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Article paru dans l'Internationaliste n°116
Portugal : La lutte des classes
oblige Ruptura/FER à
sortir du Bloc de gauche
Au début du mois de décembre, l’organisation Ruptura/FER, section portugaise de la Ligue internationale des travailleurs (LIT), a officiellement annoncé qu’elle sortait du Bloc de gauche (BE). Cette annonce ne constitue absolument pas une surprise, puisque dès le mois de mars dernier la presse avait rapporté que Ruptura/FER avait l’intention de sortir du BE. La direction de Ruptura s’était alors empressée de démentir, déclarant que la sortie du BE n’était pas à l’ordre du jour. Mais l’aiguisement de la lutte des classes est passé par là, et l’espace dont disposait la section de la LIT au sein du BE s’est réduit comme peau de chagrin. Au cours de cet automne, Ruptura avait annoncé à plusieurs reprises qu’il fallait créer une nouvelle organisation politique. Cette décision a finalement été entérinée par une décision de la commission politique du BE puis par une déclaration de Ruptura.

La création d’une nouvelle organisation politique est toujours un événement important. Mais pour mesurer la signification politique réelle de la sortie de Ruptura du BE, il est important d’analyser les circonstances dans lesquelles s’est produite cette sortie ; il est important aussi de voir comment Ruptura justifie politiquement cette sortie ; enfin, il convient de se pencher sur le projet et les perspectives politiques que propose cette organisation aux travailleurs et aux jeunes.

Un contexte d’aiguisement de la lutte des classes

Le Portugal est, pour le moment, un des pays d’Europe les plus durement touchés par la crise du système capitaliste. Tant le précédent gouvernement, celui du « socialiste » J. Sócrates, que l’actuel, celui de P. Passos Coelho, mènent une guerre ouverte contre les travailleurs. Tout ce qui a été obtenu par la lutte par les travailleurs dans le cadre de la révolution des Œillets est en train d’être liquidé pour satisfaire les exigences des capitalistes : système des retraites, sécurité sociale, santé et éducation publiques, entreprises publiques, niveau des salaires, etc. Tout est systématiquement privatisé, démantelé, détruit.

Ces attaques d’une violence et d’une ampleur sans précédent suscitent un rejet massif non seulement des politiques des différents gouvernements, mais également de tous les partis institutionnels et des directions syndicales bureaucratisées. Ainsi, le 12 mars dernier, plus de 300 000 personnes ont défilé à travers le pays en marge des organisations politiques et des directions syndicales. Cette manifestation a poussé les partis d’opposition parlementaire d’alors à ne pas voter un énième plan d’austérité présenté par le gouvernement de J. Sócrates. Le gouvernement est tombé et des élections législatives anticipées ont été organisées. Un des éléments centraux de ces élections a été la défaite du BE, qui a perdu près de la moitié de ses voix par rapport aux élections précédentes et la moitié de ses sièges parlementaires.

Après l’été, la situation de la lutte des classes a continué à se tendre au Portugal. Le 15 octobre, à l’appel conjoint des syndicats et des organisateurs de la manifestation du 12 mars, plus de 250 000 personnes ont défilé dans les rues des principales villes du pays pour s’opposer à l’austérité. Le 24 novembre, enfin, les deux principales centrales syndicales du pays, la CGTP (contrôlée essentiellement par le Parti communiste portugais) et l’UGT (contrôlée par le PS portugais), ont été contraintes par les travailleurs d’appeler ensemble pour la deuxième fois en un an et pour la deuxième fois depuis la révolution de 1974 à une journée de grève nationale pour dénoncer les mesures de rigueur imposées par le gouvernement. Cette grève a été très largement suivie. C’est donc dans ce contexte d’exacerbation des rapports de classes que Ruptura a décidé d’annoncer sa sortie du BE.

Comment Ruptura/FER justifie politiquement sa sortie du BE

Si l’on regarde les déclarations et les textes produits par la direction de Ruptura/FER à l’occasion de sa sortie du BE, on s’aperçoit que cette sortie est d’avantage dictée par l’évolution de la situation de la lutte des classes que par une tactique mûrement réfléchie et un projet politique clair. Ruptura a publié sur son site deux textes pour expliquer sa sortie du BE : un premier intitulé « Pourquoi un parti supplémentaire à gauche ? » publié le 9 décembre et un second dont le titre est « Aux membres du BE, aux travailleurs et à la jeunesse de gauche » datant du 15 décembre.

Pour l’essentiel, ces deux textes critiquent l’attitude de la direction du BE au lendemain des élections législatives et son rapprochement avec le PS. Effectivement, plutôt que d’analyser ses responsabilités dans l’échec électoral, la direction de ce parti a préféré analyser que la situation politique et sociale était marquée par un virage à droite des travailleurs et des jeunes.

Cette critique adressée à la direction du BE est certes juste mais le plus important est surtout de voir quelle conclusion Ruptura tire de cette situation. Pour la section de la LIT, il s’agit de critiquer le fait que la direction se soit éloignée du projet fondateur du BE. Donc, pour Ruptura, le projet initial du BE, un projet électoraliste (c'est ce qu'à toujours été le BE), dans la cadre du parlementarisme bourgeois, un projet néo-réformiste, à la période de l'impérialisme, est un projet aujourd'hui politiquement valable.

Dans ce cas il est parfaitement logique que, dans les textes cités plus haut, Ruptura ne critique nullement le fait que le BE a voté en faveur de la participation du Portugal au prêt de l’Union européenne à la Grèce, ce qui revient à être d’accord avec l’application des plans d’austérité contre les travailleurs grecs, voulus par la troïka FMI-BCE-UE.

Ruptura n’a pas critiqué non plus le fait que les députés européens du BE aient voté au Parlement européen en faveur de l’intervention de l’Otan en Libye. Le « bilan » du BE est en réalité bien plus grave et sa politique de collaboration de classe remonte à sa création. Dans ce contexte, il est intéressant de voir que Ruptura revendique son rôle dans le processus de création du BE en 1999, rôle que lui nie la direction de cette organisation. Voilà une preuve de plus que la sortie de Ruptura n’était initialement pas programmée et qu’elle s’est faite contre la volonté des dirigeants de cette organisation.

Le projet politique de Ruptura/FER

Ruptura/FER a annoncé que le congrès fondateur d’un nouveau parti politique se tiendrait en mars 2012. Un nouveau parti politique est absolument nécessaire pour les travailleurs et les jeunes. La question qui se pose est : un parti pour quoi faire et avec quel projet politique ? Nous avons vu que pour Ruptura, le projet néoréformiste initial du BE était toujours valable. Le projet politique d’une organisation est dicté par une certaine analyse de la situation politique. Que disent les documents de Ruptura à ce sujet ?

Pour Ruptura, le Portugal est un pays périphérique de l’Europe. Le problème de cette caractérisation est qu’elle ne relève pas de l’analyse marxiste de l’économie. Remettons les choses à leur place. Le Portugal est un pays impérialiste, certes très affaibli, un impérialisme de troisième ou de quatrième rang, mais un impérialisme tout de même. De même, il n’y a pas d’impérialisme européen, pas plus qu’il n’existe un impérialisme franco-allemand. Avoir une telle analyse de la situation reviendrait à dire que le capitalisme est arrivé à dépasser ses contradictions nationales, et donc que les forces productives n’ont pas cessé de croître. Si l’on pousse la logique jusqu’au bout, cela renvoie la perspective du renversement du capitalisme et de l’instauration du socialisme aux calendes grecques et remet à l’ordre du jour un programme réformiste ou néoréformiste.

Que défend concrètement Ruptura d’un point de vue politique ? Dans un document daté du 17 novembre, Ruptura déclare notamment qu’il faut « la suspension du paiement de la dette externe et l’utilisation de cette somme pour le développement du secteur productif, un référendum sur le maintien du Portugal au sein de la zone euro, la suspension du paiement de la dette pour les économies périphériques, afin d’établir une alliance commerciale et économique qui utilise l’argent de la dette pour un plan international de combat contre le chômage, pour la relance productive et le rétablissement du crédit ».

Voici un ensemble de revendications qui ne prennent pas en compte la réalité de la lutte des classes et que l’on peut qualifier au mieux de néoréformistes. Pour Ruptura, il ne s’agit pas d’annuler immédiatement les dettes publiques et privées, qui ont été créées par les capitalistes, mais simplement de suspendre son paiement. Pas un mot non plus sur la rupture avec les traités de l’Union européenne, pas un mot sur l’unification des luttes à échelle du continent et sur la grève générale, pas un mot sur la perspective du socialisme et des États-Unis socialistes d’Europe. À lire les textes de Ruptura, on en viendrait presque à croire que les travailleurs portugais, grecs, allemands, français, anglais, etc. n’ont pas un intérêt commun à s’unir contre leurs bourgeoisies respectives.

Pour avoir une idée plus précise du type d’organisation que Ruptura entend constituer, il suffit de mentionner l’interview donnée à la chaine RTP Informação le 10 décembre par un des principaux dirigeants de la section portugaise de la LIT, Gil Garcia. À la question « quelle va être la matrice idéologique de la nouvelle organisation et qu’est-ce qui va la différencier du BE ?», Gil Garcia répond qu’il s’agit de reprendre les « lignes de clivage » qui étaient celles du BE à sa création. Ruptura veut donc faire un BE bis mais sans les différentes composantes qui ont été à l’origine de sa création ni le poids politique qui était le sien.

Quelles perspectives pour les travailleurs ?

Nous avions raison lorsque nous avons dénoncé publiquement les positions politiques de Ruptura (voir L’Internationaliste n° 109). Nous avions agi de la sorte car la direction de la LIT avait refusé d’ouvrir le débat sur la politique de sa section portugaise. Depuis, nous avons été exclus de cette organisation, mais force est de constater que la sortie de Ruptura du BE s’est faite sous la pression de la lutte des classes au Portugal et en Europe et que le projet politique proposé est à l’arrière-garde de la conscience des travailleurs et ne correspond pas aux nécessités de ces derniers.

Ce dont les travailleurs et les jeunes ont besoin c’est de construire un parti ouvrier révolutionnaire internationaliste pour le socialisme. Seule une organisation réellement indépendante de l’appareil d’État et de la bourgeoisie, qui situe son intervention sur le terrain de la lutte des classes et non sur celui des élections, qui se batte pour le renversement du capitalisme et pour la collectivisation des moyens de production et d’échange pourra satisfaire les aspirations de la classe ouvrière. Au Portugal comme ailleurs, il n’y a pas de solution nationale, il n’y a pas de solution dans le cadre du capitalisme. C’est pour cette raison que le mot d’ordre d’États-Unis socialistes d’Europe est plus que jamais d’actualité.

Mathieu

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