| Face à cette perspective, pour
beaucoup de ceux qui suivent la situation au
Brésil apparaît une question inévitable :
comment est-il possible que Lula puisse
obtenir une réélection tellement confortable
après avoir gouverné dans la continuité et
l'approfondissement de la politique
néo-libérale du président précédent, Fernando
Henrique Cardoso, et avec les scandales de
corruption auxquels il a été mêlé ?
Sur le véritable caractère de son
gouvernement, Lula lui-même a déclaré, sans
ambiguïté, que « les riches, les
entreprises et les banques ont gagné
davantage d'argent que personne d'autre
» sous son gouvernement (Folha de São Paulo,
18/9/2006). Lula a complètement raison en
cela. Par exemple, la Folha OnLine
(22/02/2006) a informé que: « les profits
des cinq plus grandes banques brésiliennes
ont atteint le volume record de 18,4
milliards de real en 2005 [7 milliards
d'euros], le meilleur résultat historique
de l'histoire du système bancaire
brésilien ».
Alors, pour répondre à cette question, il
faut analyser plusieurs facteurs qui se sont
combinés dans la réalité actuelle.
Le succès du Front
Populaire préventif
Lula a gagné sa première élection
présidentielle à la fin de l'année 2002, au
milieu du processus révolutionnaire et de la
grande montée des mouvements de masses qui
parcourait l'Amérique Latine. Ce processus
avait déjà provoqué la chute du gouvernement
de Jamil Mahuad (Equateur, janvier 2000) et
de Fernando de la Rúa (Argentine, décembre
2001) et la défaite du coup pro-impérialiste
contre Hugo Chávez (Venezuela, avril 2002).
En même temps, son triomphe a été
l'expression d'un grand désir de changement
du peuple brésilien, après 8 années de
politiques pro-impérialistes, de
privatisations et d'attaques envers les
travailleurs, appliquées par Fernando Enrique
Cardoso.
Dans ce contexte, l'impérialisme et la
bourgeoisie brésilienne ont appliqué la
politique du « Front Populaire préventif »,
c'est-à-dire, un gouvernement bourgeois
dirigé par le principal dirigeant ouvrier du
pays, et soutenu par des organisations de
masses comme le PT et la CUT, afin d'éviter
que le Brésil ne soit entraîné par la vague
révolutionnaire latino-américaine.
Par son prestige dans la classe ouvrière
et dans le peuple, Lula était celui qui avait
les meilleures conditions pour le faire. En
même temps, comme il a d'ailleurs déclaré
dans cette campagne électorale, il était le
seul qui pouvait garantir l'application de
mesures centrales exigées par la bourgeoisie
et l'impérialisme, comme les réformes du
système de prévision sociale et du régime de
travail, sans que la situation lui
échappe.
Bien que, pour des raisons que nous
analyserons par la suite, le gouvernement de
Lula ait seulement pu appliquer une partie de
ces mesures, il est certain que, jusqu'à
présent, il a été couronné de succès dans son
objectif d'éviter le débordement
révolutionnaire des travailleurs et du peuple
brésilien. En même temps, cela signifie que
l'expérience des masses sur le véritable
caractère de classe du gouvernement de Front
Populaire est encore partielle. Voilà
pourquoi elles sont disposées à lui donner la
possibilité d'un second mandat.
La situation économique
mondiale
Un facteur important qui a aidé le
gouvernement de Lula, a été le fait que
l'économie mondiale a entamé, fin 2002, une
période de croissance qui subsiste encore.
L'économie brésilienne a pu profiter un peu
de cette croissance, quoique avec des taux
bien plus bas que ceux d'autres pays du
continent, comme l'Argentine ou le Venezuela.
Mais dans une économie capitaliste du volume
de celle du Brésil, un taux de 3 ou 4 %
annuels d'augmentation du PIB s'avère plus
qu'acceptable pour la bourgeoisie. Ce cadre
économique mondial a favorisé spécialement
une grande croissance des exportations du
pays, dans des secteurs comme l'alimentation,
les minéraux, les automobiles, etc.
Cela a permis au gouvernement de Lula deux
choses importantes. La première a été de
maintenir une relation structurellement «
tranquille » avec la bourgeoisie brésilienne
et avec les entreprises et les banques
impérialistes, qui ont battu des records de
profits. Il a payé ponctuellement la dette
externe sans souffrir pour autant de grands
problèmes financiers. La seconde chose est
que, bien que l'inégalité sociale profonde
ait été maintenue presque au même niveau dans
son gouvernement (le Brésil est un des pires
pays du monde dans la distribution du
revenu), il a pu amortir l'attaque sur les
salaires, atténuer légèrement le chômage et
disposer d'importants fonds pour des
politiques d'assistance.
Les politiques
d'assistance
Ces politiques sont destinées aux secteurs
les plus marginalisés de la population. Dans
le passé, elles ont été l'apanage de régimes
conservateurs populistes mais maintenant
elles sont soutenues officiellement par la
Banque Mondiale.
En plus de maintenir quelques politiques
préexistantes, comme les retraites et les
pensions des petits agriculteurs, la plus
importante créée par son gouvernement en
2003, comme une partie de ce qu'on appelle le
"plan faim zéro", est celle appelée "bourse
famille". Elle consiste en une subvention
mensuelle d'environ 36 euros à toutes les
familles dont les recettes n'arrivent pas à
un salaire minimal (139 euros par mois). Le
montant est assez petit mais représente, dans
beaucoup de cas, la seule recette qu'ont ces
familles, comme complément très important à
ce qu'elles obtiennent avec des activités de
revenu très bas, telles que le recyclage
d'ordures ou l'agriculture de subsistance.
Actuellement, il y a quelques dix millions de
familles qui reçoivent cette subvention, ce
qui représente plus de 40 millions de
personnes. D'autres politiques de ce type
sont les bourses d'étude pour les enfants de
familles de bas revenu, la mise à disposition
de médicaments gratuits aux secteurs de
maigres ressources, de petites aides aux
agriculteurs petits propriétaires, etc..
|
Ceci a permis au
gouvernement de Lula de se créer une nouvelle
base d'appui social. Il s'agit d'un système
de « clientèle » qui s'assure le vote de ces
secteurs qui veulent maintenir cette recette,
misérable mais indispensable à leur survie.
Ce n'est donc pas par hasard que Lula obtient
la plus grande intention de vote dans le
Nord-Est, la région la plus pauvre du pays
et, en même temps, bénéficiaire de ces
plans.
Lula n'a pu appliquer qu'à
moitié les attaques contre les
travailleurs
Pendant la première moitié de son mandat,
Lula a pu mener à bien une des mesures
exigées par la bourgeoisie : la réforme du
système de retraite des fonctionnaires. Il a
dû faire face à des grèves dures et à des
luttes des travailleurs de l'Etat, dont cette
expérience avec le gouvernement allait
devenir un des principaux points d'appui pour
la construction de Conlutas. Mais sur la base
d'une campagne contre les « privilèges » des
fonctionnaires, il a obtenu une certaine «
neutralité » du reste de la société et
d'autres secteurs de travailleurs.
Toutefois, la crise profonde que les
scandales de corruption ont ouverte dans le
gouvernement et dans le Congrès l'ont obligé
à retarder, pour son prochain mandat, la
grande attaque contre les travailleurs :
la réforme du travail, qui
prétend éliminer des conquêtes comme le
treizième mois, réduire l'actuelle période
d'un mois de vacances, réduire les
indemnisations pour des licenciements,
assouplir les mécanismes d'embauche, etc., et
la réforme syndicale qui
l'accompagne, destinée à donner les pleins
pouvoirs aux bureaucraties centrales au
désavantage des syndicats de base. En outre,
contrairement à son prédécesseur, il n'a
effectué aucune privatisation importante.
Par leur lutte contre la réforme de la
prévision sociale, d'importants secteurs de
fonctionnaires sont déjà dans l'opposition au
gouvernement de Lula et soutiendront Heloísa
Helena. Mais la remise à plus tard de la
réforme de travail a fait que l'expérience
des travailleurs industriels et des services
privés est beaucoup plus mitigée. C'est
pourquoi, la majorité d'entre eux votera à
nouveau pour Lula « contre la droite », bien
qu'avec beaucoup de méfiance et sans les
grands espoirs qu'ils avaient en 2002.
Un candidat adverse très à
droite
Finalement, un autre facteur en faveur de
Lula sont les caractéristiques de son
principal opposant, Geraldo Alckmin, candidat
de la coalition PSDB-PFL. En plus d'être
pratiquement inconnu hors de l'Etat de São
Paulo, dont il a été gouverneur, Ackmin
apparaît comme l'expression des secteurs les
plus à droite de l'opposition et son image
est liée à celle de Fernando Henrique
Cardoso, haï par les travailleurs et le
peuple. Précisément, la principale tactique
de Lula dans la campagne électorale a été de
mettre un signe égal entre Alckmin et FHC. De
manière secondaire, le fait qu'Alckmin est
une personne avec très peu de charisme
populaire a aussi son influence. Ce qui est
certain est que sa campagne n'est jamais
parvenue à prendre pied à fond ni à menacer
sérieusement Lula.
Les perspectives
Bien que, nous le répétons, l'impact
qu'auront les derniers scandales de
corruption n'est pas encore clair, la
situation paraît se diriger vers un probable
triomphe électoral de Lula. Dans ce cadre, il
est important que nous voyions les
perspectives possibles pour le Brésil dans la
prochaine période.
En premier lieu, nous signalons que ce
triomphe, même s'il dépasse en voix et en
pourcentage celui de 2002, est très différent
de ce dernier. D'abord, parce qu'il est basé
beaucoup plus sur l'appui des secteurs le
plus marginalisés et appauvris. Deuxièmement,
comme nous l'avons indiqué déjà, la classe
ouvrière le votera avec une méfiance beaucoup
plus grande et sans les grands espoirs de
d'alors. En 2002, c'était un vote
enthousiaste et avec l'espérance que l'on
pouvait « changer le Brésil ». Maintenant
c'est beaucoup plus un « vote utile ».
Le prochain gouvernement de Lula essayera
sûrement, dès le début, de profiter de sa
victoire électorale pour appliquer la réforme
du travail et d'autres attaques envers les
travailleurs, telles qu'une nouvelle réforme
de la prévision sociale. En outre, une
détérioration possible de la situation
économique mondiale et le début d'une période
de décroissance du PIB l'obligeront à avoir à
redoubler ces attaques. En même temps, des
outils-clefs pour le contrôle des masses,
comme le PT et la CUT, ont souffert d'une
usure beaucoup plus grande que la figure de
Lula.
La lutte des travailleurs de Volkswagen
contre les licenciements dans l'usine de São
Bernardo et d'autres luttes qui ont eu lieu
dans le pays indiquent que les travailleurs
brésiliens ne sont pas disposés à accepter
passivement ces attaques et qu'ils réagiront.
La perspective la plus probable est donc que
le second mandat de Lula soit marqué par des
chocs beaucoup plus forts entre le
gouvernement et les travailleurs et par une
avancée beaucoup plus grande dans
l'expérience des travailleurs avec le Front
Populaire.
Dans cette perspective, l'espace électoral
gagné par le Front de Gauche, avec la
participation du PSTU, ainsi que la
construction et la croissance de Conlutas,
montrent qu'on est déjà en train de forger
les outils qui permettront aux travailleurs
d'être plus forts dans cette lutte.
|