| Le 14 novembre 2007, en pleine
grève pour la défense des régimes spéciaux de
retraites, B. Thibault, secrétaire général de
la CGT, propose au gouvernement
Fillon-Sarkozy une négociation entreprise par
entreprise, en présence d'un représentant de
l'Etat. Qualifié quelques jours auparavant
comme « un cadre global qui demeure
mauvais [dont] ne peuvent sortir de
bonnes mesures au niveau des entreprises et
des branches » (B. Thibault, lettre à X.
Bertrand, Ministre du travail, le 9 novembre
2007 - http://docsite.cgt.fr/1194629823.pdf),
ce jour-là, de global mauvais, le cadre
passe, ipso facto, à acceptable.
Insistons. En pleine grève contre la «
réforme » des régimes spéciaux, B. Thibault
et la direction confédérale de la CGT font un
pas déterminant dans la voie de l'intégration
des syndicats à l'Etat. Et toute la presse
bourgeoise de saluer la proposition de B.
Thibault, faisant l'apologie de sa «
responsabilité » et de son « réalisme ». Le
jeudi 15, les assemblées générales de
grévistes auraient pu tomber dans le piège de
la division si à la base, des militants
nombreux, tous syndicats confondus,
n’avaient pas pris leurs
responsabilités et désavoué ce qu'il faut
appeler une trahison. Le 15 et dans les jours
qui ont suivi, les travailleurs en grève ont
tenu bon et ont reconduit massivement la
grève avec une détermination accrue (voir
notre déclaration dans ce numéro de
l'Internationaliste).
La lettre à X.
Bertrand
Pourtant, quand on creuse un peu cette
fameuse lettre du 9 novembre, on s'aperçoit
que l'ensemble des éléments qui préparent la
capitulation est en place. Ainsi, outre la
tarte à la crème de la pénibilité du travail,
déjà présente dans la loi Fillon de 2003 et
qui n'a débouché sur rien, « Cette
réunion devrait permettre d’examiner
notamment les questions suivantes :
(...) – les primes et rémunérations
complémentaires doivent être intégrées dans
la base de calcul des pensions ; (...)
– les périodes d’étude,
d’apprentissage, de formation doivent
être incluses dans la durée de
cotisations. ».
Ce sont justement
ces éléments qui, en 2003, avaient servi de
point d'appui à la CFDT et à la CFE-CGC pour
approuver le passage des fonctionnaires (et
des salariés du privé) à 40 ans, puis 41 et
42 ans de cotisation. Dit autrement, on a,
là,la confirmation que la direction
de la CGT avalise bien un allongement de la
durée de cotisation, élément qui
constitue, avec le financement futur par la
capitalisation (1), l'axe de la remise
en cause des retraites.
La vidéo (http://www.cgt.fr/inter
net/videos/retraites/retraites.swf) d'un
débat organisé par l'hebdomadaire de la CGT,
la Nouvelle Vie Ouvrière, nous le confirme :
D. Le Reste, secrétaire général de la
fédération des cheminots, y explique que les
assemblées générales n'ont jamais demandé le
retrait de la réforme ! Et que les 37,5 ans
ne sont pas venus dans les assemblées
générales car... la durée moyenne de
cotisation à la SNCF n'est que « de
l'ordre de 33 ans et quelques mois » !
En effet ; et ce n'est pas pour rien que le
GSI pose la revendication de 37,5 ans
maximum...
Aussi, l'utilisation du concept de «
démocratie sociale », comme vecteur de
l'intégration syndicale, est confirmée dans
cette vidéo, où B. Thibault dénonce, suite à
l'élection de Sarkozy, la dérive suivante :
l'élection du 6 mai équivaudrait à un « blanc
seing » pour appliquer la politique
développée pendant la campagne de la
présidentielle, Thibault opposant à cette
dérive, qu'il ne qualifie pas, la nécessité
de renforcer la « démocratie sociale » afin
d'éviter que les syndicats voient leur rôle
réduit à l'accompagnement de la politique du
gouvernement et… leur indépendance
menacée !
La « démocratie sociale »,
vecteur de l'intégration syndicale
Qu'est ce que la démocratie sociale ?
Surtout, qu'est-elle dans le cadre du système
capitaliste et d'un régime dont le caractère
bonapartiste s'aggrave de jour en jour,
remettant brutalement en cause tous les
acquis ouvriers et démocratiques ? La réponse
est simple : la démocratie sociale
c'est l'intégration des syndicats aux
institutions de l'Etat pour élaborer,
accompagner et appliquer les
contre-réformes.
C'est à cela qu'on assiste au sein du
Conseil économique et social (CES), depuis la
publication du rapport Charpin sur les
retraites en 1999, sous le gouvernement
Chirac-Jospin. C'est la raison pour laquelle
ce Conseil a pris une place prépondérante
avec Raffarin et de Villepin. C'est là, dans
la discrétion des salons du Palais d'Iéna,
que la destruction du Code du travail a été
planifiée, ainsi que toutes les
contre-réformes qui attendent dans les
tiroirs des ministères.
|
Dans l'article du Parisien le
26 octobre, où L. Parisot s'exprime à propos
de la « caisse noire » de l'UIMM (voir notre
encadré), ayant mis en
garde contre « le financement par les
fonds publics qui fait courir le risque
d'une « fonctionnarisation » des
syndicats », la présidente du MEDEF se
fend hypocritement d'une remarque sensée : «
L'essentiel du financement d'une
organisation professionnelle ou syndicale
doit venir des cotisations. » et
d'ajouter aussitôt : « N'ayons pas peur
de nous demander si nous ne devrions pas
favoriser une recomposition du paysage
syndical. Si les syndicats étaient un peu
moins nombreux, ils seraient un peu plus
forts. L'éclatement syndical est un handicap
pour la mise en place d'un vrai dialogue
social. Pour nous, patronat, c'est notre
intérêt d'avoir des syndicats forts. ».
On retrouve là une préoccupation déjà
affirmée par Chirac, Juppé et... Sarkozy, à
savoir : favoriser l'émergence de syndicats
modérés et en capacité de contrôler leurs
troupes. Même si le débat de la mise en place
d'un financement des syndicats est ouvert à
l'UMP, ou bien sur la base du « chèque
syndical » inauguré jadis aux assurances AXA,
ou bien sur le modèle en cours pour les
partis politiques, selon la proposition du
député J.-C. Lagarde lors de la précédente
législature, un financement en fonction de la
représentativité de chaque organisation.
La représentativité en
question
Mais attention :
on aurait tort de penser que le gouvernement
ne tend cette perche qu'aux « grandes »
confédérations actuelles (CGT, CGT-FO, CFDT,
CFTC et CFE-CGC). Non, le piège est ouvert
aussi aux syndicats en mal de reconnaissance
institutionnelle, ceux qui dénoncent souvent
avec justesse « les traîtres qui négocient »
pour, aussitôt, déplorer de ne pas être
invités à la table des négociations. En
effet, les Solidaires, FSU, UNSA et autres
sont concernés par cette question cruciale
(2).
Ce n'est pas un hasard si Thibault et
Chérèque, après une déclaration commune de
leurs organisations syndicales au CES sur la
question de la représentativité, avaient tenu
ensemble une conférence de presse à la bourse
du travail de Paris, fin 2006... Leur
proposition revenait à lever les limitations
de l'arrêté de 1966 (qui réserve la
représentativité « confédérale » aux cinq
organisations citées plus haut), pour
permettre l'organisation d'élections plus
ouvertes dans toutes les entreprises et
donnant une représentativité calculée à tous
les niveaux, de l'établissement jusqu'au «
niveau confédéral ». Calcul qui aurait
débouché sur la possibilité de signatures
d'accords majoritaires.
A ce propos, la réticence du gouvernement
Villepin et du MEDEF s'était concentrée sur
deux points : la présence reconnue de
syndicats dans les petites boîtes, dont le
patronat ne veut pas entendre parler, et la
volonté de maintenir le statu quo sur les
accords minoritaires, ceux-ci restant
applicables tant qu'aucun « droit
d'opposition » majoritaire n'est formé par
des syndicats non signataires.
On le voit bien : il reste de la marge
pour discuter, du financement par exemple...
La reconnaissance de la représentativité des
syndicats par les institutions de l'Etat ne
va pas sans contrepartie en terme
d'abaissement de l'indépendance syndicale.
Dans cette optique, la
responsabilité de la direction de la CGT est
écrasante car, sans elle, aucun gouvernement
n'aurait pu avancer aussi loin sur ce
terrain. Thibault et consorts ont franchi un
pas déterminant dans la démarche
d'inféodation du syndicat à l'Etat. Au-delà
du conflit en cours, les bureaucrates se sont
engagés dans une voie qui est celle de la
trahison des intérêts objectifs de la classe
ouvrière.
J.-Louis
(1) Pour ce qui est du financement,
la CGT, la CFDT, la CFTC et la CFE-CGC ont
mis en place dès 2002 un « comité
intersyndical de l'épargne salariale »
(http://comite.cies.free.fr/). En octobre
2007, ce comité se targue d'avoir « labellisé
» des « fonds socialement responsables » pour
plus d'un milliard d'euros d'encours...
(2) Le rapport Hadas-Lebel, remis au
Premier ministre D. de Villepin, en mai 2006,
s'intitule « Pour un dialogue social efficace
et légitime : représentativité et financement
des organisations professionnelles et
syndicales ». Il ressort à la lecture de
l'annexe II, page 134, que
toutes les organisations de
patrons ou de salariés ont été entendues par
l'auteur du rapport...
|