| Au début du mois de décembre,
l’organisation Ruptura/FER, section
portugaise de la Ligue internationale des
travailleurs (LIT), a officiellement annoncé
qu’elle sortait du Bloc de gauche (BE).
Cette annonce ne constitue absolument pas une
surprise, puisque dès le mois de mars dernier
la presse avait rapporté que Ruptura/FER
avait l’intention de sortir du BE. La
direction de Ruptura s’était alors
empressée de démentir, déclarant que la
sortie du BE n’était pas à
l’ordre du jour. Mais
l’aiguisement de la lutte des classes
est passé par là, et l’espace dont
disposait la section de la LIT au sein du BE
s’est réduit comme peau de chagrin. Au
cours de cet automne, Ruptura avait annoncé à
plusieurs reprises qu’il fallait créer
une nouvelle organisation politique. Cette
décision a finalement été entérinée par une
décision de la commission politique du BE
puis par une déclaration de Ruptura.
La création d’une nouvelle
organisation politique est toujours un
événement important. Mais pour mesurer la
signification politique réelle de la sortie
de Ruptura du BE, il est important
d’analyser les circonstances dans
lesquelles s’est produite cette sortie
; il est important aussi de voir comment
Ruptura justifie politiquement cette sortie ;
enfin, il convient de se pencher sur le
projet et les perspectives politiques que
propose cette organisation aux travailleurs
et aux jeunes.
Un contexte
d’aiguisement de la lutte des
classes
Le Portugal est, pour le moment, un des
pays d’Europe les plus durement touchés
par la crise du système capitaliste. Tant le
précédent gouvernement, celui du « socialiste
» J. Sócrates, que l’actuel, celui de
P. Passos Coelho, mènent une guerre ouverte
contre les travailleurs. Tout ce qui a été
obtenu par la lutte par les travailleurs dans
le cadre de la révolution des Œillets
est en train d’être liquidé pour
satisfaire les exigences des capitalistes :
système des retraites, sécurité sociale,
santé et éducation publiques, entreprises
publiques, niveau des salaires, etc. Tout est
systématiquement privatisé, démantelé,
détruit.
Ces attaques d’une violence et
d’une ampleur sans précédent suscitent
un rejet massif non seulement des politiques
des différents gouvernements, mais également
de tous les partis institutionnels et des
directions syndicales bureaucratisées. Ainsi,
le 12 mars dernier, plus de 300 000 personnes
ont défilé à travers le pays en marge des
organisations politiques et des directions
syndicales. Cette manifestation a poussé les
partis d’opposition parlementaire
d’alors à ne pas voter un énième plan
d’austérité présenté par le
gouvernement de J. Sócrates. Le gouvernement
est tombé et des élections législatives
anticipées ont été organisées. Un des
éléments centraux de ces élections a été la
défaite du BE, qui a perdu près de la moitié
de ses voix par rapport aux élections
précédentes et la moitié de ses sièges
parlementaires.
Après l’été, la situation de la
lutte des classes a continué à se tendre au
Portugal. Le 15 octobre, à l’appel
conjoint des syndicats et des organisateurs
de la manifestation du 12 mars, plus de 250
000 personnes ont défilé dans les rues des
principales villes du pays pour
s’opposer à l’austérité. Le 24
novembre, enfin, les deux principales
centrales syndicales du pays, la CGTP
(contrôlée essentiellement par le Parti
communiste portugais) et l’UGT
(contrôlée par le PS portugais), ont été
contraintes par les travailleurs
d’appeler ensemble pour la deuxième
fois en un an et pour la deuxième fois depuis
la révolution de 1974 à une journée de grève
nationale pour dénoncer les mesures de
rigueur imposées par le gouvernement. Cette
grève a été très largement suivie.
C’est donc dans ce contexte
d’exacerbation des rapports de classes
que Ruptura a décidé d’annoncer sa
sortie du BE.
Comment Ruptura/FER
justifie politiquement sa sortie du BE
Si l’on regarde les déclarations et
les textes produits par la direction de
Ruptura/FER à l’occasion de sa sortie
du BE, on s’aperçoit que cette sortie
est d’avantage dictée par
l’évolution de la situation de la lutte
des classes que par une tactique mûrement
réfléchie et un projet politique clair.
Ruptura a publié sur son site deux textes
pour expliquer sa sortie du BE : un premier
intitulé « Pourquoi un parti supplémentaire à
gauche ? » publié le 9 décembre et un second
dont le titre est « Aux membres du BE, aux
travailleurs et à la jeunesse de gauche »
datant du 15 décembre.
Pour l’essentiel, ces deux textes
critiquent l’attitude de la direction
du BE au lendemain des élections législatives
et son rapprochement avec le PS.
Effectivement, plutôt que d’analyser
ses responsabilités dans l’échec
électoral, la direction de ce parti a préféré
analyser que la situation politique et
sociale était marquée par un virage à droite
des travailleurs et des jeunes.
Cette critique adressée à la direction du
BE est certes juste mais le plus important
est surtout de voir quelle conclusion Ruptura
tire de cette situation. Pour la section de
la LIT, il s’agit de critiquer le fait
que la direction se soit éloignée du projet
fondateur du BE. Donc, pour Ruptura, le
projet initial du BE, un projet électoraliste
(c'est ce qu'à toujours été le BE), dans la
cadre du parlementarisme bourgeois, un projet
néo-réformiste, à la période de
l'impérialisme, est un projet aujourd'hui
politiquement valable.
Dans ce cas il est parfaitement logique
que, dans les textes cités plus haut, Ruptura
ne critique nullement le fait que le BE a
voté en faveur de la participation du
Portugal au prêt de l’Union européenne
à la Grèce, ce qui revient à être
d’accord avec l’application des
plans d’austérité contre les
travailleurs grecs, voulus par la troïka
FMI-BCE-UE. Ruptura n’a pas critiqué
non plus le fait que les députés européens du
BE aient voté au Parlement européen en faveur
de l’intervention de l’Otan en
Libye. Le « bilan » du BE est en réalité bien
plus grave et sa politique de collaboration
de classe remonte à sa création. Dans ce
contexte, il est intéressant de voir que
Ruptura revendique son rôle dans le processus
de création du BE en 1999, rôle que lui nie
la direction de cette organisation. Voilà une
preuve de plus que la sortie de Ruptura
n’était initialement pas programmée et
qu’elle s’est faite contre la
volonté des dirigeants de cette organisation.
Le projet politique de
Ruptura/FER
Ruptura/FER a annoncé que le congrès
fondateur d’un nouveau parti politique
se tiendrait en mars 2012. Un nouveau parti
politique est absolument nécessaire pour les
travailleurs et les jeunes. La question qui
se pose est : un parti pour quoi faire et
avec quel projet politique ? Nous avons vu
que pour Ruptura, le projet néoréformiste
initial du BE était toujours valable. Le
projet politique d’une organisation est
dicté par une certaine analyse de la
situation politique. Que disent les documents
de Ruptura à ce sujet ?
Pour Ruptura, le Portugal est un pays
périphérique de l’Europe. Le problème
de cette caractérisation est qu’elle ne
relève pas de l’analyse marxiste de
l’économie. Remettons les choses à leur
place. Le Portugal est un pays impérialiste,
certes très affaibli, un impérialisme de
troisième ou de quatrième rang, mais un
impérialisme tout de même. De même, il
n’y a pas d’impérialisme
européen, pas plus qu’il n’existe
un impérialisme franco-allemand. Avoir une
telle analyse de la situation reviendrait à
dire que le capitalisme est arrivé à dépasser
ses contradictions nationales, et donc que
les forces productives n’ont pas cessé
de croître. Si l’on pousse la logique
jusqu’au bout, cela renvoie la
perspective du renversement du capitalisme et
de l’instauration du socialisme aux
calendes grecques et remet à l’ordre du
jour un programme réformiste ou
néoréformiste.
Que défend concrètement Ruptura d’un
point de vue politique ? Dans un document
daté du 17 novembre, Ruptura déclare
notamment qu’il faut « la
suspension du paiement de la dette externe et
l’utilisation de cette somme pour le
développement du secteur productif, un
référendum sur le maintien du Portugal au
sein de la zone euro, la suspension du
paiement de la dette pour les économies
périphériques, afin d’établir une
alliance commerciale et économique qui
utilise l’argent de la dette pour un
plan international de combat contre le
chômage, pour la relance productive et le
rétablissement du crédit ».
Voici un ensemble de revendications qui ne
prennent pas en compte la réalité de la lutte
des classes et que l’on peut qualifier
au mieux de néoréformistes. Pour Ruptura, il
ne s’agit pas d’annuler
immédiatement les dettes publiques et
privées, qui ont été créées par les
capitalistes, mais simplement de suspendre
son paiement. Pas un mot non plus sur la
rupture avec les traités de l’Union
européenne, pas un mot sur
l’unification des luttes à échelle du
continent et sur la grève générale, pas un
mot sur la perspective du socialisme et des
États-Unis socialistes d’Europe. À lire
les textes de Ruptura, on en viendrait
presque à croire que les travailleurs
portugais, grecs, allemands, français,
anglais, etc. n’ont pas un intérêt
commun à s’unir contre leurs
bourgeoisies respectives.
Pour avoir une idée plus précise du type
d’organisation que Ruptura entend
constituer, il suffit de mentionner
l’interview donnée à la chaine RTP
Informação le 10 décembre par un des
principaux dirigeants de la section
portugaise de la LIT, Gil Garcia. À la
question « quelle va être la matrice
idéologique de la nouvelle organisation et
qu’est-ce qui va la différencier du BE
?», Gil Garcia répond qu’il
s’agit de reprendre les « lignes de
clivage » qui étaient celles du BE à sa
création. Ruptura veut donc faire un BE bis
mais sans les différentes composantes qui ont
été à l’origine de sa création ni le
poids politique qui était le sien.
Quelles perspectives pour
les travailleurs ?
Nous avions raison lorsque nous avons
dénoncé publiquement les positions politiques
de Ruptura (voir
L’Internationaliste n° 109).
Nous avions agi de la sorte car la direction
de la LIT avait refusé d’ouvrir le
débat sur la politique de sa section
portugaise. Depuis, nous avons été exclus de
cette organisation, mais force est de
constater que la sortie de Ruptura du BE
s’est faite sous la pression de la
lutte des classes au Portugal et en Europe et
que le projet politique proposé est à
l’arrière-garde de la conscience des
travailleurs et ne correspond pas aux
nécessités de ces derniers.
Ce dont les travailleurs et les jeunes ont
besoin c’est de construire un parti
ouvrier révolutionnaire internationaliste
pour le socialisme. Seule une organisation
réellement indépendante de l’appareil
d’État et de la bourgeoisie, qui situe
son intervention sur le terrain de la lutte
des classes et non sur celui des élections,
qui se batte pour le renversement du
capitalisme et pour la collectivisation des
moyens de production et d’échange
pourra satisfaire les aspirations de la
classe ouvrière. Au Portugal comme ailleurs,
il n’y a pas de solution nationale, il
n’y a pas de solution dans le cadre du
capitalisme. C’est pour cette raison
que le mot d’ordre d’États-Unis
socialistes d’Europe est plus que
jamais d’actualité.
Mathieu
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