Le 12 juin, les travailleurs irlandais ont
rejeté par référendum le Traité de Lisbonne,
dit « traité simplifié ». Par un « non » à
53,4% les travailleurs d'Irlande se sont
prononcés dans le même sens que ceux des
Pays-Bas et de France, il y a trois ans. Le «
non » a été massif dans les quartiers
ouvriers de Dublin, dépassant même les 60%.
La participation au vote, qui peut sembler
faible avec 53%, est pourtant vingt points
supérieure à ce qu'elle fut lors du rejet du
traité de Nice, en 2001. Les travailleurs
irlandais n'ont pas été dupes de la
manœuvre : ce « mini-traité » est une
simple copie du Traité constitutionnel
européen (TCE). Ils ont donc voté non.
Ce nouveau « non » aggrave la crise
institutionnelle de l'UE (Union Européenne)
et va naturellement renforcer les tendances
centrifuges en son sein. Certains
gouvernements qui n'ont pas encore ratifié le
Traité de Lisbonne avancent maintenant « sur
des œufs ». Le « non » irlandais est un
nouveau revers pour les tenants d'une Europe
enfermée dans le carcan de « la concurrence
libre et non faussée ». C'est aussi un revers
personnel pour N. Sarkozy, à l'origine du
recyclage du TCE en « traité simplifié ». Un
revers hautement symbolique, alors que
l'impérialisme français s'apprête à prendre
la présidence de l'UE, pour six mois, à
partir du premier juillet. C'est surtout un
rejet de l'Europe de Maastricht, que le
traité de Lisbonne est sensé réaffirmer,
renforcer.
Le plombier
polonais
Le traité de Maastricht a été adopté en
1992 sur la base d'un chantage, plus
précisément d'une menace et d'une double
promesse. Accepter Maastricht, c'était
assurer la paix en Europe, nous disait-on.
Accepter Maastricht, c'était aller vers le
progrès social et le renforcement de la
démocratie au sein des institutions
européennes, ajoutaient les thuriféraires de
l'Europe capitaliste. Le bilan est édifiant,
que l'on en juge.
La Paix ? Les
capitalistes ont dépecé la Yougoslavie par la
guerre. L'Albanie, le Kosovo et la Macédoine
ont été occupés militairement par les
impérialistes qui ont plongé ces pays dans le
chaos. La Serbie a été contrainte d'accepter
un « plan de paix » qui parlait surtout de «
marché libre » et de tribut à verser à
l'OTAN. Tout en détournant pudiquement les
yeux de la Tchétchénie de Putine et de
Medvedev, les « puissances européennes »
portent la guerre en Afrique, au
Proche-Orient ou en Asie centrale, tantôt
sous l'égide d'une OTAN agressive, tantôt
derrière le paravent bien pratique des
résolutions de l'ONU. Voilà pour la paix de
Maastricht.
Le progrès social
? Les services publics sont privatisés
ou démantelés, l'un après l'autre, pour faire
place à des entreprises capitalistes qui
visent la rentabilité maximale. La santé et
l'éducation sont en passe de suivre la même
voie, définies par l'OMC et l'OCDE comme «
marchés du XXIème siècle ». Les droits
sociaux, la protection sociale et les
garanties collectives sont attaqués les uns
après les autres.
Ainsi, la directive approuvée par le
Conseil des ministres européen, la veille du
vote irlandais, porte la durée de
travail à 65 heures par semaine,
sous prétexte de « faire de l'UE la région du
monde la plus compétitive ». De même, la
«directive retour », anti-immigrés, votée par
le Parlement européen le 18 juin, prévoit de
porter les délais de « rétention »
à... dix-huit mois !
Le plombier polonais est contraint
d'abandonner sa famille pour devenir un
quasi-esclave dans la banlieue de Londres. Le
travailleur roumain trime sur les chantiers
du bâtiment en Italie ou en France, où il
subit quotidiennement les vexations
d'institutions racistes ou la violence des
mafieux. La prostituée bulgare pourvoit aux
plaisirs de hauts fonctionnaires européens à
Bruxelles ou à Strasbourg. Peut-être est-ce
là un idéal, pour F. Bolkestein, défenseur de
la déréglementation du secteur des services ?
Voilà pour le progrès social de
Maastricht.
La démocratie ?
On le voit, les mesures contre les
travailleurs pleuvent sans que la crise
institutionnelle de l'Union Européenne ne
freine l'ardeur de la Commission ou du
Conseil des ministres. La bourgeoisie viole
sa propre légalité et piétine ses « principes
» avec la même ardeur qu'elle met à les
réaffirmer, fièrement, la main sur le
cœur et près du portefeuille. Ainsi,
des directives non transcrites dans le droit
national des états membres, s'y
appliquent-elles tout de même. Ainsi, en
février 2008, des parlementaires entérinent à
75%, une politique rejeté à 55% trois ans
auparavant, par référendum.
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Précisons que les Irlandais ont
été consultés deux fois sur le traité de Nice
: la première fois, ils ont répondu « non »,
la seconde fois, « oui ». Les Danois, eux, se
sont prononcés deux fois par « non » sur le
Traité de Maastricht. Ne serait-ce la crise
institutionnelle de l'UE, gageons qu'ils
auraient à nouveau été appelés à adopter
l'Euro et les critères « démocratiques » qui
vont avec...
De nombreux partisans du « oui » étalent
désormais ouvertement leurs conceptions
aristocratiques à propos « du peuple qui ne
comprend rien », précisant qu'il vaudrait
mieux ne pas le consulter sur des sujets
aussi graves... L'amalgame à la mode
stalinienne coule à torrents de la plume des
« libéraux » et des « démocrates », qui
dénigrent les tenants du « non » les
qualifiant d’« alliés objectifs » des «
néocons » étasuniens ou de forces politiques
xénophobes, voire racistes.
L'Europe est en marche vers l'avenir
radieux du capitalisme, sous la houlette du
Grand timonier J. M. Barroso ! Voilà pour la
démocratie de Maastricht.
Il faut donc s'attendre à ce que nos «
démocrates » ne s'arrêtent pas en si bon
chemin, les sociaux-démocrates patentés
volant déjà au secours de l'UE malade. L.
Joffrin, du quotidien Libération, y
est allé d'une proposition de « référendum
européen » basé sur une déclaration de
principe : « voulez vous continuer ou non ?
». Bien entendu, tout dépend de la question
posée, précise-t-il au micro de France
Infos (Duel du jour : le Non
irlandais, le 16 juin 2008).
Un plébiscite européen doublé d'un chèque
en blanc à la Commission et au conseil des
ministres européens, voilà un des lapins qui
pourrait sortir, demain, du chapeau de
l'illusionniste de l'Elysée. Cependant,
au-delà des querelles sur la responsabilité
de tel commissaire européen ou de tel chef de
gouvernement, N. Sarkozy doit voir dans le «
non » irlandais un échec personnel,
comparable au camouflet reçu de la part de
son ami Kadhafi, à propos de l'union pour la
Méditerranée.
Le métallo
roumain
A un an des élections pour le Parlement
européen, quel que soit le scénario conçu par
les politiciens pro-capitalistes de l'UE, le
« non » irlandais complique singulièrement la
donne, car ce référendum s'est déroulé dans
un contexte de montée du mécontentement
ressenti par des larges couches de la
population en Europe. En effet, après les
licenciements massifs et les délocalisations,
ouvriers, employés, pêcheurs, paysans, etc.
prennent très mal les hausses de prix
consécutives à la frénésie spéculative sur
les produits alimentaires et sur
l'énergie.
Bien éloignés des débats entre secteurs de
la bourgeoisie sur « l'Europe puissance ou
l'Europe impuissance », ce mécontentement et
ces mobilisations de travailleurs, ouvriers
et employés, mais aussi maintenant de couches
sociales se rattachant à la petite
bourgeoisie, traduisent une tension exacerbée
entre les classes, un aiguisement de la lutte
des classes à l'échelle du continent, dont la
grève des travailleurs de Dacia est
emblématique. La grève déterminée des
travailleurs de la filiale roumaine de
Renault et le recul de la transnationale de
l'automobile, ont-ils montré la voie à toute
l'Europe et, significativement, à toute
l'Europe centrale, dans des pays où la classe
ouvrière, après avoir subi le joug du
stalinisme, a payé au prix fort la
restauration capitaliste.
Les attaques incessantes contre les
travailleurs tendent à provoquer, dans toute
l'Europe, une riposte unifiée de la part des
travailleurs. En effet, après la grève des
mineurs de Budryk en Pologne, l'hiver
dernier, la grève de Dacia démontre
qu’un tel mouvement est en train
d'unifier la classe ouvrière des deux parties
de l’Europe, ce continent divisé par
Yalta de 1945 à 1989.
Un « non » à
Maastricht
Les travailleurs irlandais ont en quelque
sorte saisi, plus ou moins consciemment, que
la prospérité de l'Irlande basée sur les
subventions européennes, combinées au dumping
social et fiscal, ne signifie pas la
prospérité de chaque ouvrier irlandais. De
même que la prospérité de l'Europe masque une
réalité bien plus sombre : la dégradation des
conditions de vie et même l'appauvrissement
de larges couches de la population ; ainsi,
par exemple, l'exploitation de travailleurs
sans papiers à la merci des capitalistes.
Il y a un fil conducteur, qui va du double
« non » de 2005 au « non » de 2008, qui passe
par Dacia, par Arcelor-Mital et par Airbus.
Un fil qui pose comme une exigence
l'abrogation du traité de Maastricht et de
toutes les directives contre les
travailleurs, les jeunes, les femmes, les
immigrés, directives prises au nom
de l'unité de l'Europe contre les
travailleurs d'Europe et au profit de
l'Europe des capitalistes. La
directive portant la durée du travail à 65
heures hebdomadaires et la directive dite du
« retour » contre les travailleurs immigrés
doivent être immédiatement et définitivement
retirées.
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