| Depuis le 17 juillet, les
drapeaux français et kanak flottent côte à
côte à Nouméa. Lors d’une visite
prétendument officieuse pour conforter le
processus de décolonisation par étapes mais
en vérité très officielle, F. Fillon a
assisté à la levée du drapeau français et du
drapeau kanak au Haut-commissariat de la
République à Nouméa. Le lendemain, le Premier
ministre a suivi les traces de ses
prédécesseurs socialistes, M. Rocard et L.
Jospin(1), en se
rendant dans la tribu Tiendanite (Nord-Est)
dont était membre l’ancien leader du
front indépendantiste, J.-M. Tjibaou(2). Retour sur ce
week-end qui aura de lourdes conséquences.
Rappelons
l’importance de cette levée de drapeaux
: les accords de Nouméa(3) stipulent que la
Nouvelle-Calédonie doit se doter de signes
identitaires (drapeau, hymne, devise et nom)
« reflétant la culture kanak et le futur
partagé entre tous(4)», et c’est
ainsi que le Premier ministre souhaiterait
que soit interprétée la cérémonie du 17
juillet. Or, la levée du drapeau français à
coté du drapeau kanak n’est pas le
signe d’un pas vers
l’indépendance mais bien la preuve
d’une domination pérenne de
l’État français sur la Kanaky.
Paul Néaoutyine
(Palika(5)),
président de la province nord, fustige : «
Quand est-ce qu’on parle d’un
drapeau commun ? » En face, Philippe Gomez
(Calédonie ensemble(6)), président du
gouvernement, se lamente : « Moi je veux un
drapeau calédonien qui rassemble, pas deux
drapeaux qui divisent. »
L’absence
de réaction des indépendantistes devant cette
provocation de l’État français et les
propos de Philippe Gomez, ancien membre du
RPCR(7), nous
montrent le marasme politique dans lequel
baigne la Kanaky. Aujourd’hui, le seul
drapeau à brandir existe déjà : le drapeau
kanak, celui créé pendant les luttes
historiques du mouvement. Depuis de
nombreuses années, les indépendantistes
(FLNKS(8),
Palika…) ont pris l’habitude se
concéder systématiquement à l’État
colonial français. Préférant aller sur le
terrain du « destin commun », d’une «
indépendance ensemble », reléguant aux
oubliettes les mots d’ordre historiques
du Palika, vers l’unité de classe
contre l’exploitation et donc la
colonisation sous toutes ses formes.
Mais la mascarade continue avec
l’hommage rendu par F. Fillon à J.-M.
Tjibaou. Accueillir le Premier ministre de
Nicolas Sarkozy avec des fleurs, des chansons
et des danses à l’aéroport de la
Tontouta était déjà inattendu. Mais un
accueil fait de danses et d’échanges
d’offrandes dans la tribu Tiendanite
par la veuve et le fils de J.-M. Tjibaou
relève sans nul doute du surréalisme ! Après
avoir planté un pin à côté de la tombe du
leader assassiné, F. Fillon a prononcé ces
mots : « Je sais les souffrances qui ont
marqué ce territoire. ».
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Le caractère folklorique du
séjour ne suffit à en cacher son côté
ubuesque ! Voilà où conduit aujourd’hui
le culte de la personnalité qui est alimenté
autour de J.-M. Tjibaou depuis son
assassinat. Est-il utile de rappeler que la
droite républicaine a les mains tâchées du
sang des indépendantistes qu’elle a
liquidés lors de l’assaut de la grotte
d’Ouvéa ? Et même si F. Fillon a revêtu
le costume de Bougainville, il n’en
reste pas moins le valet d’un petit
Napoléon.
Cette visite est
une provocation du gouvernement Sarkozy
envers le peuple kanak, et la légitimité du
combat pour l’indépendance est aussi la
preuve que sur le terrain institutionnel et
électoral le gouvernement et ses alliés en
Kanaky considèrent que les dés sont déjà
jetés. Le Premier ministre peut donc affirmer
en toute sérénité que le choix reviendra «
aux Calédoniens et à eux seuls », tout en
partageant l’espoir de M. Rocard qui
affirmait en 1988 lors de sa visite en
Nouvelle-Calédonie : « mon souhait le plus
cher est qu’en 1998(9) la Nouvelle-Calédonie
choisisse de rester dans l’ensemble
français ».
En vérité, la mascarade avait commencé
vingt-deux ans plus tôt, et F. Fillon marche
dans les traces de deux autres Bougainville
déguisés en socialistes.
Griselda
(1) En 1988, M. Rocard et L. Jospin
se sont rendus en Nouvelle-Calédonie une
semaine après la signature des accords de
Matignon.
(2) Ancien leader du FLNKS assassiné
en 1989 après la signature des accords de
Matignon.
(3) Texte constitutionnalisé signé en
1998 entre l’État français, la droite
calédonienne et le front indépendantiste qui
organise le processus de décolonisation de la
Kanaky débouchant sur un référendum
d’autodétermination prévu entre 2014 et
2018.
(4) Extrait des accords de Nouméa.
(5) Parti de libération kanak, parti
historique pour l’indépendance de la
Kanaky et composante essentielle du FLNKS.
(6) Calédonie ensemble : parti
anti-indépendantiste non majoritaire dans la
droite calédonienne.
(7) RPR calédonien.
(8) Front de libération kanak et
socialiste.
(9) Date initialement prévue pour le
référendum d’autodétermination.
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