Site de la LIT 4ème Inter.
Groupe Socialiste Internationaliste
Section Française de la Ligue Internationale des Travailleurs
Quatrième Internationale
Marxisme vivant
Article paru dans l'Internationaliste n°77
Le Liban à la croisée des chemins

Alejandro Iturbe, le 16 mai 2008

Le Liban a été, de nouveau, le théâtre d'importantes confrontations internes. Le conflit a son origine dans la décision du gouvernement pro-impérialiste du Premier ministre Fuad Siniora (soutenu par ses ministres) d'éliminer le réseau de communications de l'organisation Hezbollah.

Il va de soi qu'il s'agit d'une mesure exigée par l'impérialisme, approuvée par les secteurs bourgeois qui soutiennent le gouvernement de Siniora, le millionnaire sunnite Saad Hariri et son organisation Mufti, ainsi que le dirigeant de la minorité druse Walid Jumblatt. L'objectif était d'avancer d’un pas dans « l’achèvement du travail » : d'affaiblir l'organisation chiite Hezbollah qui contrôle un véritable « Etat dans l'Etat », sans quoi aucun projet d'un Liban pro-impérialiste « stable » n'est possible.

Avant d'adopter cette mesure, il y a eu aussi un nouveau et dangereux avertissement pour le gouvernement : la CGTL (la principale centrale syndicale du pays, avec pluralité religieuse mais dont la direction est influencée par le Hezbollah) a lancé une grève générale qui a eu beaucoup de succès dans la capitale, Beyrouth, et dans le sud du pays, pour augmentation de salaires, contre la pénurie et contre le plan de privatisations proposé par Siniora.

La tentative du gouvernement est
mise en échec

Le bloc Siniora-Hariri-Jumblatt a fait une lecture désastreuse du rapport de forces existant dans le pays. D'abord, l'armée libanaise a refusé d'attaquer le Hezbollah. Deuxièmement, les informations font état d'une amélioration de l'équipement militaire du Hezbollah, qui s'ajoute au grand prestige et à l'influence populaire, gagnés par sa résistance à l'invasion israélienne qui a abouti à un triomphe sur l'armée sioniste.

Dans ce cadre, les confrontations ont eu lieu entre les milices du Hezbollah, d'une part, et les milices de Hariri et de Jumblatt, d'autre part. En plus, le Hezbollah a eu le soutient du Front Patriotique du chrétien maronite Michel Aoun, du Parti Communiste libanais et du Mouvement AMAL.

L'impérialisme n'est pas intervenu directement dans le conflit, quoiqu'il l'ait fait de manière indirecte comme un avertissement au Hezbollah de qu'il ne peut pas passer certaines limites : la quatrième flotte navale des Etats-Unis s'est installée dans les eaux internationales face à Beyrouth et les troupes françaises de la FINUL (casques bleus des Nations Unies) ont réalisé un « exercice de simulation de combat » dans le Sud du pays.

La tentative de Siniora-Hariri-Jumblatt s'est soldée par un échec total : non seulement le Hezbollah maintient son réseau de communications et le contrôle de l'aéroport, mais il est parvenu à dominer la moitié de la capitale et à laisser Hariri et Jumblatt comme des otages virtuels dans leurs maisons. De ce point de vue, nous devons caractériser ce résultat comme un triomphe des masses libanaises contre le plan impérialiste.

La classe ouvrière entre en scène

Nous voulons souligner spécialement l'entrée en scène de la classe ouvrière libanaise parce qu'il s'agit d'un fait nouveau, de poids essentiel, dans la situation libanaise complexe. D'abord, la grève générale lancée par la CGTL a eu comme centre les revendications propres des travailleurs ; deuxièmement, le succès de la grève a été possible uniquement parce que les travailleurs se sont unis comme classe, au-dessus des différences confessionnelles avec lesquelles la bourgeoisie maintient le pays divisé. Tous les syndicats ont participé à la grève : les chauffeurs, les boulangers, les électriciens, les travailleurs autonomes, etc. Le jour de la manifestation, ils ont fait face aux militants du parti de Hariri. La grève a eu un grand appui populaire, étant donné qu'elle revendiquait aussi des droits pour tout le peuple. Aujourd'hui la pauvreté touche 30% des habitants du Liban.

Ce fait aide à dégager la fausse enveloppe « confessionnelle » du conflit libanais et de clarifier le caractère de confrontation de classes et d'intérêts économiques de ce conflit : d'un côté, la classe ouvrière, la petite bourgeoisie appauvrie (chiite, chrétienne et sunnite) et des secteurs bourgeois lésés par le plan économique pro-impérialiste ; de l'autre, la bourgeoisie pro-impérialiste bénéficiaire de l'aide internationale pour la « reconstruction » et des secteurs intermédiaires alliés à elle (principalement des secteurs sunnites et chrétiens). Ce n'est pas par hasard que Saad Hariri est un chef d'entreprise de la construction extrêmement riche, dont les affaires fleurissent encore plus avec cette « aide ».

Les limitations du Hezbollah

Toutefois, malgré son nouveau triomphe, et tout comme il a fait après sa victoire sur l'armée sioniste en 2006, le Hezbollah s'arrête aux « portes du pouvoir », appelle à un gouvernement d'« unité nationale » avec Siniora et réclame seulement une « distribution équitable » des postes du gouvernement (la moitié pour chacune des coalitions qui se font face).

C'est-à-dire qu'il permet de nouveau la recomposition des forces pro-impérialistes et le maintient de l'actuel Etat libanais, divisé en secteurs confessionnels dans la composition du Parlement et dans la formation du gouvernement.

En termes stratégiques, la politique du Hezbollah de ne pas profiter à fond de ses triomphes et de ne pas avancer sur les forces pro-impérialistes, est suicidaire. Une combinaison future d'un changement dans le rapport de forces à l'intérieur du Liban (par exemple, une modification de la position actuelle de l'armée libanaise et une intervention directe de la FINUL) et d'une récupération d'Israël de sa défaite de 2006, pourraient le laisser totalement emprisonné entre deux feux ennemis, avec le risque d'être détruit comme organisation.

En ce sens, notre critique au Hezbollah se base sur la non-réalisation de tâches essentielles à mettre en oeuvre au Liban. La première d'entre elles est la liquidation de l'actuelle structure confessionnelle de l'Etat libanais et la construction d'un Liban laïque et démocratique, sur la base de « une personne - une voix ». Dans les conditions actuelles, ce système donnerait sûrement une majorité claire au Hezbollah et à ses alliés. La seconde tâche est l'exigence de la sortie de la FINUL, dont la présence signifie une limitation claire de la souveraineté du pays et une avancée militaire de l'impérialisme. La nécessité d'une réforme agraire est aussi à l'ordre du jour, spécialement dans le Nord du pays, pour enlever à Hariri sa base latifundiste.

Finalement, comme question centrale, il est évident qu'aucun Etat libanais ne pourra réellement être autonome de façon stable, aussi longtemps que continue la menace militaire permanente d'Israël sur ses frontières. C'est pourquoi, pour survivre, le Liban ne peut pas se limiter à la « coexistence pacifique » avec le sionisme mais doit se poser la nécessité de détruire l'Etat d'Israël. Ceci pose la nécessité urgente de l'unité des Libanais avec les Palestiniens, en commençant par donner tous les droits politiques aux réfugiés palestiniens au Liban, sans que pour cela ceux-ci doivent renoncer à leur nationalité palestinienne ou au droit de retour à leur terre historique, et en les soutenant carrément dans leur lutte contre Israël.

Nous savons que la bataille contre Israël n'est pas facile, parce qu'il s'agit d'un ennemi armé jusqu'aux dents avec des équipements modernes, et soutenu inconditionnellement par l'impérialisme américain. Mais la victoire sur l'invasion de 2006 a montré qu'il est possible de le vaincre. Et qu'il le sera beaucoup plus encore dans le cadre d'une grande mobilisation de toutes les masses arabes et musulmanes avec ce sens. Pour nous, cette grande mobilisation doit avoir lieu dans la perspective de la construction d'une Fédération Socialiste de Républiques Arabes.

L'entrée en scène de la classe ouvrière libanaise, qui rompt le piège de la division religieuse, montre le chemin pour mener à bien ces tâches.

Haut Début