| Les commentateurs, unanimes,
avaient estimé que le secrétaire général de
la CGT, B. Thibault, mettait la barre très
haute en se fixant un objectif de 500 000
manifestants pour la journée de «
mobilisation contre le CPE ». Or, force est
de constater qu'il ne l'avait placée que trop
bas puisque, au soir du 7 mars, c’est
plus d'un million de travailleurs,
d'étudiants et de lycéens qui ont déferlé
dans les rues des principales villes du pays.
Manque de flair ? Peut-être y a-t-il une
autre explication.
En fait, des trois grandes centrales
syndicales, seule la confédération CGT-FO,
par la voix de son CCN, a lancé un mot
d'ordre de grève touchant toutes les
professions.
Pour sa part, le secrétaire général de la
CFDT, interrogé au matin du 7, avait estimé
que, certes, fallait-il se mobiliser mais,
également, avancer des propositions. Et de
conclure, très logiquement, que les adhérents
de sa centrale seraient appelés à «
participer à la mobilisation » entre 12 et 14
heures (au moment du repas !) ou après 17
heures (après le travail !).
Aussi, la CGT avait laissé ses
organisations décider, parfois localement, de
la forme de leur participation. La très
puissante fédération des cheminots CGT (dont
B. Thibault est originaire), par exemple, n'a
même pas déposé de préavis de grève.
Cependant, en constituant l'essentiel des
bataillons de manifestants, les militants de
la CGT, dont la direction avait opéré une
mobilisation contrôlée, retenue, se sont
mobilisés assez fortement pour modifier la
donne au soir du 7.
C'est bien la confirmation de ce que nous
constatons depuis fort longtemps, à savoir :
le décalage grandissant entre le
positionnement de la direction confédérale,
fait de « proposition » et d'« accompagnement
», et la volonté d'affrontement de la base
militante face au gouvernement et au patronat
; une volonté qui résulte de la colère
montante de la classe ouvrière. L'approche du
48ème Congrès confédéral, qui se réunira du
24 au 28 avril, y est aussi pour quelque
chose, malgré la division qui règne entre les
« secteurs oppositionnels » à la ligne
Thibault.
Pourquoi, donc, cette mobilisation
contrôlée ? Pourquoi, plus les étudiants et
lycéens sont massivement présents dans les
cortèges, plus les dirigeants des syndicats
de travailleurs -au premier plan desquels la
CGT- cherchent-ils à retenir leurs troupes,
comme ils l’ont fait le 31 janvier,
les 2 et 7 février et, maintenant, le 7 mars
?
Il y a eu une sorte de mise en scène
autour de cette journée du 7 mars. Les
dirigeants syndicaux, essentiellement membres
du PCF et du PS, mais aussi parfois de la LCR
et de LO, sont en effet arc-boutés sur un
objectif : attendre 2007. D'où les tentatives
désespérées de dispersion et dislocation du
mouvement dans les universités ; d'où cette
détermination à empêcher les étudiants de
décider par eux- mêmes dans des assemblées
générales massives, démocratiques et
souveraines.
Certes, on pourrait nous objecter que le
PS est un habitué du genre, qu’il est
souvent parvenu à juguler les mobilisations
dans la jeunesse, tout en se refaisant une
santé électorale à travers elle. Aujourd'hui,
toutefois, l'enjeu est d'une toute autre
portée. Les bureaucrates sont obligés de «
répondre » à la colère de la classe ouvrière
et de la jeunesse, tandis qu’ils
travaillent, en réalité, à poser les bases
d'un « nouveau modèle social français » et
continuent de négocier, en coulisses, avec le
gouvernement et avec le patronat.
Ainsi, la présentation du projet de loi
sur le Contrat de Transition Professionnel,
lors du Conseil Supérieur de l'Emploi du 20
janvier, est symptomatique de cette
collusion, même si, « pour la galerie », B.
Thibault et compagnie font mine d'avoir été
pris -là encore !- par surprise, et en
rajoutent sur l'air de la « nécessaire
concertation » entre les « partenaires
sociaux ». Dans un tel contexte, le très
discret Conseil Economique et Social joue le
rôle d'une passerelle entre « gens de bonne
volonté » sensés avoir des intérêts
contradictoires. C'est un des lieux de
l'élaboration des contre-réformes.
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L'objectif des directions
syndicales, du gouvernement et du MEDEF est
de parvenir, autant que faire se peut, à
redéfinir « à froid » l'ensemble des acquis
ouvriers, à l'occasion d'un cycle de
re-négociation générale touchant tous les
domaines. Redéfinir ! C'est-à-dire : remettre
en cause les acquis en empruntant la voie
ouverte par la CFDT à l'occasion de son «
recentrage », et en signant des accords «
gagnant gagnant » au terme desquels les
droits des travailleurs seraient réduits
comme peau de chagrin. On l'a vu : lors de la
prise de fonction de L. Parisot, qui a
succédé à E. A. Seillères, seule la CGT-FO
s'est démarquée de cette démarche de «
refondation sociale » initiée par le baron
des forges.
Cependant, la marge de manoeuvre de ces
dirigeants syndicaux, membres du PCF et du PS
(insistons là- dessus), s'est réduite
considérablement au lendemain du 7 mars.
Aussi, quand au matin du 8, le ministre de
Robien déclare que les étudiants bloquant
l'entrée des facultés veulent « empêcher les
jeunes d'acquérir par les études les moyens
de la réussite professionnelle » (sic!), il
sent bien que la grève des universités a
franchi un saut qualitatif, après les
manifestations du 7, avec l'occupation
hautement symbolique de la Sorbonne, au soir
du 8. Pour de Robien, qui voit monter le
péril, tout est bon pour diviser la jeunesse.
C'est déjà l'aveu d'un échec.
Pourtant, tous avaient spéculé sur le
calendrier des vacances scolaires pour
disloquer le mouvement étudiant. Avec quatre
semaines de délais, entre les deux
manifestations à l'appel des organisations
étudiantes et ouvrières, tout avait été fait
pour laisser les mains libres à Villepin au
parlement. Or, non seulement la manoeuvre a
échoué, mais dès la rentré de la zone A, il
est apparu que les étudiants étaient plus
déterminés encore et que, de plus, ils
avaient été rejoints par les lycéens.
En effet, pendant ces quatre semaines, la
jeunesse et la classe ouvrière ont assimilé
la portée du CPE. Un dialogue, un pont, s'est
établi entre quatre générations. Ceux qui
entraient à l'usine en 1936 ont, cette année,
autour de 85 ans. Avec la génération
suivante, ils avaient arraché l'ensemble des
conquêtes ; des conquêtes remises en cause,
au pas de charge, depuis le gouvernement
Mitterrand-Fabius en 1984 (retraites, congés,
réduction du temps de travail, sécurité
sociale, conventions collectives, etc.) ; ils
avaient (re)bâti un outil industriel,
aujourd'hui laminé ; ils avaient mis en place
des services publics, services actuellement
menacés de démantèlement et de privatisation.
La troisième génération, elle, a grandi avec
l'épée de Damoclès du chômage et de la
régression sociale.
C'est dans des moments comme celui-là que
peut se transmettre l'expérience de la lutte
des classes, non pas comme une « leçon »
donnée aux plus jeunes, mais comme un échange
fructueux et pratique pour continuer le
combat. L'arrivée des lycéens, montre bien
que les parents ont donné leur « feu vert
».
Maintenant, un nouvel appel est lancé,
signé par CFDT, CGT, CGT-FO, CFTC, CFE-CGC,
FSU, UNSA, Solidaires, UNEF, CÉ, UNL, FIDL.
Un appel, mais deux dates : le jeudi 16 mars
(étudiants et lycéens) ; et le 18 mars
(travailleurs, étudiants et lycéens). Alors
que les grandes manoeuvres sont lancées dans
les cabinets ministériels et au sein du
groupe UMP pour éviter que cette nouvelle
manifestation débouche sur une explosion de
grande ampleur.
Il n'y a pas de
demi-mesure : la loi sur « l'égalité des
chances » instituant le CPE, adoptée par
l'Assemblée nationale le 8 mars, doit être
abrogée. L'heure est à la mobilisation
jusqu'au bout et la semaine qui vient va être
déterminante.
Le 10 mars
2006
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