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Courrier International n°103 - publié dans l'Internationaliste n°50

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Une révolution ouvrière et socialiste en cours
Voici la traduction d'un article publié par la Ligue Internationale des Travailleurs, Quatrième Internationale, dans le n° 103 (novembre 2003) de sa revue Correo Internacional.

Vendredi 17 octobre, après presque 3 semaines de Grève Générale Indéfinie convoquée par la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) et avec plus de 80 morts et 400 blessés par la répression militaire, finalement, vers 16 heures, Gonzalo Sánchez de Lozada (Goni) annonçait officiellement son abandon de la présidence de la Bolivie, s'enfuyant par la suite du pays en direction de Miami. De cette manière, les travailleurs boliviens ont mené une insurrection triomphante avec une nouvelle défaite impressionnante infligée à l'impérialisme, en détrônant un gouvernement qui appliquait sa politique.

Les masses des travailleurs boliviens ont mis en échec les plans de l'impérialisme de piller la réserve de gaz naturel, une des plus grandes du continent. Sánchez de Lozada avait arrangé la vente du gaz à des transnationales américaines, pour l'exporter via des ports chiliens aux Etats-Unis. La demande initiale des travailleurs et du peuple de nationaliser le gaz aux mains des transnationales s’est, finalement, tourné contre la tête de Goni, parce qu'en quelques jours ils ont compris qu'ils ne pouvaient pas récupérer le gaz avec un gouvernement servile aux transnationales. Ce qui est arrivé en Bolivie est un exemple de la manière dont on peut mettre en échec les plans de mise à sac de l'impérialisme, comme la ZLEA, et que cette lutte est indissolublement liée à la lutte pour détrôner les gouvernements qui appliquent la politique de recolonisation du FMI. L'insurrection bolivienne triomphante fait partie de la même cause et a le même contenu que les révolutions déchaînées en Equateur, au Vénézuéla, en Argentine  : la lutte pour en finir avec la mise à sac et le pillage de la recolonisation impérialiste dans ce continent.

La révolution bolivienne a répondu avec des faits à une série de polémiques dans l'avant-garde latino-américaine et mondiale  : sur le rôle de la classe ouvrière comme sujet social de la lutte contre la barbarie capitaliste, sur la nécessité de se battre pour le pouvoir et de construire une direction révolutionnaire  ; elle a démontré la possibilité réelle de vaincre l'impérialisme par la mobilisation.

Toutefois, depuis le début de la grève générale et après la chute de Goni, la presse internationale et les directions conciliatrices essayent de minimiser la réalité derrière un rideau de confusions, en faisant valoir que cette insurrection a eu un contenu indigène, paysan et populaire, dans laquelle la classe ouvrière aurait joué un rôle complémentaire, et qu'il n'y aurait pas eu d'organismes de pouvoir des travailleurs. Ils arrivent même à soutenir qu'en réalité en Bolivie il n'y a pas eu et il n'y a pas une révolution en cours et qu'il s'agit seulement d'une mobilisation nationale contre la vente du gaz à travers le Chili. Tous ces arguments prétendent nier qu'en Bolivie les conditions pour disputer le pouvoir à la bourgeoisie étaient données et le sont toujours.

Voilà pourquoi il est indispensable d'examiner en profondeur les faits mis à nu par la révolution bolivienne, et d'en tirer les conclusions à propos des tâches urgentes qui permettent aux masses d'avancer vers un triomphe définitif, capable de changer radicalement l'actuelle situation de misère dont elles souffrent et qui peut changer l'histoire de tout le continent latino-américain.

Le caractère ouvrier de la révolution bolivienne

Il est vrai que la Bolivie est un pays majoritairement paysan ; près de 50% de la population vit dans la campagne. Il est vrai que les quechuas et les aymaras, originaires de plus de 30 peuples, sont la majorité nationale et que leurs revendications et leurs luttes sont un composant fondamental de la révolution. Toutefois, ce qui a réellement eu lieu en septembre-octobre n'a pas été une insurrection indigène et paysanne, mais avant tout une révolution ouvrière, paysanne et populaire, dans laquelle ont activement pris part tous les secteurs appauvris (paysans, étudiants, chômeurs, classes moyennes). La classe ouvrière a été l'avant-garde et la direction de ce processus, elle y a participé sous la direction de sa Centrale Ouvrière Bolivienne historique (COB) autour de laquelle se sont groupé les secteurs les plus combatifs comme les assemblées vicinales de la ville El Alto. En plus, à part à El Alto, la classe ouvrière a été la direction du processus avec ses détachements de mineurs, qui sont arrivés à la ville de La Paz armés de dynamite ; tant à La Paz que dans le reste du pays (Oruro, Potosí, Cochabamba), se sont les travailleurs salariés, à travers leurs Centrales Ouvrières Départementales (COD), qui ont approfondi la Grève Générale pendant la dernière semaine.

Le rôle protagoniste des travailleurs dans le processus bolivien n'est pas un fait tombé du ciel, il est la continuité d'une montée révolutionnaire redoutable qui a lieu en Bolivie depuis le mois d'avril 2000. Bien qu'après la défaite des mineurs en 1985 ce soit le mouvement paysan, et particulièrement celui des planteurs de coca de Chapare, qui a été à l'avant-garde des luttes, la classe ouvrière a commencé à annoncer son entrée en combat dans l'insurrection de Cochabamba, qui a expulsé une transnationale du service de l'eau potable en avril 2000. A Cochabamba s'est unifiée la mobilisation urbaine avec la rurale sous la direction de la "coordinatrice de l'eau", composée de la Centrale Ouvrière Départementale et des syndicats manufacturiers et agricoles.

Depuis lors, la situation bolivienne n'est plus jamais revenue au point de départ  ; les masses avaient ouvert une étape révolutionnaire dans une dynamique de confluence des luttes ouvrières et paysannes. Le mouvement ouvrier, en dépit des directions, a joué un rôle de plus en plus actif et a rejoint les paysans avec ses luttes. D'abord c'étaient les pensionnés qui ont obtenu de Banzer une augmentation de 100% de leurs revenus, puis c'étaient les enseignants et les travailleurs de la santé qui ont freiné les tentatives de privatisation de ces services et ont obtenu des améliorations salariales  ; le triomphe le plus catégorique a été celui des mineurs de Huanuni qui, en plein processus électoral de 2002, ont obtenu grâce à une puissante mobilisation, la ré-étatisation de leur entreprise, alors privatisée par Banzer.

Fuera el gobierno inca paz

Cette dynamique ne s'est pas arrêtée, mais elle s'est manifestée sur le plan électoral le 30 juin 2002, par le vote pour le Mouvement au Socialisme (MAS) d'Evo Morales et le Mouvement Indigène Pachakutec (MIP) de Felipe Quispe, un vote qui n'a pas été seulement paysan mais a eu une grande composante urbaine. Par la suite, en dépit de la trêve accordée au gouvernement de Goni par les directions dans les premiers mois de sa gestion, la situation en est arrivée à une première insurrection urbaine triomphante le 12 et 13 février, qui a blessés mortellement le gouvernement.

En février, les conditions pour détrôner le gouvernement se sont accentuées, et dans cet élan, la classe ouvrière a entrepris la tâche de récupérer la COB des mains de la direction pro-gouvernementale, une tâche concrétisée dans son XIII Congrès en août de cette année. C'était un pas décisif qui a déterminé que cette centrale accomplisse le rôle dirigeant centralisateur et unificateur des luttes insurrectionnelles d'octobre.

C'est cet organisme qui, dans une réunion nationale avec participation étendue, a appelé à la Grève Générale Indéfinie avec l'exigence centrale de l'abandon de Sánchez de Lozada du gouvernement.

Pourquoi les travailleurs n'ont-ils pas pris le pouvoir?

Le soir du 17 octobre, quand la réunion ample de la COB débattait sa position face à l'abandon officiel de Sánchez de Lozada, le principal dirigeant, Jaime Lots, a annoncé à la réunion plénière qu'il avait reçu un appel de Carlos Mesa, alors le Vice-président, pour lui demander de bien vouloir instruire ses bases qui encerclaient la place Murillo et le palais du gouvernement, de se replier pour qu'il puisse entrer au Congrès et prêter serment comme président. Ce fait est une illustration très claire du pouvoir que les masses en lutte concentraient dans la direction de la COB. Vient alors la question  : pourquoi, ayant tant de force, les travailleurs n'ont finalement pas pris le pouvoir  ?

Dans cette réunion ample, et après la levée de la Grève Générale, les dirigeants ont essentiellement avancé le prétexte qu'ils ne disposaient pas d'armement. Mais ils n'ont pas mentionné l'erreur fondamental, c'est-à-dire, le fait qu'au moment d'entamer la Grève et pendant cette dernière, il n'y a pas eu un seul dirigeant qui aie manifesté que l'objectif était la prise du pouvoir. Depuis le début de la mobilisation, quand la direction de la COB a correctement soulevé la consigne de l'abandon de Goni, la grève a été conduite contre une alternative de gouvernement ouvrier et paysan, en disant qu'après Goni le nouveau gouvernement devait se constituer dans le cadre de la constitution bourgeoise. Le rôle de la direction du MAS et d'Evo a été encore plus regrettable.  Au début, Evo ne s'est pas prononcé décidément pour le conflit, considérant que la demande politique mettait en risque la démocratie, et par la suite, quand il a rejoint le conflit sous la pression de la mobilisation, il a été le premier à proposer la continuité constitutionnelle avec Carlos Mesa comme président. Le rôle du POR (Parti Ouvrier Révolutionnaire de Guillermo Lora) a lui aussi été néfaste ; depuis la fédération d'enseignants de La Paz, dont il est la direction, il n'a même pas posé le problème du pouvoir, mais il a suspendu la grève du magistère, deux jours après l'avoir entamé.

Si les travailleurs n'ont pas pris le pouvoir, ce n'était pas par manque de combativité ni d'organisation, dont ils ont fait preuve abondamment, mais par la politique des principaux dirigeants qui ont remis le pouvoir dans les mains de la bourgeoisie et de l'impérialisme.

La COB, organisme de pouvoir

La Centrale Ouvrière Bolivienne, apparue avec la révolution de 1952, regroupe dans son sein non seulement les travailleurs salariés  ; en font partie aussi les paysans, les étudiants, les petits commerçants, les artisans, les artistes et beaucoup d'autres secteurs populaires. On peut dire que c'est "une centrale du peuple". La COB a joué depuis 1952 un rôle de double pouvoir dans plusieurs périodes de lutte, comme en 1971 sous le gouvernement de Torres. Il a été l'acteur central dans le renversement des dictatures, et entre 1982 et 1985, c'était le double pouvoir opposé au gouvernement de Front Populaire de Hernán Siles Zuazo.

Le caractère d'organisme de pouvoir des travailleurs a été continuellement nié et a été dissimulé pendant des décennies par la direction de Lechín, le Parti Communiste et le Parti Ouvrier Révolutionnaire (POR) de Lora, en soutenant qu'un syndicat ne peut pas prendre le pouvoir, sans voir que la COB est plus qu'un syndicat. Avec cette orientation ils ont rendu possible la défaite des mineurs et de la révolution bolivienne en 1985, ils ont ouvert le chemin à la bourgeoisie et à l'impérialisme pour déclencher une offensive de recolonisation contre les masses. Cette dernière, mise en oeuvre avec les politiques néo-libérales tout au long des années 90, a coûté aux travailleurs le licenciement de plus de 30 mille mineurs ainsi que les privatisations.

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