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Article paru dans Courrier International n°105 et publié dans l'Internationaliste n°52

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Une insurrection contre l'impérialisme secoue l'Irak

Au cours des dernières semaines, l'Irak a été le théâtre d'un tel changement qualitatif que, désormais, plus rien ne sera comme avant dans la politique de l'impérialisme et dans ses alliances, ni dans la résistance du peuple irakien.

Les actions qui ont eu lieu à Fallujah et les villes environnantes (allant jusqu'à contrôler les routes d'accès à Bagdad, au nord), la prise d'une série de villes du centre du pays (Najaf, Kut, Kufa ainsi que des quartiers entiers de Bagdad) et des bâtiments gouvernementaux à Nassira et Kerbala, mettant dehors tant les troupes d'occupation que la police fantoche ; ainsi que la contre-offensive meurtrière de l'armée américaine contre Fallujah et les villes qui avaient été prises par la résistance (plus de 500 victimes), et le bombardement sans discernement des quartiers chiites rebelles ont marqué un tournant dont les conséquences se font sentir non seulement en Irak mais, également, sur l'ensemble de la scène internationale : ainsi en Espagne, en Italie, au Japon et aux USA mêmes.

Le facteur fondamental de ce changement réside dans le fait que les masses irakiennes se sont engagées résolument dans une action généralisée contre l'occupation. Aussi, l'impérialisme a subit une série de revers qui compromettront, à court au à moyen terme, sa permanence en tant que puissance coloniale. Et ce, quelles que soient les allées et venues immédiates du point de vue militaire, car il ne faut pas oublier qu'il s'agit, là, d'une guerre entre la principale puissance belliciste du monde et une guérilla faiblement équipée.

Déjà, aux USA, les comparaisons avec le Liban de 1982 ou avec le Vietnam fusent dans la presse ; elles sont même évoquées par des militaires et des politiciens bourgeois expérimentés. Comme dans ces deux cas, la volonté de riposter face à la vigueur de la résistance et à la haine dont elles font l'objet, a conduit les troupes américaines en Irak : a réprimer de plus en plus sauvagement les manifestations ; à assassiner froidement des civils dans les rues et les quartiers, enfants et vieillards y compris ; à jeter en prison des milliers d'anciens soldats irakiens, ou des "suspects" ; à encercler des villes entières, vouant la population à la famine, détruisant les habitations et les mosquées, comme à Fallujah. Comme pour l'occupant tout Irakien peut être un ennemi et peut donc être abattu, pour l'immense majorité du peuple irakien, tout occupant ou collaborateur de l'impérialisme est désormais devenu un ennemi et peut à son tour être abattu.

Un secteur chiite a rejoint la rébellion armée

Le visage de la résistance s'est vu modifié suite à l'entrée - directement dans le conflit militaire - de "l'Armée de Mehdi" dirigée par Moktada Al-Sadr, chef religieux chiite et fils d'un important ayatollah assassiné par Saddam Hussein. Désormais, l'insurrection frappe du nord au sud, comme le dit le même Al-Sadr : "Je m'adresse à Bush, mon ennemi : maintenant, vous combattez contre toute une nation, du sud au nord, de l'est à l'ouest, et nous vous conseillons de vous retirer de l'Irak ! J'appelle l'Amérique à ne pas s'opposer à la révolution irakienne !".

Jusqu'en avril dernier, il existait deux types de résistance : une à caractère militaire, où le secteur sunnite semblait prédominer ; l'autre, à caractère protestation de masses, représentée principalement par des mobilisations du secteur chiite, lequel avait été victime de discriminations politiques et économiques de la part du régime de Sadddam. Ainsi, pendant un certain temps, la résistance militaire et la plupart des guérilleros étaient-ils d'origine sunnite puisque, de leur part, les dirigeants kurdes (comme Jalal Talabani) et les religieux chiites (comme Al Hakim, lié au gouvernement iranien), collaboraient avec l'occupant et acceptaient d'intégrer le Conseil du gouvernement fantoche. Néanmoins, le secteur chiite (représentant 60% de la population du pays), s'est toujours exprimé par des protestations de masses contre les effets de l'occupation (dont le chômage et la répression) même quand, par des appels au calme, sa direction veillait à le maintenir éloigné des actions militaires contre l'occupant. Ainsi par exemple, le plus respecté des ayatollahs chiites, Ali Sistani, critiquait l'occupation tout en prônant la modération, de façon à séparer la base chiite des guérillas menées contre l'envahisseur.

Nous sommes tous des frères et
jamais nous ne vendrons notre pays

Dans cette nouvelle situation, les deux secteurs ont donc engagé le combat et commencé publiquement à unir leurs luttes contre l'ennemi et occupant : "ni sunnites ni chiites, nous sommes tous des frères et jamais nous ne vendrons notre pays", ce mot d'ordre entendue dans une mosquée chiite de Bagdad, exprime le rejet du saccage impérialiste dont le pays est victime, ainsi que le rejet du chômage, de la pauvreté et de la misère résultant de ce saccage. L'occupation impérialiste a fini par unifier chiites et sunnites dans le combat contre l'ennemi commun. Cette unité a été scellée, et par l'aide des sunnites de Fallujah aux combattants de Sadr City ; et par l'aide des chiites aux combattants de Fallujah, lors de l'encerclement de cette ville. Aussi, à Bagdad, le quartier sunnite Al Adamiya s'est soulevé contre les troupes US, en soutien à leurs voisins chiites de Sadr City. La solidarité avec les insurgés arrive des mosquées sunnites de la capitale ainsi que de Fallujah et Ramadi, ou "triangle sunnite" : le mur entre les deux ailes musulmanes est en train de s'écrouler, qui a toujours été renforcé par le pouvoir en place. En effet, les deux mouvements de guérilla se soutiennent mutuellement autour de l'idée d'un combat national commun en cours, ainsi que de la notion acquise dans les luttes des derniers jours et selon laquelle l'armée nord-américaine pourrait être mise en difficulté, malgré sa supériorité militaire.

Cette nouvelle réalité ouvre une possibilité et une nécessité : la formation d'un front ou commandement unifié de la résistance du peuple irakien. Nous ne faisons aucune confiance aux directions bourgeoises - sunnites ou chiites - qui aujourd'hui font face à l'occupant impérialiste puisque, à n'importe quel moment, elles pourraient chercher par différentes voies (ONU, gouvernement iranien) à s'entendre avec l'ennemi. Mais malgré tout, la constitution d'un front ou commandement de ce type pourrait permettre à la résistance de faire un saut et une avancée menant à l'encerclement de l'occupant.

L'ennemi s'affaiblit.

Le Conseil de Gouvernement n'a aucun poids ni influence sur la population, il n'est qu'un écran derrière lequel se cache le véritable organe de pouvoir, l'APC (Autorité Provisoire de la Coalition), c'est-à-dire le commandement militaire et politique US. Malgré cela, certains ministres et membres du Conseil ont-ils démissionné, ne supportant pas le degré de répression sauvage de l'impérialisme contre des populations civiles entières (comme à Fallujah, par exemple), ni les injonctions de Bremer (la plus haute autorité US dans le pays) pour qu'ils soutiennent absolument tous les agissements des marines et de l'armée yankee. En fait, le rejet de l'occupation par la population incite certains dirigeants, qui se sont alliés à l'occupant mais qui souhaiteraient préserver une partie de leur influence pour l'avenir, à ne pas rester dans ce gouvernement, pour ne pas se "disqualifier" en devenant complices de tels massacres.

Déjà, le gouvernement Bush était en passe de modifier sa position initiale (celle du début de l'invasion, maintenue jusqu'à peu) et avait appelé l'ONU à la rescousse pour essayer de se sortir du bourbier. Bush comptait sur l'intervention de l'ONU pour convaincre la direction chiite de collaborer et pour élargir ainsi la "légalité" de l'occupation ; l'ONU lui aurait offert une couverture et l'aurait aidé à défaire la résistance. Bien entendu, l'ONU et, derrière elle, les pays impérialistes européens qui n'ont pas participé à l'invasion (dont la France et l'Allemagne), étaient-ils disposés à collaborer. Mais maintenant la situation est encore plus difficile qu'auparavant, parce que les chiites sont sur le pied de guerre et parce que les alliés de la première heure (USA, Grande-Bretagne, Espagne) se retrouvent en très mauvaise posture après la défaite d'Aznar.

Un cauchemar pour les agresseurs impérialistes.

Massacres, d'une part, et résistance, d'autre part, sont en train de raviver le sentiment anti-impérialiste de par le monde. De plus, chacun des alliés doit faire face à de graves problèmes internes : Blair, Berlusconi, Zapatero et Koizumi sont en effet assaillis par des manifestations exigeant d'eux le retrait immédiat des troupes. Tous ceux qui ont directement suivi Bush, et qui ont envoyé des troupes, passent actuellement par des moments assez difficiles chez eux.

Dans ce sens, le cas le plus évident est celui de l'Espagne. La défaite du gouvernement Aznar, qui a brisé la colonne vertébrale de l'un des trois alliés initiaux, n'a fait qu'accentuer l'impasse impérialiste ; à ce jour, c'est la plus éclatante défaite infligée par le mouvement de masses à l'un des gouvernements initiateurs de la guerre et de l'occupation de l'Irak.

Les grandes manifestations contre la guerre et pour le retrait des troupes intervenues le 20 mars laissaient déjà prévoir un tel événement. Dans ces pays, le mouvement de masses et le refus des peuples sont en train de placer les gouvernements dans une situation de plus en plus difficile. Certains d'entre eux étudient déjà une façon de s'en sortir alors que d'autres, comme les gouvernement polonais et thaïlandais, sont en situation critique pour y rester. Quant à Zapatero, les manoeuvres du nouveau gouvernement espagnol consistent à essayer d'y maintenir ses troupes, si "l'ONU est investie de la responsabilité.".

Dans les USA, toute cette situation (de résistance armée dans un pays occupé par les troupes US, de signes de crise à l'intérieur de l'armée US, de protestations dans les USA-mêmes) fait ressurgir dans les mémoires le "fantôme du Vietnam", première grande défaite militaire dans l'histoire de l'impérialisme yankee. Le débat sur la situation en Irak et la politique de Bush s'amplifie de plus en plus au sein de la bourgeoisie impérialiste même. Le sénateur E. Kennedy a déclaré que l'Irak est "le Vietnam de Bush" et le Congrès a ouvert une enquête pour établir les responsabilités de Bush et de la CIA dans les accusations, fausses, prétendant que Saddam possédait des armes de destruction massive. Une autre commission enquête sur l'éventualité que Bush n'ait pas vraiment essayé d'éviter les attentats du 11 septembre. Condoleezza Rice, principal assistant du président à la défense nationale, a dû se présenter devant cette commission, et elle s'est fait interpeller par des parents de victimes qui assistaient à la séance, ce qui aurait été inimaginable il y a deux ans. Pour Bush, un cauchemar est ainsi en passe de devenir réalité : celui d'une combinaison entre opposition interne et résistance acharnée dans régions occupées.

Quant à eux, le candidat démocrate à la présidence, John Kerry, et la grande majorité des sénateurs démocrates estiment que : d'une part, l'impérialisme ne peut se retirer de l'Irak, sous peine de perdre toute possibilité d'imposer sa domination à l'ensemble du Moyen-Orient ; d'autre part, la situation exige un transfert sur d'autres forces, avec la bénédiction de l'ONU, l'installation d'un nouveau gouvernement fantoche et d'une nouvelle armée "irakienne" qui garantiraient les intérêts de l'impérialisme. Mais ses agissements violents, à l'encontre de la population, placent l'impérialisme à contre-pied de cette dernière possibilité.

Nous considérons, par conséquent, complètement erronée la position de ceux qui proposent l'intervention de l'ONU comme la voie qui permettrait d'obtenir une issue favorable au peuple irakien. Ils évoquent "le danger d'une guerre civile" pour justifier, sous couvert de l'ONU, le maintien des troupes étrangères en Irak. Et alors que les masses irakiennes sont en train d'emprunter la voie de l'unité contre l'ennemi commun, l'ONU ne s'attacherait à rien d'autre qu'à sauvegarder cet ennemi.

Avec ou sans ONU, pas un jour de plus en Irak !

Nous exigeons le retrait immédiat et inconditionnel des armées qui ont envahi l'Irak !

Nous soutenons le résistance irakienne, jusqu'à la défaite totale et l'expulsion des troupes impérialistes !

L'Irak aux Irakiens !

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