres et techniciens, donc les
officiers) et le 11, tout ce beau monde se
retrouve à la réunion du conseil
d'entreprise, réunion boycottée cependant par
la CGT des marins et le STC. Le président de
la SNCM brandit alors la menace d'un dépôt de
bilan et d'une liquidation.
Conforté dans son attitude, De Villepin
sonne l'hallali, et menace de déposer le
bilan de la SNCM si les marins ne reprennent
pas le travail immédiatement avec, à la clé,
2 600 lettres de licenciements. Le 13, isolés
et acculés, les marins se prononcent à 87%
pour la reprise du travail, à la suite d'un
vote à bulletin secret : « OUI à la
reprise de l'activité pour éviter le dépôt de
bilan ».
Le 14, alors que les syndicats de la SNCM
« négocient » le protocole de fin de conflit,
Villepin tient à s'assurer de ce que les
dirigeants de la SNCM, société encore
publique pour quelques jours, ne fléchiront
pas. Aussi, sur Europe1, le ministre annonce
le non paiement des jours de grève : il ne
reste plus, à la CGT et au STC, qu'à négocier
l'étalement des retenues.
(1) La lettre est disponible sur le
site de la CGT :
http://docsite.cgt.fr/1128932591.pdf
(2) Secrétaire d'état aux transports
et à la mer auprès du ministre des transports
du gouvernement Raffarin, F. Goulard et
aujourd'hui (sous le gouvernement De
Villepin) ministre délégué à
l’Enseignement supérieur et à la
Recherche.
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