| Les 30 et 31 mai derniers, une
semaine après le congrès de la CES à Séville,
le Comité confédéral national (CCN) de la
CGT, son « parlement », était réuni pour
adopter un document intitulé « Repères
revendicatifs ». L'ensemble peut se réduire à
quatre axes essentiels : la démocratie
sociale, le nouveau statut du travailleur
salarié, la sécurité sociale professionnelle
et la mise en place de droits individuels
transférables et opposables. La phrase
extraite du préambule du projet de document
(« il y a une différence entre repères
revendicatifs et revendications ») résume à
elle seule l'évolution droitière que la
direction Thibault entend imposer à la CGT
dans son ensemble.
Il convient de préciser que les délais
laissés aux syndicats « de base », pour
prendre connaissance du projet, a limité le
débat aux initiés. La masse des militants et
des syndiqués n'a même probablement jamais
entendu parler de ce texte. Le CCN de mars
2005, qui avait vu la CGT rejeter le Traité
constitutionnel européen, nous a confirmé que
la démocratie version Staline a toujours
cours sous les oripeaux de l'UE de Barroso :
c'est l'obligation de dire « oui ». Dire «
non » aux grands timoniers de l'Europe du
capital, c'est toujours « antidémocratique
»...
La démocratie
sociale
Thibault le précise dans son rapport
introductif : « (...) la démocratie sociale
est un élément de la démocratie tout court,
elle n'a pas à s'effacer devant la démocratie
politique. Si aucune organisation syndicale
n'a contesté le résultat du vote (du 6 mai,
NdR), toutes ont tenu à réaffirmer la
nécessité de la négociation avec les
syndicats. ». Il insiste plus loin : « Le
débat sur la nature des changements sociaux
reste ouvert (...) ». On le voit, c'est le
fil conducteur du « syndicalisme rassemblé »
affirmé à Séville, réaffirmé lors de ce
CCN.
C'est la volonté affichée de faire
participer les syndicats à la prise des
décisions et à l'application de celles-ci, de
l'entreprise au sommet de l'Etat, aux côtés
des capitalistes et des politiques. Cela
donne, dans le cadre de la société
capitaliste, un schéma clairement
corporatiste, dans le sens classique de ce
terme : l'association capital-travail sous
l'égide de l'Etat bourgeois. C'est la voie
suivie de façon insidieuse depuis la décision
de « ré-écriture à droit constant » du Code
du travail qui a abouti ce printemps à la
publication de la nouvelle partie législative
de ce code.
Plus ouvertement, les débats au Conseil
économique et social sur la représentativité
syndicale et bien d'autres sujets ont ensuite
débouché sur la fameuse « conférence sur
l'emploi et les revenus » et l'établissement
d'un « diagnostique partagé », selon la
formule de Villepin, Premier ministre
d'alors. C'est la généralisation de cette
démarche, son institutionnalisation à tous
les niveaux de la société, que demande la
direction Thibault. Elle a pour conséquence
de faire voler en éclats le Code du travail
ainsi que les statuts comme celui de la
Fonction publique.
Le nouveau statut du
travailleur salarié
Aujourd'hui, le « statut » du travailleur
salarié c'est un ensemble d'acquis
matérialisé par le Code du travail, les
conventions collectives et les accords qui en
découlent ; ensemble auquel s'ajoutent les
statuts de la Fonction publique d'Etat,
territoriale et hospitalière. Pourquoi
définir un « nouveau statut », si ce n'est
pour remettre en cause cet édifice et
entériner les différentes attaques menées par
les gouvernements successifs, dont celles qui
découlent des ordonnances de Villepin.
Ce « nouveau statut » se décline pour les
salariés à employeurs multiples, ceux des
entreprises sous-traitantes, les travailleurs
ayant une qualification et ceux qui en sont
dépourvus, et ainsi de suite. Ce statut met
en avant des « droits » à obtenir ou à
améliorer, entre autres : le droit à un
salaire, le droit de se syndiquer, le droit à
la négociation, le droit à la formation
professionnelle et à l'éducation permanente,
le développement durable et la responsabilité
sociale des entreprises...
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Ce catalogue signifie-t-il que
les droits acquis sont re-négociables et donc
implicitement remis en cause ? On peut le
penser. D'autant que le rédacteur pressé
semble avoir « oublié » le rôle de
l'inspection du travail que le « nouveau »
Code du travail, publié en catimini en mars
dernier, rend très hypothétique dans son
existence même. Pourquoi aurait-on besoin de
l'inspection du travail dès lors que la
responsabilité des entreprises serait «
mutualisée » au niveau de la branche ou du «
bassin d'emploi », comme le prévoit le projet
de sécurité sociale professionnelle ?
La sécurité sociale
professionnelle
La sécurité sociale, tout le monde
connaît. C'est l'organisme chargé de la
protection sociale dans trois branches :
santé, retraite et famille. Cet organisme est
attaqué par ceux qui voudraient lui
substituer l'assurance, au moins en partie et
pour ce qui est rentable. Dans ce nouveau
partenariat public / privé, d'aucuns
voudraient ajouter à l'ensemble la
dépendance, secteur dont le vieillissement
moyen de la population laisse attendre de
nouvelles retombées financières.
Alors, qu'est-ce que la « sécurité sociale
professionnelle » ? Pour le projet de
document du CCN, elle « vise à combattre la
notion même de licenciement. Elle dépasse la
vision exclusivement réparatrice de
l'indemnisation chômage.» Et elle
concernerait tous les salariés, quel que soit
leur contrat de travail.
Bref, la « sécurité sociale
professionnelle » est un concept qui,
rejoignant la « flexsécurité » de Villepin et
de Sarkozy comme « l'employabilité » de
Chirac, pose le cadre d'une vie faite de
précarité alternant des périodes de travail,
de chômage et de formation, avec l'obligation
de retrouver un travail, etc.
La conséquence de la « sécurité sociale
professionnelle », c'est que les droits des
salariés sont... individualisés !
Les droits individuels
transférables et opposables
Ces « repères revendicatifs » prétendent
formuler un cadre collectif dans lequel se
développeraient des droits individuels qui
suivraient le « salarié » tout au long de se
vie, d'entreprise en entreprise, alternant
donc les périodes de chômage et de formation.
Ces « droits », auxquels ne manquent que ceux
d'être enterré dans un cercueil décent et de
léguer ses dettes à ses enfants, devront bien
entendu faire l'objet d'un suivi de longue
durée.
Voici consacré le grand retour du livret
de travail. Informatisé, « moderne », mais
c'est bien du livret de travail qu'il s'agit,
même s'il n'est pas cité tel quel.
Souvenons-nous en : ce livret, dont la
suppression a été obtenue de haute lutte, a «
permis » à des générations de salariés au
XIXème siècle de « bénéficier » du « droit »
au flicage patronal faisant perdre à certains
toute « employabilité » car marqués comme
meneurs dans des grèves.
Mais avec un syndicalisme « rassemblé »,
domestiqué, intégré, le droit de grève
devient un mot creux et les « meneurs »
devraient, en toute logique, être persécutés
à la fois par les patrons et par les «
syndicalistes responsables ».
La liquidation
continue
Une fois les repères imposés, les
revendications devront êtres formulées dans
ce cadre « rénové ». Elles devront donc se
modérer et, pourquoi pas, s'élaborer en
concertation avec le patron, le maire et le
préfet. C'est à une liquidation du
syndicalisme de classe que l'on assiste sous
la direction de B. Thibault. Les repères
revendicatifs viennent après la réforme des
cotisations et précèdent la transformation
profonde des structures, en commençant par
les unions locales dès novembre 2007, pour
finir avec les fédérations dont le nombre
devrait être ramené à huit. Un appareil
bureaucratique centralisé marchant la main
dans la main avec les capitalistes et «
l'Etat démocratique ». Voilà de quoi les
travailleurs ne veulent pas.
J.-Louis
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