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Article paru dans l'Internationaliste n°90
Mayotte, la « Lampedusa » française de l'Océan indien
Située à mi-chemin entre la Tunisie et la Sicile, l'île italienne de Lampedusa est tristement célèbre pour ses arrivées massives d'immigrés, africains ou moyen-orientaux, épuisés et affamés. Plus de 15 000 sont morts, en moins de vingt ans, en tentant la traversée depuis la Tunisie ou la Libye. Lampedusa est un des principaux points d'arrivée en Europe du courant d'immigration massive provoqué par le capitalisme pourrissant, qui pousse des populations entières à risquer leur vie dans l'espoir de survivre. Il existe cependant une autre île de Lampedusa, à 6 000 kilomètre de là, dans l'Océan indien, une des dernières colonies de l'impérialisme français, qui vient d'approuver par référendum sa transformation en « département d'outre-mer ».

Une Lampedusa française dans l'Océan indien ? En effet, le 6 août dernier, répondant à un article du quotidien Libération, E. Besson, ministre de « l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire » du gouvernement Sarkozy, s'est targué d'avoir procédé à l'expulsion de plus de 9 000 Comoriens depuis Mayotte, depuis le début de 2009. Précisons : en 2008, sur 26 000 « reconduites à la frontière », 16 000 ont concerné la seule Mayotte, où le centre de rétention de Pamandzi dispose de... 60 places !

Le ministre justifie ce qu'il nomme des « opérations de secours en mer », par les dangers de la navigation sur des embarcations de fortune dans la zone de 70 kilomètres qui sépare l'île d'Anjouan appartenant à l'Union des Comores, de Mayotte « collectivité d'outre-mer » en passe de devenir un « département d'outre-mer ». D'aucuns considèrent ces 70 kilomètres entre Anjouan et Mayotte comme le plus grand cimetière marin de l'Océan indien, un cimetière qui aurait englouti plus de 4 500 personnes en 12 ans, massacre qui continuerait désormais au rythme de 1 000 par an. Mais le parallèle avec Lampedusa s'arrête là, car Mayotte connaît une situation très particulière.

En réalité, E. Besson s'offusque surtout de ce que Mayotte compte 186 000 habitants dont... 40% d'« étrangers », essentiellement Comoriens, la libre circulation entre les autres îles de l'archipel et Mayotte ayant été abolie par le gouvernement Balladur en 1995. Mais, n'en déplaise à E. Besson, ceux qu'il appelle les « étrangers » à Mayotte sont bien, tout comme les Maorais eux-mêmes, des Comoriens, subtile mélange de Bantous, de peuples malgaches, d'Arabes, de Perses, d'Indiens, d'Indonésiens, de Malais et, très accessoirement, d'Européens ; une population aujourd'hui à 95% musulmane sunnite.

Il aura certainement échappé à M le Ministre que l'archipel des Comores, situé à l'entrée nord du canal du Mozambique entre le continent africain et Madagascar, était une seule entité politique avant de devenir progressivement une colonie française, à partir de 1841, quand la colonisation commença par Mayotte pour se terminer à Madagascar en 1896.

Devenu un « territoire d'outre-mer » en 1946, l'archipel à été coupé en deux à la suite d'un référendum d'autodétermination en 1974. Contrairement aux trois autres îles, Mayotte, la partie la plus « riche » d'un ensemble très pauvre, s'est alors prononcée contre l'indépendance. Le pouvoir colonial y a donc fait procéder à un second référendum, en 1976, pour entériner la sécession de l'archipel. Depuis (au-delà d'une légitimité qui pour des marxistes va de soi), s'appuyant sur le référendum de 1974 et accessoirement sur des résolutions de l'ONU, la « République Fédérale Islamique des Comore », devenue l'Union des Comores, revendique sa souveraineté sur Mayotte.

Toutefois, l'impérialisme français n'a cessé d'intervenir dans les affaires comoriennes, faisant et défaisant les gouvernements, en s'appuyant sur des troupes mercenaires, comme celles de « Bob » Denard. L'archipel a également été un centre de trafic d'armes vers l'Afrique du Sud de l'apartheid. Une Afrique du Sud qui, officiellement soumise à un embargo, utilisait la « RFIC » comme base logistique pour des opérations militaires contre le Mozambique et l'Angola. Récemment encore, le gouvernement comorien s'étant mis en tête de se passer de la multinationale Total, celle-ci a immédiatement fermé le robinet des carburants, mettant le pays au bord du gouffre. La puissance coloniale, l'impérialisme français -qui entretient à Mayotte un détachement de la Légion étrangère- est donc prête à tout pour se maintenir dans cette région du monde où, au-delà d'une position stratégique, elle dispose d'une « zone économique exclusive » maritime conséquente(1).

C'est sous cet angle qu'il faut regarder la transformation de Mayotte en un « département d'outre-mer ». Du point de vue de l'Union européenne, jusqu'ici, Mayotte était considérée comme un des « pays et territoires d'outre-mer (ou PTOM) », comme la Nouvelle Calédonie, le Groenland, les Bermudes, les Malouines, etc. Avec le changement de statut, l'île pourra devenir une « région ultrapériphérique (RUP) », comme les autres « DOM », ou bien comme les Açores, Madère ou les Iles Canaries...

Certes, le référendum du 29 mars 2009 s'est prononcé pour le statut de « DOM » à 95% des votants. Avec une abstention de 40%, c'est donc la majorité des électeurs qui s'est prononcé dans ce sens. Pourtant, que vaut ce référendum alors que le droit des nations à disposer d'elles mêmes a été piétiné par la puissance coloniale en 1976 ? Rien ! Mayotte est comorienne.

Une part importante de la population de Mayotte considère certainement que la place de l'île est dans l'Union des Comores et que cette question fût tranchée en 1974. Elle a raison. Et à ce stade, considérant que le statut de Mayotte dans le cadre de la « république française » ne la concerne pas, elle s'est abstenue.

Une autre raison de l'abstention a, elle, des chances de se muer en opposition : le changement de statut de l'île pourrait également remettre en cause le statut personnel qui donne aux individus le choix entre le droit commun (basé sur le Code civil et la laïcité) et un statut religieux, en l'occurrence musulman. Des institutions féodales, tels le « wadi » (tuteur matrimonial) ou le « cadi » (juge et notaire religieux) seraient alors menacés. Aussi, depuis 2003, les nouveaux mariages ne peuvent plus être polygames.

Avec ce référendum, cherchant à renforcer sa position dans l'Océan indien et en Afrique, en relation avec les bénéfices économiques et politiques qu'il escompte de sa place prédominante dans l'Union Européenne, l'impérialisme français instrumentalise la pauvreté des Comoriens, leur faisant miroiter des « prestations sociales ». Ce mirage a été mis en avant par la quasi-totalité des forces politiques de l'île. Or, ces prestations devraient mettre un certain temps à se manifester, à partir de 2012 et de façon très progressive. De même, certains impôts inexistants localement seraient généralisés à partir de 2014.

En effet, Mayotte dispose d'un PIB par habitant d'un tiers de celui de la Réunion, mais de huit fois celui de l'Union des Comores. Cette situation crée un mouvement de migration vers Mayotte auquel l'impérialisme fait face avec brutalité. Mais rien ne dit qu'à terme, l’impérialisme n'utilise ce prétexte pour remettre la main directement sur l'ensemble de l'archipel... Les institutions européennes lui serviraient alors de « paravent démocratique » et de justification « humanitaire ».

La situation dans les dernières colonies françaises doit nous rappeler que la division est une arme entre les mains de la puissance coloniale, l’impérialisme français en l’occurrence. Quand c’est la voie choisie par les peuples opprimés, la revendication de l’indépendance impose l’action politique unie, elle impose le soutien résolu des travailleurs et de la jeunesse de la « métropole »

Cependant, « l’expérience » douloureuse des Comores, comme bien d’autres auparavant, est l’occasion de réaffirmer ici que seul un monde débarrassé de l’oppression et de l’exploitation, seul un monde débarrassé de l’oppression sous toutes ses formes, seul un monde débarrassé du capitalisme, un monde socialiste, peut garantir l’indépendance complète des nations aujourd’hui opprimées.

J.-Louis


(1) L'impérialisme français, avec l'ensemble de ses « DOM-TOM », est au second rang mondial du point de vue de la superficie de sa Zone Economique Exclusive avec 11,035 millions de km2, derrière les USA avec 11,351 millions de km2

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