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Article publié dans l'Internationaliste n°66

Pseudo puce Retour au dossier sur la crise capitaliste

La folle course du capitalisme vers
la barbarie
En 1997, le krach boursier commencé en Asie avait été présenté, dans un premier temps, comme une simple « correction » du marché ; de même que, fin février, le recul de la bourse de Shanghai, quand l'écho de ce séisme a commencé à se faire sentir dans le monde. Ce type de communications rassurantes est destiné aux « petits porteurs » qui, eux, ont vocation à payer les pots cassés dans le monde de la finance. Mais les travailleurs savent que, en définitive, ce sont eux qui paieront les frasques des gangsters capitalistes, alors que ces derniers sont à la recherche d'une solution à un problème qui n'en a pas : comment enrayer la baisse du taux de profit du capital, alors que la masse de capitaux ne cesse de grossir.

Depuis l'éclatement de la « bulle Internet », dernier avatar spectaculaire de la « crise asiatique », les capitaux spéculatifs cherchent désespérément un placement rentable. Les mouvements anarchiques de cette monstrueuse accumulation de capitaux fictifs s'évaluent désormais en une nouvelle monnaie : le « tera-dollars », le préfixe « tera » signifiant que l'unité de mesure est le millier milliard. Terrifiant. Dans « Le nouveau mur de l'argent : essai sur la finance globalisée », François Morin(1) donne pour l'année 2002 le chiffre de 1 155 tera-dollars de liquidités qui transitent sur les marchés financiers à l'échelle du monde, dont seulement 32,4 correspondent à des transactions sur les biens et les services.

En d'autres termes, en 2002, les règlements de biens et les services n'ont représenté que 2,8% des flux financiers. Le reste, 97,2%, étaient essentiellement des mouvements spéculatifs. Spéculatifs, il faut le souligner, puisque la haute finance n’attache pas à la notion d'investissement le même contenu que le « grand public ». En effet, pour les spéculateurs tout placement, même de très courte durée, est considéré comme « investissement ». Aussi, des montants gigantesques s'échangent instantanément à l'échelle du monde, mais de cette addition de mouvements financiers, seulement une faible part se rattache à des investissements industriels ; et encore faudrait-il discerner ce qu'il en est réellement.

Un rapport édifiant

Le rapport 2006 de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) a fait le bilan de l'investissement direct à l'étranger (IDE) pour 2005. Ce document, qui étudie la provenance et la destination des investissements internationaux, révèle des éléments édifiants. Pour faire court : pour 2005, l'IDE se situe à 916 milliards de dollars, avec + 29% par rapport à 2004. Cependant, cet IDE est resté en dessous des 1400 milliards enregistrés en 2000 (alors que le « bulle internet » enflait considérablement). Le rapport précise que « comme dans les années 90, l'essor récent des IDE s'explique par la multiplication des fusions-acquisitions internationales, notamment parmi les pays développés » (c'est nous qui soulignons, NDLR). Toujours par rapport à 2004, la valeur de ces opérations a augmenté de 88% pour atteindre 716 milliards de dollars, et leur nombre (6134), a progressé de 20%.

Pour l'ensemble des IDE, les capitaux proviennent, premièrement et dans l’ordre, des cinq pays suivants : Pays-Bas, France, Royaume-Uni, Japon et Allemagne. Ils sont destinés, toujours dans l'ordre, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, à la Chine, à la France et aux Pays Bas. De toute évidence, soulignons-le au passage, les entreprises chinoises appartiennent donc de plus en plus à des capitalistes étrangers ; ce qui relativise d’autant le discours sur la « concurrence » des pays d'Asie.

Le rapport aborde les « pays en développement » du point de vue de l'augmentation de leurs investissements à l'étranger. Pour leurs avoirs extérieurs, on ne sera pas surpris de trouver dans le groupe de tête... les Iles Vierges britanniques, derrière Hong-Kong, mais devant la Fédération de Russie ; ainsi que... les Iles Caïmans, derrière la République de Corée, mais devant le Mexique. Des paradis fiscaux notoires, connus pour être peu regardants sur l'origine des fonds qui y sont déposés avant d'être... « investis » ? De toutes façons, pour la CNUCED c'est du pareil au même ; l'argent n'a pas d'odeur.

On ne sera pas surpris non plus d'apprendre que les ressources naturelles ont été les premières destinataires de ces IDE : six pays d'Afrique, producteurs de pétrole, ont reçu à eux seuls 48% de l'ensemble destiné au continent ! On peut y ajouter l'acquisition d'une banque sud-africaine par une autre banque, anglaise celle-ci, et comptant pour près de 20% du total des IDE en Afrique. Dans le même ordre d'idées, les IDE vers « l'Asie de l'ouest » ont bondi de 85%, des investissements dont les Emirats arabes unis et la Turquie ont été les premières destinations.

La nébuleuse des « sociétés transnationales » (ou STN) est constituée de 70 000 sociétés mères plus 770 000 filiales étrangères qui ont généré 4 500 milliards de dollars de « valeur ajouté ». Soixante-treize des cent premières ont leur siège dans cinq pays : Allemagne, Etats-Unis, France, Japon et Royaume-Uni, l'industrie automobile, la pharmacie et les télécommunications occupant une place prépondérante parmi ces 100 transnationales.

Encore quelques chiffres

Le tableau serait incomplet si on ne signalait ici que le budget militaire de l'impérialisme US s'établit, pour 2007, à 490 milliards de dollars (+48% depuis 2001). La dette publique US atteint 8 833 milliards détenus, à 57%, par les marchés financiers et les particuliers. Aux Etats-Unis comme en France, ceux qui paient le moins d'impôts, et contribuent à creuser le déficit public, sont les mêmes qui prêtent à l'Etat de quoi équilibrer son budget. En général, ils comptent aussi parmi les principaux clients de l'Etat, pour les commandes d'armement par exemple. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Aux USA, tous les « indicateurs » sont au rouge : toutes les balances sont déficitaires (budget, commerce, paiements), et le chômage se maintient très au-dessus des chiffres officiels : les pauvres s'appauvrissent et les riches s'enrichissent. La « locomotive de l'économie mondiale », comme l'appellent les économistes de cour, est en réalité son boulet : les flux de capitaux entrant aux USA sont essentiellement destinés à financer ce monstrueux déficit ; la fuite en avant, les expédients y sont la règle ; la croissance du PIB y est artificielle. En réalité, aux USA comme dans le monde entier, le pillage impérialiste, le parasitisme accru, la surexploitation des travailleurs sont les seuls moyens, pour les capitalistes, de tenter de maintenir leurs taux de profits.

L'impérialisme US est-il un cas isolé ? Non, il n'est que l'expression la plus achevée de l'état de décadence du système capitaliste et de la classe sociale dominante, la bourgeoisie, qui mène le monde au bord du gouffre.

Officiellement, le chiffre d'affaire de l'automobile approchait de 2 400 milliards de dollars (en 2005), celui du pétrole s'établissait à 1 150 (en 2004), celui de l'armement à 1 120 (en 2005), et celui des stupéfiants à 320 (en 2003)... Il en ressort que, hormis l'automobile (ou les télécommunications) et le secteur hautement spéculatif des matières premières (le pétrole ou le gaz), les principaux marchés sont parasitaires : l'armement et les stupéfiants. Les stupéfiants sont cependant à rapprocher de la pharmacie qui, nous l'avons vu plus haut, figure parmi les principales activités des sociétés transnationales. Du point de vue de la légalité, dans chaque pays ou au plan international, la frontière est floue entre ces deux secteurs ; tout comme, par ailleurs, dans le secteur de l'automobile, dont une part des transactions peut très bien masquer des véhicules à usage militaire, de l'armement.

Autrement dit, dans tous les secteurs d'activité - industrielle et agricole -, les aspects parasitaires tendent à se répandre rapidement sous la pression de la haute finance avec, comme corollaire et pour alimenter ce parasitisme, la nécessité de rentabiliser le capital en faisant pression sur le travail. Le capital ne survit qu'en détruisant les forces productives, dont la principale : l'homme.

La rentabilité n'est donc maintenue que par la fuite en avant dans les fusions, et leurs charrettes de licenciements (Bayer-Schering, Alcatel-Lucent, Arcelor-Mital etc.). Avec le cas d’Airbus, la preuve est faite que, du point de vue capitaliste, sur deux constructeurs aéronautiques dans le monde, l'un est de trop.

Au bord du gouffre.

Des millions de familles étasuniennes se sont endettées à des taux énormes pour se loger. Ces logements servent de garantie pour des prêts à la consommation(2), ou bien pour acheter à crédit des actions qui, pour beaucoup de ménages et en l'absence de tout système de retraite, représentent le seul moyen d'épargner pour les vieux jours. Un système, cependant, très risqué pour les travailleurs (et même pour les petits-bourgeois) qui, en cas de licenciement, de divorce ou de décès, ne se retrouveront qu'avec des dettes comme résultat.

Car en réalité, les sociétés immobilières et des fonds internationaux spécialisés spéculent sur ces garanties comme sur d'autres titres de créance et, tant que les prix de l'immobilier montent, ils s'engraissent, la valeur des créances augmentant. Au cours de l'été 2006, les acheteurs se faisant rares, les prix ont commencé à baisser localement et puis, de plus en plus largement, provoquant une tendance à vendre au plus vite..., à un moment où personne ne veut acheter. Conséquences : les travailleurs ne peuvent plus payer leur dette sur l'achat de leur logement, mais en plus, les garanties pour leurs autres dettes disparaissent... ; alors que les spéculateurs spécialisés dans ce genre de « placements » cherchent à « sauver leurs billes » en catastrophe, en amplifiant à leur tour le mouvement de baisse, avec toutes les répercutions possibles sur les autres « compartiments » spéculatifs...

Contrairement à 1997, à l'été 2006 le bal s’est ouvert aux USA, pour continuer cet hiver en Chine… Il se terminera en Europe et aux USA, c'est certain.

Quelle alternative ?

« Les bavardages de toutes sortes selon lesquels les conditions historiques ne seraient pas encore "mûres" pour le socialisme ne sont que le produit de l'ignorance ou d'une tromperie consciente. Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres ; elles ont même commencé à pourrir. Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d'être emportée dans une catastrophe. Tout dépend du prolétariat, c'est-à-dire au premier chef de son avant-garde révolutionnaire. La crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. » (Programme de Transition de la IVème Internationale, 1938).

Pour sa part, et après avoir tenté une stérilisation posthume de K. Marx en 2005 (Karl Marx ou l'esprit du monde), Jacques Attali, ancien conseiller de F. Mitterrand, s'est livré à un exercice fort goûté des salons littéraires télévisuels nocturnes, dans un style très franco-français. Cette fois, Attali s’est livré à une sorte de roman politique d'anticipation (Une brève histoire de l'avenir) où il décrit la catastrophe qu'il pense voir venir. Financier avisé, il prédit la fusion très rapide, à l'échelle du monde, des activités légales et illégales sous forme d'un grand marché sans contrôle. Il entrevoit des progrès techniques considérables mais aussi l'explosion des inégalités, la multiplication des guerres et de grands mouvements de populations planétaires. Enfin, il pressent un grand affrontement, une sorte d'Armaguedon dans le plus pur style biblique d'où, aux environs de 2050, devrait sortir vainqueur La démocratie. Aussi, pour conjurer la prophétie, il ne voit que... l'émergence d'un grand gouvernement démocratique mondial pour... réguler le marché devenu mondial et omnipotent.

Après J. Delors ou J. Stiglitz, social-démocrate convaincu, J. Attali, qui votera Royal, vient à son tour au secours de l'utopie réactionnaire, celle qui voudrait que, hors du marché, il n'y ait point de salut. Cette utopie, on la nomme « économie sociale de marché », « domestication du capitalisme sauvage », « démocratie jusqu'au bout », « barbarie douce », ou comme on voudra. Selon ces sociaux-démocrates, l'alternative serait entre, d'un côté, les néo-conservateurs alliés aux ultralibéraux (en France, Sarkozy), avec un « marché » libre de faire ce que bon lui semble ; et, de l'autre côté, les sociaux démocrates alliés de démocrates sincères (en France, Royal et compagnie) avec un marché « domestiqué »…, « social », peut-être ?

Cependant, dans les deux termes de l'alternative posée par J. Attali, il y a un facteur commun de trop : le marché, le capitalisme ; puisque la survie du capitalisme, qu’il soit « sauvage » ou « social », c'est l'enfoncement de l'humanité dans la barbarie. Ce n'est donc pas une alternative. La véritable alternative est la suivante : ou bien la survie du capitalisme, qui menace celle de l'humanité ; ou bien le renversement révolutionnaire du système capitaliste, la socialisation des moyens de production et d'échange à l'échelle du monde, la République universelle des conseils ouvriers et paysans.

Le seul combat qui mérite d'être mené est celui pour la victoire du second terme : la révolution socialiste. Dès lors, les forces productives étant libérées de l'exploitation et de l'oppression, l'humanité pourra travailler à résoudre, une fois de plus (mais, désormais, à une échelle jamais vue auparavant et avec tous les moyens de s'y consacrer), le plus grand problème qu'elle a toujours eu à résoudre : celui de sa survie.


(1) Professeur de sciences économiques à l’université de Toulouse I, F. Morin a été membre du Conseil Général de la Banque de France et du Conseil d’Analyse Économique. Voir le site d'ATTAC France : http://www.france.attac.org/spip.php?article6918

(2) En France, le gouvernement a pris plusieurs mesures pour aller dans ce sens. Cela s'appelle le crédit hypothécaire rechargeable... Le Crédit Foncier a lancé quelques ballons d'essai début 2006 pour trouver des pigeons.

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