| Partie d'un événement qui,
rapidement, n'a eu plus rien de conjoncturel,
« la crise à 2 000 milliards de dollars »
(1), pour
reprendre l'expression d'un chroniqueur de la
radio France Info, en est désormais
à dépasser le cadre d'une crise structurelle
du système capitaliste pour devenir, purement
et simplement, une « crise systémique », en
ce sens qu'elle pourrait menacer le
capitalisme dans ses fondements mêmes.
Au-delà des centaines de milliards de dollars
déversés par les banques centrales dans des
opérations de sauvetage à courte vue, au-delà
même des conséquences sur l'économie réelle,
les débats sur les « questions d'éthique »,
outre-atlantique, montrent que les
capitalistes se préparent à faire face à
l’étape suivante : défendre bec et
ongles la légitimité d’un mode de
production condamné de longue date par
l'histoire.
Ce n'est qu'un
début...
La liste est longue des banques touchées
par la crise des subprimes et ses
conséquences. L'été dernier, on a vu la
Northern Rock et ses files d'attente de
déposants. Mi-mars 2008, on voit couler la
Bear Strearns, cinquième banque
d'investissement US ; ses clients, de gros
spéculateurs, n'ont pas eu, eux, à faire la
queue dans la rue. Dans un premier temps,
cette banque a été rachetée en catastrophe
par JP Morgan Chase, pour 236 millions de
dollars, à peine le tiers de la valeur
estimée de son siège social. Dans le jargon
bancaire, c'est une vente « à la casse »,
même si le montant de la vente a été revu à
la hausse par la suite... Entre-temps, un des
60 fonds de placement de Carlyle Group (en
partie gestionnaire de la fortune des Bush et
des Ben Laden) est en passe de terminer sa
courte vie de sept mois, laissant une ardoise
de près de 17 milliards de dollars.
Citons encore un exemple : celui de la
Société Générale. Cette banque qui, fin 2007,
avouait 200 millions d'euros de pertes dues
aux « subprimes », en a subrepticement admis
2 milliards, lors de la conférence de presse
qui a lancé « l'affaire Kerviel » ; laquelle
affaire a été estimée à quelque 5
milliards...
Pourtant, cette crise est loin d'être
terminée et, tout comme le nuage de
Tchernobyl, elle ne contournera point le pays
merveilleux des Nicolas, Carla et
Marie-Ségolène…, n'en déplaise à
Christine Lagarde, ministre de l'économie et
des finances.
En effet, aux USA, les défaillances
d'emprunteurs non solvables se poursuivent.
Pour faire simple, ces derniers doivent
choisir maintenant entre le remboursement de
leur maison et celui de leur(s) carte(s) de
crédit ; des cartes garanties par la valeur
dépréciée de la maison. Dit autrement, les
faillites personnelles et leurs effets sur
l'immobilier s'étendent désormais au crédit à
la consommation. Sur les banques de ce
secteur, l'impact sera immédiat et égal à
celui de l'immobilier, à savoir : des
faillites et des milliers de licenciements.
Si la consommation recule, la production des
biens de consommation reculera aussi, y
compris dans les « pays émergents ». Et puis,
les échanges ralentiront à l'échelle du
monde, l'investissement s'arrêtera et
reculera : ce sera alors la Grande Dépression
de 1929, mais en plus rapide.
Ce qui affole particulièrement les
responsables des banques centrales qui, eux,
veillent à la pérennité du système
capitaliste, c'est la conjonction de trois
facteurs : la déflation (recul des prix) dans
l'immobilier, l'inflation due à la
spéculation sur les matières premières
(pétrole en tête), accueillant les capitaux
fictifs en mal de rentabilité et le
ralentissement de « la croissance », voire
son recul à l'échelle du monde, la récession.
Après 30 ans de déréglementation, une vieille
controverse refait surface : les banques
centrales doivent-elles intervenir ? Et si
oui, pour quoi faire ?
« Too big to fail...
»
Le débat fait rage aux USA à propos de «
l'aléa moral », un concept du domaine des
compagnies d'assurance. Simplement, quand
quelqu'un est assuré, il a tendance à prendre
plus de risques (c'est l'aléa moral) et, dans
ce cas, il faut le menacer, voir le « punir »
pour empêcher que le risque ne se réalise et
devienne un sinistre. C'est pourquoi les
capitalistes veulent que les emprunteurs
remboursent quoi qu'il leur en coûte ; ils
s'opposent donc par principe à toute
solution, publique ou non, qui viendrait «
aider » les ménages en difficulté à étaler
leurs remboursements, sur la base d'intérêts
plus bas. Sinon, disent ces messieurs de la
finance, les emprunteurs, les ménages
ouvriers, seraient incités à prendre des
risques inconsidérés à l'avenir...
Pour eux-mêmes, bien entendu, les
capitalistes ont tendance à inverser les
termes du raisonnement qu'ils appliquent aux
ménages, aux travailleurs. Mais, que
voulez-vous, il y va de la légitimité du
système capitaliste, et certains banquiers
estiment que le principe doit s'appliquer à
tous, ou presque. Les mêmes estiment
que ce fût une erreur en 1998 (faillite de
LTCM), comme en 2000 (éclatement de la bulle
internet) d’avoir sauvé les « players »
(spéculateurs à haut risque) en ouvrant les
vannes du crédit. Les « players » auraient
alors compris le message suivant : nous
pouvons recommencer, la « Fed », la Banque
centrale européenne, la Banque d'Angleterre,
du Japon et d'autres continueront à payer...,
avec l'argent des « contribuables »,
c'est-à-dire des travailleurs.
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Appliquer le principe à tous
ou presque... Car si les banquiers
sont prêts à « faire la part du feu » en
acceptant la faillite de petits ou moyens
établissements, ils changent d'avis quand il
s'agit de grosses banques assises sur une
pyramide de papier formée de centaines de
milliards de dollars. Ainsi, à travers le
sauvetage de Bear Strearns, la « Fed » s'est
engagée à... garantir ses engagements ! «
Too big to fail » (trop gros pour
faire faillite), dit-on à Wall-Street. Quant
aux ouvriers et employés qui se retrouvent à
la rue, seraient-ils « too small not to fail
» (trop petits pour ne pas faire faillite) ?
Il y a là une double contradiction, politique
et sociale, explosive qui se développe au
coeur même de la citadelle impérialiste. D'où
la multiplication des déclarations dans le
sens d'une moralisation du capitalisme...
Moraliser le capitalisme
?
Aujourd'hui conseiller de Sarkozy, Henri
Guaino s'était essayé à l'exercice, début
2007, dans les Echos : le capitalisme est
basé sur la confiance, et la morale est
nécessaire à la confiance ! Vont dans le même
sens Sarkozy et bien d'autres, dont les
altermondialistes (pour ne pas parler du PS
ou même du PCF) qui, eux aussi, se situent
souvent sur ce terrain moralisateur. Mais
derrière le discours de moralisation, la
réalité du capitalisme n'abdique pas ; et
Hermès, dieu des voyageurs, des commerçants
et des voleurs, vient donc de parler par la
bouche de son Oracle, A. Greenspan,
responsable de la « Fed » de 1987 à 2006,
lequel est sorti de sa « réserve » le 17 mars
dernier (puisque c'est toute sa politique sur
dix-neuf ans, qui est malmenée
aujourd'hui).
Car en effet, la crise des crédits «
subprimes » trouve sa source dans les mesures
prises par la « Fed », en 2000, pour tenter
d’amortir les effets de l'explosion de
la « bulle internet » par une politique de
crédit facile. Celui qui appréciait se voir
sollicité comme un gourou, Greenspan, se
trouve maintenant sur la défensive, mais pour
autant, il ne perd pas le nord et ce
qu’il dit est édifiant : «
L'actuelle crise financière aux
Etats-Unis va être vraisemblablement jugée
comme la plus grave depuis la fin de la
Seconde Guerre mondiale. Cette crise laissera
de nombreuses victimes. Le système
d'évaluation des risques actuellement en
place sera particulièrement touché
(...). Mais j'espère que l'une des
victimes ne sera pas le système
de surveillance mutuelle et plus
généralement l'autorégulation
financière comme mécanisme fondamental
d'équilibre du secteur financier mondial
» (C'est nous qui soulignons, NDLR). Il
poursuit : « Il est important, voire
essentiel, que toute réforme et ajustements
dans la structure des marchés et leur
régulation ne remettent pas en question nos
garde-fous les plus fiables et efficaces
contre les défaillances économiques, à savoir
la
flexibilité des marchés et la libre
concurrence » (Idem) (Les
Echos du 17 mars 2008, reprise du
Financial Times [Crise financière :
Greenspan évoque "la plus grave depuis la fin
de la Seconde Guerre mondiale"]).
Comme si le « système de surveillance
mutuelle », « l'autorégulation » pouvaient
être des « garde-fous fiables et efficaces »,
alors que tous les dispositifs, à commencer
par les trop fameuses « agences de notation
», n'ont fait qu'accréditer la solidité là où
il n'y avait que du vent. En réalité, ces
garde-fous sont d'authentiques
pousse-au-crime ! Aussi, au-delà d'un réel
cynisme, A. Greenspan reste très clair : pour
lui, il ne faut rien toucher à l'édifice
ultra-libéral construit ces trente dernières
années, car ce sont bien les travailleurs qui
doivent payer.
En effet, cet édifice permet au système
capitaliste d'espérer reporter les échéances
de l'Histoire en faisant peser le coût
exorbitant de ces échéances sur les
travailleurs et les peuples opprimés.
C’est-à-dire, continuer à détruire des
forces productives à commencer par l'homme
lui-même, briser la résistance des
travailleurs et des paysans, les jeter dans
la course à la misère, repartir dans une
nouvelle phase de concentration du capital.
C'est le remède de Greenspan ; c’est le
remède des capitalistes. Pour cela, ils
exigent d'avoir les mains totalement libres
et un crédit illimité. Privatiser les
profits, socialiser les pertes, à l'exemple
de la Bear Strearns : voilà, leur
solution.
Il existe pourtant une alternative :
rassembler largement les exploités et
renverser ce mode de production dépassé,
caractérisé par la propriété privée des
moyens de production et d'échange,
l'exploitation du travail salarié, la
concurrence entre les plus humbles. Il y a
une nécessité historique : mettre en place un
nouveau mode de production, basé sur la
propriété collective des moyens de production
et d'échange à l'échelle du monde : le
socialisme. Le passé de l'humanité est dans
la concurrence, et son avenir, dans la
coopération entre les hommes, dans la
libération des forces productives et leur
développement.
(1) Au sujet de la crise actuelle,
voir l'Internationaliste : n°66
de mars 2007 (La course folle du capitalisme
vers la barbarie), n°70
de septembre 2007 (La bulle immobilière aux
USA a éclaté) et n°73 de
janvier-février 2008 (Un système parasitaire
condamné).
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