Les trois quarts des
délégués assistaient à leur premier congrès.
Les structures syndicales avaient suscité des
candidatures calibrées, que les délégués
aient quelque chose à dire ou pas ; à tout le
moins, ils feraient d’excellents
figurants. Des participants pas forcément
mandatés par leur syndicat, des invités de
marque, des documents disponibles souvent
uniquement « sur Internet », des exposants de
prestige. Voilà ce que fut le 49e congrès de
la CGT. L’orientation change, mais les
vieilles méthodes bureaucratiques
perdurent… Tout avait été
méticuleusement préparé. Pourtant, ce congrès
fut mouvementé - il ne pouvait en être
autrement. L’aiguisement de la lutte
des classes au cours de ces dernières années,
surtout en 2009, a eu ses répercutions sur la
CGT dans son ensemble. Ce congrès fera
date.
En effet, l’orientation confédérale
impulsée depuis le 45e congrès de 1995 est
faite d’un accompagnement de plus en
plus patent des contre-réformes voulues par
le gouvernement et le patronat. Elle est axée
autour de la démarche du « syndicalisme
rassemblé », du « statut du travailleur
salarié », de la « sécurité sociale
professionnelle » et de la « maison commune
des retraites ». L’adoption de cette
orientation a déclenché une dynamique qui a
poussé la direction de la CGT sur la voie
d’une intégration aux institutions de
l’État bourgeois. C’est la
contradiction entre cette orientation et les
nécessités objectives du combat de la classe
ouvrière qui a poussé des milliers de
militants de la CGT dans la voie de la
contestation de la direction confédérale
symbolisée par B. Thibault.
Au-delà du « délégué
Delannoy »
Ces adhérents et militants se sont saisis
de la candidature de J.-Pierre Delannoy au
poste de secrétaire général, candidature
alors rejetée avec mépris : « hors statuts ».
Le candidat Delannoy est donc devenu «
simplement » le « délégué Delannoy ». Il ne
faut pourtant pas minimiser
l’initiative autour de ce métallurgiste
du Nord. Elle a rassemblé plusieurs milliers
de syndiqués qui voulaient dire ce
qu’ils pensaient de B. Thibault et de
la direction confédérale de la CGT.
Cependant, autant cette « candidature » a
été un élément important pour des secteurs
d’opposition, autant l’opposition
dans son ensemble a largement dépassé ce
qu’a pu représenter cette candidature
alternative à B. Thibault, secrétaire général
sortant, candidat à un quatrième mandat. Lors
de son discours de clôture, B. Thibault, si
prompt à additionner les votes « pour » et
les abstentions, refuse d’additionner
les votes « contre » et les abstentions.
Cherchant ainsi à minimiser le poids de cette
opposition, il sera, dans les faits, obligé
de le reconnaître : le rapport
d’activité a recueilli 71 %, 22 % ont
voté contre, 7 % se sont abstenus, et il
s’agit d’un rapport essentiel.
Tout, également, avait été fait pour
éviter que le débat se mène sur
l’orientation : des invités fort
opportunément appelés à la tribune sous les
applaudissements du congrès ont servi à
couper court à certains affrontements. Les
vedettes comme G. Rieder de la CSI ou J. Monk
de la CES ont dû supporter de voir de
nombreux délégués quitter ostensiblement la
salle lors de leur discours. Pour éviter une
manifestation plus forte, B. Thibault a dû
décommander la visite de… F. Chérèque,
le secrétaire général de la CFDT. Quand à
J.-M. Ayrault, maire de Nantes, député et
président du groupe PS à l’Assemblée
nationale, après une envolée lyrique à la
tribune à propos de l’héritage
anarcho-syndicaliste de la Loire-Atlantique,
il n’a pas pu éviter une confrontation,
hors congrès, avec le syndicat des communaux
de la ville…
Il faut aussi saisir que le piège tendu
par la direction confédérale résidait dans un
affrontement « personnel » entre les
pro-Delannoy et les pro-Thibault. B. Thibault
a bien été porté à la tête de la direction
confédérale en 1995 car il semblait à cette
dernière le mieux à même d’incarner la
« nouvelle » orientation ; il a concentré les
attaques dans la dernière période. Alors,
certes, pour paraphraser un ancien membre de
la CE confédérale, pour le bien de la CGT, B.
Thibault aurait dû renoncer et partir. Mais
celui-ci n’est, cependant, que le «
symptôme », si l’on peut dire,
d’un mal plus profond :
l’orientation qui remet en cause
l’indépendance de la CGT par rapport à
l’État, l’orientation faite
d’accompagnement des contre-réformes.
En personnalisant l’affrontement, la
direction confédérale comptait éviter le
débat sur le fond, sur le bilan, sur les
choix, sur l’orientation. Elle a en
partie échoué.
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Et maintenant ?
Parmi les contre-réformes en cours, il en
est une qui sera au cœur de la lutte
des classes en 2010 : les retraites. De 1994
à 2008, tous les travailleurs, quel que soit
leur statut, ont été attaqués sur leur régime
de retraite et se retrouvent désormais dans
la « maison commune des retraites » à devoir
cotiser 41 ans d’ici à 2012…
Medef et gouvernement reviennent maintenant à
la charge avec des projets pour mettre fin à
l’âge légal de départ à 60 ans,
allonger la durée de cotisation et imposer la
capitalisation.
L’exigence de la revendication
d’une cotisation à 37,5 ans pour tous,
comme avant 1993, a donc été l’axe
d’intervention d’un secteur
important des opposants à la direction
confédérale. Pourtant, celle-ci réitère que
cette revendication n’est plus celle ce
la CGT depuis deux congrès…
C’est donc très probablement un des
thèmes sur lesquels le clivage va se faire à
l’issue de ce congrès. Sur ce sujet,
comme sur la mise en place des nouvelles
structures de la CGT que la « nouvelle »
direction va chercher à imposer avec une
réduction du nombre des fédérations, la
généralisation des « syndicats
interprofessionnels de site » et une
régionalisation.
B. Thibault a été réélu secrétaire
général, bien qu’il soit arrivé en 53e
position sur 55 élus à la nouvelle CE
confédérale : le plus mauvais résultat de
l’histoire de la CGT ! Mais peu
importe, la direction confédérale issue de ce
49e congrès va maintenant chercher à tirer
tout le parti qu’elle pourra de cette
légitimité pour rendre l’évolution de
la CGT vers le syndicalisme d’État
irréversible.
Au sortir du congrès, la grève de la ligne
A du RER parisien (1 million de passagers par
jour) sonne comme un avertissement : après 18
jours de grève, les cheminots ont dû
reprendre le travail avec très peu de
résultats. N. Sarkozy est intervenu en
personne auprès de la RATP pour bloquer toute
possibilité de donner satisfaction aux
revendications. Cela aurait pu créer un
précédent dans un contexte hautement
explosif. Les cheminots de la ligne A sont
ainsi restés isolés pendant 18 jours, la plus
longue grève depuis 1995. Pire, alors que la
revendication d’une prime était
secondaire – l’essentiel portant
sur les conditions de travail et la sécurité
–, les appareils syndicaux, à commencer
par celui de la CGT, ont systématiquement mis
en avant la prime, ce qui a ouvert un
boulevard à l’UMP pour tenter
d’opposer les usagers des transports
aux grévistes.
Au demeurant, le bras de fer de ce 49e
congrès qui a opposé la direction confédérale
de la CGT à un courant de contestation
grandissant, plus homogène et mieux
structuré, sera tranché dans la période à
venir par la lutte des classes. La bataille
pour l’indépendance et la démocratie
continue, comme la bataille pour
l’emploi et les retraites, pour les
sans-papiers, pour la protection sociale et
contre les privatisations, pour
l’éducation et la santé, pour les
salaires et les conditions de travail.
La FSU réunira son prochain congrès début
février 2010 à Lille. Celui-ci marquera une
étape dans le combat que doivent mener ceux
qui, comme les militants du GSI, cherchent à
ouvrir une perspective en rupture avec la CES
et la CSI, en rupture avec les institutions
de l’État bourgeois, cette perspective
que nous appelons la Centrale unique des
travailleurs, la CUT. Désormais, quoi que
dise B. Thibault à la CGT et ses semblables à
la FSU à propos du « droit de tendance »,
etc., le rassemblement des militants dans des
tendances « lutte des classes » au sein de
chaque organisation syndicale est la
proposition que font les militants du GSI.
J.-Louis
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