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Article paru dans Courrier International n°122bis, publié dans l'Internationaliste n°62
La victoire du peuple libanais contre l'armée israélienne

Depuis quelques semaines, un cessez-le-feu précaire a été mis en place au Liban. Peu après l'accord, le Premier Ministre israélien, Ehud Olmert, et le président des Etats-Unis, George Bush, ont affirmé qu'Israël avait gagné la guerre contre « les terroristes du Hezbollah ». Mais ces affirmations triomphalistes se sont heurtées à une réalité implacable. Il apparaît de plus en plus clairement que l'armée sioniste, malgré toutes les destructions qu’elle a infligées au Liban, a subi une défaite importante contre le Hezbollah et le peuple libanais, et a dû se résigner au retrait sans avoir atteint aucun des objectifs politiques et militaires qu’elle s’était fixés.

Plusieurs éléments nous autorisent à caractériser ce qui s'est passé comme constituant « une défaite cuisante » pour Israël : d’abord la disproportion des forces combattantes. Israël a dépensé dans cette guerre neuf milliards de dollars, a mobilisé plus de 30.000 soldats et a utilisé la technologie militaire la plus moderne qui existe. Le Hezbollah a engagé dans le combat six mille hommes, si l’on prend en compte les combattants et les réservistes, et était doté d’un armement très inférieur. Malgré cela, Israël n'est jamais parvenu à entamer la capacité militaire du Hezbollah qui, jusqu'à la fin du conflit, a continué à tirer plus de 200 roquettes par jour sur le territoire israélien.

De plus, les troupes israéliennes ont subi de nombreuses pertes. Officiellement, seules les morts de 114 soldats et de 52 civils sont reconnues, mais certaines sources divulguent que le nombre réel de morts serait trois fois supérieur. Il y a eu aussi de nombreux tanks détruits ainsi que d'autres équipements militaires. Enfin, cela faisait plusieurs dizaines d’années qu'Israël ne voyait pas son territoire attaqué dans un conflit militaire. Cette fois-ci, le Nord du pays a été affecté de façon permanente par les tirs de roquette du Hezbollah, y compris Haïfa, qui est la troisième ville israélienne: des milliers de personnes ont dû abandonner leurs maisons et, pour la première fois dans l'histoire d'Israël, se rendre dans des camps de réfugiés.

Cependant, la meilleure preuve du véritable résultat de la guerre est le contraste flagrant qui existe entre, d’un côté, les habitants en liesse du Sud du Liban au moment de regagner leurs villages - parfois pourtant presque détruits - et, de l’autre, la grave crise politique qui s'est ouverte en Israël.

La couverture de l'hebdomadaire anglais traditionnel, The Economist, ne mâchant pas ses mots, titrait ainsi le 17 août : « Nasrallah a gagné la guerre ». De même, le journal israélien Haaretz, fervent défenseur du sionisme, a insisté sur le fait que, pour inverser une réalité défavorable et garantir l'existence d'Israël, il fallait commencer par reconnaître que le pays avait subi une défaite.

Nous saluons le triomphe du peuple libanais et, commémorons, aux côtés des peuples arabes et musulmans, la défaite de l'armée sioniste. Il s'agit d'une victoire décisive qui met à l'ordre du jour la possibilité de concrétiser une tâche historique : la destruction de l'État raciste d'Israël, véritable État gendarme du Moyen-Orient.

Qu’est-ce qui a permis cette victoire ?

L’explication ne peut être purement militaire. Israël est en effet la cinquième puissance militaire mondiale et possède une technologie suffisante - y compris des bombes atomiques - pour balayer le Liban de la surface de la Terre. Seule une analyse politique peut expliquer la défaite d’Israël.

L'attaque israélienne était en réalité une réponse offensive à deux crises combinées. La première est la crise de l'ensemble de la politique de la « guerre contre la terreur » lancée par Bush après le 11 septembre 2001 ; l’impérialisme s’est totalement embourbé en Irak et un front s’est réouvert en Afghanistan. Une seconde crise, celle de la politique des Accords d'Oslo et de la constitution de l'ANP (Autorité Nationale Palestinienne), a été provoquée par le triomphe électoral du Hamas. Olmert et Bush ont cru qu'ils obtiendraient une victoire rapide et sans appel au Liban, qui leur permettrait alors d’inverser cette dynamique de crise.

Mais, tout comme la politique de Bush en Irak, la politique d'Olmert s'est heurtée à l’ascension colossale des masses arabes et musulmanes ; les guerres de libération nationale contre l'envahisseur impérialiste constituent le point le plus élevé de cette ascension des masses. Il est évident que le Hezbollah a développé une force militaire efficace et que ses miliciens combattent avec courage et détermination. Mais ce n'est là, toutefois, que l'expression la plus visible de la disposition de lutte de l'ensemble du peuple libanais, qui les a soutenus et défendus et lui a fourni des combattants.

Crise en Israël

Comme Israël est un pays dont l'essence est d’être un « État gendarme », la défaite politique et militaire au Liban a provoqué une forte crise en Israël et le gouvernement d'Olmert est attaqué aussi bien à droite qu’à gauche.

La droite critique le gouvernement parce qu’il n’a pas poursuivi la guerre jusqu'au bout, en occupant l’ensemble du territoire libanais, pour garantir la destruction du Hezbollah. Elle affirme que la défaite vient de cette indétermination stratégique; un secteur de réservistes s'est ainsi manifesté dans une déclaration publiée dans le Haaretz. En même temps, des rédacteurs en chef importants de ce journal ont lancé une campagne pour exiger le renoncement d'Olmert et de son gouvernement, ainsi que la convocation de nouvelles élections, comme un premier pas nécessaire pour inverser la logique de crise. Selon une enquête du quotidien Yediot Ahronot, 63% des Israéliens sont du même avis.

À gauche, un secteur minoritaire affirme que cela a été une grave erreur de s’impliquer dans une guerre hautement risquée, au lieu de rechercher une solution négociée pour les soldats pris en otages.

Mais Olmert n'est pas le seul à être attaqué. Le haut commandement de l'armée est aussi fortement critiqué. Les journaux disent que l'armée s'est retrouvée divisée entre la « classe des combattants » (les soldats et les officiers qui ont combattu) et la « classe des commandants », qui ont commencé par exhiber leurs "victoires" à la télévision israélienne et qui, une fois que le déroulement défavorable de la guerre ne pouvait plus être occulté, ont commencé à s’accuser les uns les autres.

La presse a aussi montré l’hostilité croissante de l’ensemble du pays contre la capitale Tel-Aviv, la ville la plus riche du pays. On lui reproche non seulement de ne subir aucune conséquence de la guerre, mais surtout d’héberger le « yuppistán » : les enfants de l'élite économique, politique et intellectuelle qui ont fait jouer toutes leurs influences familiales pour ne pas aller combattre sur le front et pouvoir accomplir leur service militaire dans les bureaux confortables du Haut Commandement, tout près des shoppings et des commerces les plus luxueux de la ville. Un général a même menacé de révéler les statistiques des soldats morts, pour montrer que pratiquement aucun n’est de Tel-Aviv.

Bien sûr, il ne s’agit pas de se laisser abuser : la vaste majorité des Israéliens défend la destruction du Hezbollah et a soutenu la guerre contre le Liban, même quand son caractère génocide était clair. Tout indique que, en réaction à la défaite, ils se tourneront vers la droite dans une future élection, soutenant le parti du Likoud, contre le Kadima et le parti du Labour, base de l'actuel gouvernement d'Olmert. Mais la défaite a bien ouvert une crise profonde et il est apparu clairement, comme le conclut le quotidien Haaretz, qu’Israël est « un pays vulnérable ».

L'euphorie arabe et musulmane

Inversement, la défaite des troupes sionistes a suscité une immense joie chez les peuples arabes et musulmans. C’est ce qu’un dirigeant arabe a exprimé avec beaucoup de clarté: « Pendant des années et des années, on a dit aux Arabes des générations précédentes qu’on ne pouvait rien contre la force d'Israël. Maintenant tous les Arabes voient l’émergence d’une nouvelle réalité. Quelques milliers de combattants irréguliers, bien que faiblement armés, mais tous animés par la même volonté de combattre, ont pu faire face au colosse qu'ils redoutaient tant... et sont parvenus à venir à bout du monstre de leurs cauchemars (...)L'effet de cette résistance implacable des combattants du Hezbollah contre l'armée d'Israël est incommensurable (...)Par-delà les frontières du Liban, cette victoire s’est répandue comme une traînée de poudre à travers tout le monde arabe et musulman. (...)Elle a donné aux masses un sentiment de puissance qui pourrait un jour régler son compte non seulement à Israël, mais aussi aux gouvernements arabes, vus par leurs peuples comme les artisans de cette fausse idée de l'impuissance arabe, pour, en fait, mieux dissimuler leur propre impuissance et leur propre corruption... » (Ghayth Armanazi, The Independent, 11-8-06).

Ce « sentiment de puissance » signifie probablement pour l’avenir un grand élan octroyé aux luttes des masses arabes et musulmanes, non seulement dans le combat contre Israël mais aussi, comme le déclare l'auteur de la citation ci-dessus, dans la lutte contre ces gouvernements responsables de décennies de capitulation, notamment les gouvernements les plus proches d'Israël et de l'impérialisme : Arabie Saoudite, Egypte et Jordanie. Il faut ajouter que ce sera aussi un encouragement pour la lutte des peuples irakiens et afghans contre l'occupation impérialiste de leurs pays.

La crise de l'impérialisme s'accentue

Quant à la stratégie de Bush et Olmert, elle s’est retournée contre eux. La défaite des troupes sionistes n'a fait rien d’autre que renforcer la crise de la politique impérialiste au Moyen-Orient. Ainsi, deux semaines après le cessez-le-feu, la « force de paix » de 15.000 hommes prévue par la résolution 1701 de l'ONU n'était toujours pas constituée.

Conformément à la fonction de l’ONU, véritable instrument de l’impérialisme, la résolution ne condamnait pas l'agression israélienne ni la destruction provoquée par cette agression. Elle se limitait à faire un appel au cessez-le-feu et à envoyer des « casques bleus » du côté libanais de la frontière. En même temps, elle insistait sur le mandat d'autres résolutions précédentes pour « désarmer le Hezbollah ». L'objectif réel de la résolution était en réalité d'amortir la défaite de l'armée israélienne et d'établir une « frontière humaine » contre le Hezbollah avec la « force de paix ». Pour cette raison, nous nous opposons à l'envoi des prétendues « troupes de paix » qui, comme cela a toujours été le cas, défendront seulement les intérêts de l'impérialisme et d'Israël.

Au-delà de ces objectifs, la réalité est que le contingent n'est toujours pas formé parce que beaucoup des pays sollicités pour envoyer des troupes ont refusé de le faire. On ne sait pas non plus clairement quel pays impérialiste enverra le secteur le plus important de cette « force de paix » et qui en recevra le commandement. Le gouvernement français s'y était engagé, comme ancienne puissance de domination au Liban, avec l’intention de retrouver son influence. Mais cela a ouvert une crise avec les commandements militaires, qui ont rejeté la proposition, car ils avaient bien en mémoire leur participation à une autre force de l'ONU dans ce pays, dans les années 80, qui avait littéralement « volé en éclats ».

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne apporteront leur appui et une infrastructure, mais n'enverront pas de soldats. L'Allemagne a déjà annoncé que sa collaboration se traduirait pas l’envoi de bateaux et la participation au transport. L'Italie est le seul pays impérialiste qui a accepté d'envoyer un contingent important (3.000 hommes) et de commander la force. Mais elle conditionne maintenant son envoi à l’arrêt des violations du cessez-le-feu par Israël. D'autre part, des pays qui ont bien voulu accepter de fournir des soldats, comme l'Indonésie ou la Malaisie, ont été remis en question par le gouvernement israélien puisque ce sont des nations de majorité musulmane qui ne reconnaissent pas Israël.

Une nouvelle guerre est inévitable

Le cessez-le-feu négocié au Liban est extrêmement précaire. Malheureusement, une nouvelle guerre paraît inévitable. Les troupes sionistes, tel un fauve blessé, ont déjà violé plusieurs fois le cessez-le-feu et Amir Peretz, Ministre israélien à la défense, a déclaré : « Israël doit se préparer pour un second round au Liban » (Clarín, 21/8/2006).

C'est un indice supplémentaire que l'origine des guerres et des conflits dans la région est bien liée au caractère de l'État d'Israël, bras armé de l'impérialisme. Dans une semaine, dans un mois ou dans un an, tôt au tard, l'État sioniste devra attaquer à nouveau ; et, tout en soignant ses blessures, il se prépare déjà à le faire,.

C'est aussi un indice de plus qu'il ne pourra pas y avoir de paix dans cette région du Moyen-Orient, tant que ne sera pas définitivement mis en échec et détruit l’État d’Israël. La défaite subie au Liban démontre que, par une lutte unifiée des masses arabes et musulmanes, il est possible d'y parvenir.

Le Hezbollah, par le prestige et l'influence qu'il a gagnés dans cette guerre, a une grande responsabilité pour qu'on puisse avancer sur ce chemin. C'est pourquoi, les masses arabes et musulmanes doivent exiger de lui qu'il assume la direction de cette lutte.

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