Vendredi 17 octobre, après presque 3
semaines de Grève Générale Indéfinie convoquée par la
Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) et avec plus de 80
morts et 400 blessés par la répression militaire,
finalement, vers 16 heures, Gonzalo Sánchez de Lozada
(Goni) annonçait officiellement son abandon de la
présidence de la Bolivie, s'enfuyant par la suite du
pays en direction de Miami. De cette manière, les
travailleurs boliviens ont mené une insurrection
triomphante avec une nouvelle défaite impressionnante
infligée à l'impérialisme, en détrônant un
gouvernement qui appliquait sa politique.
Les masses des travailleurs boliviens ont mis en
échec les plans de l'impérialisme de piller la
réserve de gaz naturel, une des plus grandes du
continent. Sánchez de Lozada avait arrangé la vente
du gaz à des transnationales américaines, pour
l'exporter via des ports chiliens aux Etats-Unis. La
demande initiale des travailleurs et du peuple de
nationaliser le gaz aux mains des transnationales
s’est, finalement, tourné contre la tête de Goni,
parce qu'en quelques jours ils ont compris qu'ils ne
pouvaient pas récupérer le gaz avec un gouvernement
servile aux transnationales. Ce qui est arrivé en
Bolivie est un exemple de la manière dont on peut
mettre en échec les plans de mise à sac de
l'impérialisme, comme la ZLEA, et que cette lutte est
indissolublement liée à la lutte pour détrôner les
gouvernements qui appliquent la politique de
recolonisation du FMI. L'insurrection bolivienne
triomphante fait partie de la même cause et a le même
contenu que les révolutions déchaînées en Equateur,
au Vénézuéla, en Argentine : la lutte pour en finir
avec la mise à sac et le pillage de la recolonisation
impérialiste dans ce continent.
La révolution bolivienne a répondu avec des faits
à une série de polémiques dans l'avant-garde
latino-américaine et mondiale : sur le rôle de la
classe ouvrière comme sujet social de la lutte contre
la barbarie capitaliste, sur la nécessité de se
battre pour le pouvoir et de construire une direction
révolutionnaire ; elle a démontré la possibilité
réelle de vaincre l'impérialisme par la
mobilisation.
Toutefois, depuis le début de la grève générale et
après la chute de Goni, la presse internationale et
les directions conciliatrices essayent de minimiser
la réalité derrière un rideau de confusions, en
faisant valoir que cette insurrection a eu un contenu
indigène, paysan et populaire, dans laquelle la
classe ouvrière aurait joué un rôle complémentaire,
et qu'il n'y aurait pas eu d'organismes de pouvoir
des travailleurs. Ils arrivent même à soutenir qu'en
réalité en Bolivie il n'y a pas eu et il n'y a pas
une révolution en cours et qu'il s'agit seulement
d'une mobilisation nationale contre la vente du gaz à
travers le Chili. Tous ces arguments prétendent nier
qu'en Bolivie les conditions pour disputer le pouvoir
à la bourgeoisie étaient données et le sont
toujours.
Voilà pourquoi il est indispensable d'examiner en
profondeur les faits mis à nu par la révolution
bolivienne, et d'en tirer les conclusions à propos
des tâches urgentes qui permettent aux masses
d'avancer vers un triomphe définitif, capable de
changer radicalement l'actuelle situation de misère
dont elles souffrent et qui peut changer l'histoire
de tout le continent latino-américain.
Le caractère ouvrier de la
révolution bolivienne
Il est vrai que la Bolivie est un pays
majoritairement paysan ; près de 50% de la population
vit dans la campagne. Il est vrai que les quechuas et
les aymaras, originaires de plus de 30 peuples, sont
la majorité nationale et que leurs revendications et
leurs luttes sont un composant fondamental de la
révolution. Toutefois, ce qui a réellement eu lieu en
septembre-octobre n'a pas été une insurrection
indigène et paysanne, mais avant tout une révolution
ouvrière, paysanne et populaire, dans laquelle ont
activement pris part tous les secteurs appauvris
(paysans, étudiants, chômeurs, classes moyennes). La
classe ouvrière a été l'avant-garde et la direction
de ce processus, elle y a participé sous la direction
de sa Centrale Ouvrière Bolivienne historique (COB)
autour de laquelle se sont groupé les secteurs les
plus combatifs comme les assemblées vicinales de la
ville El Alto. En plus, à part à El Alto, la classe
ouvrière a été la direction du processus avec ses
détachements de mineurs, qui sont arrivés à la ville
de La Paz armés de dynamite ; tant à La Paz que dans
le reste du pays (Oruro, Potosí, Cochabamba), se sont
les travailleurs salariés, à travers leurs Centrales
Ouvrières Départementales (COD), qui ont approfondi
la Grève Générale pendant la dernière semaine.
Le rôle protagoniste des travailleurs dans le
processus bolivien n'est pas un fait tombé du ciel,
il est la continuité d'une montée révolutionnaire
redoutable qui a lieu en Bolivie depuis le mois
d'avril 2000. Bien qu'après la défaite des mineurs en
1985 ce soit le mouvement paysan, et particulièrement
celui des planteurs de coca de Chapare, qui a été à
l'avant-garde des luttes, la classe ouvrière a
commencé à annoncer son entrée en combat dans
l'insurrection de Cochabamba, qui a expulsé une
transnationale du service de l'eau potable en avril
2000. A Cochabamba s'est unifiée la mobilisation
urbaine avec la rurale sous la direction de la
"coordinatrice de l'eau", composée de la Centrale
Ouvrière Départementale et des syndicats
manufacturiers et agricoles.
Depuis lors, la situation bolivienne n'est plus
jamais revenue au point de départ ; les masses
avaient ouvert une étape révolutionnaire dans une
dynamique de confluence des luttes ouvrières et
paysannes. Le mouvement ouvrier, en dépit des
directions, a joué un rôle de plus en plus actif et a
rejoint les paysans avec ses luttes. D'abord
c'étaient les pensionnés qui ont obtenu de Banzer une
augmentation de 100% de leurs revenus, puis c'étaient
les enseignants et les travailleurs de la santé qui
ont freiné les tentatives de privatisation de ces
services et ont obtenu des améliorations salariales
; le triomphe le plus catégorique a été celui des
mineurs de Huanuni qui, en plein processus électoral
de 2002, ont obtenu grâce à une puissante
mobilisation, la ré-étatisation de leur entreprise,
alors privatisée par Banzer.
|
Cette dynamique ne s'est pas arrêtée, mais elle
s'est manifestée sur le plan électoral le 30 juin
2002, par le vote pour le Mouvement au Socialisme
(MAS) d'Evo Morales et le Mouvement Indigène
Pachakutec (MIP) de Felipe Quispe, un vote qui n'a
pas été seulement paysan mais a eu une grande
composante urbaine. Par la suite, en dépit de la
trêve accordée au gouvernement de Goni par les
directions dans les premiers mois de sa gestion, la
situation en est arrivée à une première insurrection
urbaine triomphante le 12 et 13 février, qui a
blessés mortellement le gouvernement.
En février, les conditions pour détrôner le
gouvernement se sont accentuées, et dans cet élan, la
classe ouvrière a entrepris la tâche de récupérer la
COB des mains de la direction pro-gouvernementale,
une tâche concrétisée dans son XIII Congrès en août
de cette année. C'était un pas décisif qui a
déterminé que cette centrale accomplisse le rôle
dirigeant centralisateur et unificateur des luttes
insurrectionnelles d'octobre.
C'est cet organisme qui, dans une réunion
nationale avec participation étendue, a appelé à la
Grève Générale Indéfinie avec l'exigence centrale de
l'abandon de Sánchez de Lozada du gouvernement.
Pourquoi les travailleurs
n'ont-ils pas pris le pouvoir?
Le soir du 17 octobre, quand la réunion ample de
la COB débattait sa position face à l'abandon
officiel de Sánchez de Lozada, le principal
dirigeant, Jaime Lots, a annoncé à la réunion
plénière qu'il avait reçu un appel de Carlos Mesa,
alors le Vice-président, pour lui demander de bien
vouloir instruire ses bases qui encerclaient la place
Murillo et le palais du gouvernement, de se replier
pour qu'il puisse entrer au Congrès et prêter serment
comme président. Ce fait est une illustration très
claire du pouvoir que les masses en lutte
concentraient dans la direction de la COB. Vient
alors la question : pourquoi, ayant tant de force,
les travailleurs n'ont finalement pas pris le pouvoir
?
Dans cette réunion ample, et après la levée de la
Grève Générale, les dirigeants ont essentiellement
avancé le prétexte qu'ils ne disposaient pas
d'armement. Mais ils n'ont pas mentionné l'erreur
fondamental, c'est-à-dire, le fait qu'au moment
d'entamer la Grève et pendant cette dernière, il n'y
a pas eu un seul dirigeant qui aie manifesté que
l'objectif était la prise du pouvoir. Depuis le début
de la mobilisation, quand la direction de la COB a
correctement soulevé la consigne de l'abandon de
Goni, la grève a été conduite contre une alternative
de gouvernement ouvrier et paysan, en disant qu'après
Goni le nouveau gouvernement devait se constituer
dans le cadre de la constitution bourgeoise. Le rôle
de la direction du MAS et d'Evo a été encore plus
regrettable. Au début, Evo ne s'est pas prononcé
décidément pour le conflit, considérant que la
demande politique mettait en risque la démocratie, et
par la suite, quand il a rejoint le conflit sous la
pression de la mobilisation, il a été le premier à
proposer la continuité constitutionnelle avec Carlos
Mesa comme président. Le rôle du POR (Parti Ouvrier
Révolutionnaire de Guillermo Lora) a lui aussi été
néfaste ; depuis la fédération d'enseignants de La
Paz, dont il est la direction, il n'a même pas posé
le problème du pouvoir, mais il a suspendu la grève
du magistère, deux jours après l'avoir entamé.
Si les travailleurs n'ont pas pris le pouvoir, ce
n'était pas par manque de combativité ni
d'organisation, dont ils ont fait preuve abondamment,
mais par la politique des principaux dirigeants qui
ont remis le pouvoir dans les mains de la bourgeoisie
et de l'impérialisme.
La COB, organisme de
pouvoir
La Centrale Ouvrière Bolivienne, apparue avec la
révolution de 1952, regroupe dans son sein non
seulement les travailleurs salariés ; en font partie
aussi les paysans, les étudiants, les petits
commerçants, les artisans, les artistes et beaucoup
d'autres secteurs populaires. On peut dire que c'est
"une centrale du peuple". La COB a joué depuis 1952
un rôle de double pouvoir dans plusieurs périodes de
lutte, comme en 1971 sous le gouvernement de Torres.
Il a été l'acteur central dans le renversement des
dictatures, et entre 1982 et 1985, c'était le double
pouvoir opposé au gouvernement de Front Populaire de
Hernán Siles Zuazo.
Le caractère d'organisme de pouvoir des
travailleurs a été continuellement nié et a été
dissimulé pendant des décennies par la direction de
Lechín, le Parti Communiste et le Parti Ouvrier
Révolutionnaire (POR) de Lora, en soutenant qu'un
syndicat ne peut pas prendre le pouvoir, sans voir
que la COB est plus qu'un syndicat. Avec cette
orientation ils ont rendu possible la défaite des
mineurs et de la révolution bolivienne en 1985, ils
ont ouvert le chemin à la bourgeoisie et à
l'impérialisme pour déclencher une offensive de
recolonisation contre les masses. Cette dernière,
mise en oeuvre avec les politiques néo-libérales tout
au long des années 90, a coûté aux travailleurs le
licenciement de plus de 30 mille mineurs ainsi que
les privatisations.
|