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Article paru dans l'Internationaliste n°93
La lutte des classes dans les colonies doit déborder le cadre institutionnel colonial et briser l’obstacle des bureaucrates !

Le conseil interministériel n’est pas une issue pour les travailleurs des colonies

Le 6 novembre, Nicolas Sarkozy a prononcé un discours à l’Élysée à l’occasion du conseil interministériel de l’outre-mer. Ce conseil interministériel est la conclusion des états généraux du mois d’avril, eux-mêmes la réponse institutionnelle à la grève générale du mois de février. Face à l’ampleur de la crise économique et à la montée de la lutte des classes à échelle internationale, l’impérialisme, qu’il soit américain ou français, redéfinit sa politique à l’égard des pays colonisés ou semi-colonisés.

En effet, pendant la grève générale menée par le LKP (Comité contre l’exploitation excessive), le gouvernement a tenté l’isolement, la démoralisation, le pourrissement de la situation. En vain ! Heureusement. L’État français et le Medef ont pu cependant compter sur leurs meilleurs alliés : les bureaucrates syndicaux qui ont étranglé la montée révolutionnaire des masses guadeloupéennes et ont couru s’asseoir avec la bourgeoisie et négocier de nouveaux accords en contradiction avec les mots d’ordre avancés pendant la grève générale. À cet égard, les conclusions du conseil ministériel de l’outre-mer et le discours prononcé par N. Sarkozy sont significatives de ce repositionnement.

Au total, plus de 70 mesures sont retenues pour l’ensemble des Dom-Tom. Certaines mesures sont anecdotiques, comme par exemple de faire de 2011 « l’année des outre-mer français » ou encore d’aider les ménages modestes à accéder à Internet. À l’opposé, aucune réponse n’est donnée concernant la baisse des prix, la hausse des salaires, la construction de logements et l’amélioration des conditions de travail, si ce n’est de vagues engagements à « mieux contrôler les concentrations d’entreprises dans la grande distribution », à « organiser des opérations ciblées de contrôle des prix » ou encore à « accorder une priorité à la résorption de l’habitat insalubre et indigne ».

N. Sarkozy propose la mise en place d’un GIR (groupe d’intervention régionale) pour surveiller les prix ; il décide de fédérer les services de la répression des fraudes, la douane, et peut-être même l’inspection du travail pour contrôler les prix. Le gouvernement ne propose pas de mesures économiques ! La bourgeoisie coloniale propose aux travailleurs de « moraliser » le capitalisme, de le contrôler, de le réguler, de lui donner un visage plus humain. La réalité économique reste la même, en vérité elle s’aggrave ! Force est de constater que les projets du gouvernement sont clairs : renforcer son pouvoir colonial, accélérer la mise en place de marchés régionaux, assurer l’application de la casse de l’éducation publique et intégrer davantage les « partenaires sociaux ».

Les conclusions du conseil ministériel sont une mascarade, un mensonge et une insulte aux travailleurs exploités par l’État français dans toutes ses colonies. Qu’en est-il du prix de l’essence ? Qu’en est-il de la résorption du chômage dans la jeunesse ? Qu’en est-il du plan d’urgence pour la formation et pour l’emploi chez les jeunes ? Qu’en est-il de l’exploitation agricole locale ? Et surtout, qu’en est-il des salaires ? Qu’en est-il des promesses des organisations patronales pour une augmentation à hauteur de 200 euros net ?

Une nouvelle assise pour l’État colonial

Alors que les travailleurs et la jeunesse ont été au cœur du mouvement de grève générale, le gouvernement propose le renforcement des pouvoirs du préfet qui va « gérer de façon mutualisée les crédits d’intervention de l’État sans faire remonter la demande aux administrations centrales » et qui désormais va pouvoir se substituer aux collectivités en place en cas de carence pour « toute décision liée à un engagement international ou communautaire, à une politique de santé ou d’environnement, ou enfin à la gestion d’un établissement subventionné à plus de 50 % par l’État ».

Parallèlement, on intègre encore davantage les « partenaires sociaux » et les partis institutionnels au sein d’une assemblée unique (département et région) pour prévenir les futurs conflits. Aux revendications d’amélioration de l’éducation, le gouvernement répond privatisation et sélection : création de pôles d’excellence universitaires s’appuyant sur les spécificités locales (architecture tropicale, ressources halieutiques, recherche agroalimentaire…), mise en place de la méritocratie pour les jeunes issus de milieu modeste avec la création d’une fondation constituée par de grands groupes privés pour financer des études d’excellence, développement de la mobilité et des masters internationaux, implantation d’HEC, internats d’excellence et développement de l’excellence sportive.

La réaffirmation de la place du marché permet au gouvernement de faire d’une pierre deux coups. Alors que la bourgeoisie s’assure ses monopoles et ses bénéfices, les PME vont bénéficier d’un fonds d’investissement ; l’accent est mis sur les productions locales à forte valeur ajoutée comme l’aquaculture ou la biodiversité et le droit des affaires dans les Antilles va être harmonisé « à l’échelle de l’ensemble du bassin caribéen ». Mais le gouvernement va plus loin en avançant la création d’un « marché commun du plateau des Guyanes », la relance de la coopération régionale dans les Caraïbes.

L’enjeu est de taille : ces territoires sont la porte d’entrée française dans le continent Sud-Américain, que Sarkozy soigne particulièrement, comme l’ont démontré les récents contrats annoncés avec le Brésil. Le discours de Sarkozy est clair : « sans l’outre-mer la France ne serait pas la deuxième puissance maritime au monde, onze millions de kilomètres carrés (presque à égalité avec les États-Unis) », « sans l’outre-mer la France ne serait pas une puissance spatiale, voire nucléaire », « sans l’outre-mer la France ne serait pas une puissance maritime présente sur les quatre océans et notamment en Amérique latine », et la conclusion qu’il en tire est explicite : « la France sans les Dom-Tom ne serait pas la France. ».

Seule la lutte pour l’indépendance et pour le socialisme fera aboutir les revendications

Nous le disions lors d’un premier bilan, le LKP n’a pas été un comité central de grève appuyé sur des délégués d’entreprise en grève. Il n’a pas non plus été un organe de double pouvoir : il a fédéré et unifié des luttes sans les centraliser autour d’une alternative socialiste. Parce qu’il n’est pas un parti révolutionnaire, parce que le socialisme n’est pas son programme, le LKP n’est pas allé jusqu’au bout pour porter les masses à une plus grande victoire et renverser la propriété privée, socialiser les moyens de production en relation avec les autres peuples de la Caraïbe. En n’ouvrant pas cette alternative, le LKP a permis au gouvernement, au Medef et aux bureaucrates reprendre l’initiative et d’apporter leur « réponse » aux revendications.

Pendant ce temps, l’impérialisme s’est redisposé en donnant une réponse institutionnelle : les états généraux d’abord, le conseil ministériel ensuite, puis le référendum à venir. La réalité est la suivante : étant donné l’approfondissement et l’accélération de la crise, pour les bourgeoisies et leurs représentants institutionnels, l’heure est à l’offensive sur tous les fronts pour préserver les taux de rentabilité mais, dans le même temps, la montée de la lutte des classes révèle l’extrême faiblesse des gouvernements au pouvoir.

Le LKP a gagné, mais encore faut-il faire appliquer les victoires ! Comme l’a démontré la grève générale en Guadeloupe qui a duré 44 jours, l’unification des travailleurs et de la jeunesse au sein du LKP a permis de faire plier le gouvernement. Mais les mesures n’ont pas été appliquées, les accords n’ont pas été respectés, les budgets n’ont pas été débloqués. La solution du gouvernement : la démocratie participative en janvier 2010.

En effet, le conseil ministériel a décidé que les Martiniquais et les Guyanais devront se prononcer pour ou contre le statut de « collectivité d’outre-mer au sein de la République ». Cela signifie que peu importe les luttes des travailleurs dans les colonies, peu importe le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la France ne donnera pas l’indépendance à ses Dom-Tom. Et N. Sarkozy de répéter : « la question qui sera posée aux électeurs est bien celle du juste degré d’autonomie de la Martinique et de la Guyane dans la République et non celle de l’indépendance. […] À mes yeux ces territoires sont des terres de France et ils le resteront. ».

Ne pas se poser la question de l’indépendance résulte aujourd’hui d’une illusion pour l’ensemble de la classe ouvrière dans les colonies. Même au plus fort de la mobilisation des travailleurs et de la jeunesse, comme le fut la mobilisation exemplaire du LKP, sans le combat pour le contrôle ouvrier des usines, des transports…, la bourgeoisie reprendra les miettes qu’elle nous avait laissées !

Vive la mobilisation des travailleurs et de la jeunesse de Guadeloupe !

Satisfaction immédiate de toutes les revendications du LKP
par le gouvernement français et les patrons !

Pour la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

À bas les dernières colonies françaises !

Griselda et Emeric

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