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Article paru dans Courrier International n°123

Pseudo puce Dossier Brésil

Brésil : élections et perspectives
Le 1er octobre, il y aura des élections présidentielles au Brésil. Deux faits sautent aux yeux dans la campagne électorale. Le premier est que, très probablement, Lula obtiendra sa réélection au premier tour, avec un avantage important sur son principal adversaire, Geraldo Alckmin, candidat de l'opposition bourgeoise de droite (PSDB-PFL). Toutefois, l'incidence que peut avoir sur le vote le dernier scandale de corruption, apparu il y a quelques jours et impliquant le gouvernement, n'est pas encore claire. Le deuxième fait, que nous analysons dans un article à part, est que la candidature d'Heloísa Helena, pour le Front de Gauche PSOL-PSTU-PCB, est parvenue à casser cette polarisation et est crédité d’une intention de vote qui s'est stabilisée autour de 9%.
Face à cette perspective, pour beaucoup de ceux qui suivent la situation au Brésil apparaît une question inévitable : comment est-il possible que Lula puisse obtenir une réélection tellement confortable après avoir gouverné dans la continuité et l'approfondissement de la politique néo-libérale du président précédent, Fernando Henrique Cardoso, et avec les scandales de corruption auxquels il a été mêlé ?

Sur le véritable caractère de son gouvernement, Lula lui-même a déclaré, sans ambiguïté, que « les riches, les entreprises et les banques ont gagné davantage d'argent que personne d'autre » sous son gouvernement (Folha de São Paulo, 18/9/2006). Lula a complètement raison en cela. Par exemple, la Folha OnLine (22/02/2006) a informé que: « les profits des cinq plus grandes banques brésiliennes ont atteint le volume record de 18,4 milliards de real en 2005 [7 milliards d'euros], le meilleur résultat historique de l'histoire du système bancaire brésilien ».

Alors, pour répondre à cette question, il faut analyser plusieurs facteurs qui se sont combinés dans la réalité actuelle.

Le succès du Front Populaire préventif

Lula a gagné sa première élection présidentielle à la fin de l'année 2002, au milieu du processus révolutionnaire et de la grande montée des mouvements de masses qui parcourait l'Amérique Latine. Ce processus avait déjà provoqué la chute du gouvernement de Jamil Mahuad (Equateur, janvier 2000) et de Fernando de la Rúa (Argentine, décembre 2001) et la défaite du coup pro-impérialiste contre Hugo Chávez (Venezuela, avril 2002). En même temps, son triomphe a été l'expression d'un grand désir de changement du peuple brésilien, après 8 années de politiques pro-impérialistes, de privatisations et d'attaques envers les travailleurs, appliquées par Fernando Enrique Cardoso.

Dans ce contexte, l'impérialisme et la bourgeoisie brésilienne ont appliqué la politique du « Front Populaire préventif », c'est-à-dire, un gouvernement bourgeois dirigé par le principal dirigeant ouvrier du pays, et soutenu par des organisations de masses comme le PT et la CUT, afin d'éviter que le Brésil ne soit entraîné par la vague révolutionnaire latino-américaine.

Par son prestige dans la classe ouvrière et dans le peuple, Lula était celui qui avait les meilleures conditions pour le faire. En même temps, comme il a d'ailleurs déclaré dans cette campagne électorale, il était le seul qui pouvait garantir l'application de mesures centrales exigées par la bourgeoisie et l'impérialisme, comme les réformes du système de prévision sociale et du régime de travail, sans que la situation lui échappe.

Bien que, pour des raisons que nous analyserons par la suite, le gouvernement de Lula ait seulement pu appliquer une partie de ces mesures, il est certain que, jusqu'à présent, il a été couronné de succès dans son objectif d'éviter le débordement révolutionnaire des travailleurs et du peuple brésilien. En même temps, cela signifie que l'expérience des masses sur le véritable caractère de classe du gouvernement de Front Populaire est encore partielle. Voilà pourquoi elles sont disposées à lui donner la possibilité d'un second mandat.

La situation économique mondiale

Un facteur important qui a aidé le gouvernement de Lula, a été le fait que l'économie mondiale a entamé, fin 2002, une période de croissance qui subsiste encore. L'économie brésilienne a pu profiter un peu de cette croissance, quoique avec des taux bien plus bas que ceux d'autres pays du continent, comme l'Argentine ou le Venezuela. Mais dans une économie capitaliste du volume de celle du Brésil, un taux de 3 ou 4 % annuels d'augmentation du PIB s'avère plus qu'acceptable pour la bourgeoisie. Ce cadre économique mondial a favorisé spécialement une grande croissance des exportations du pays, dans des secteurs comme l'alimentation, les minéraux, les automobiles, etc.

Cela a permis au gouvernement de Lula deux choses importantes. La première a été de maintenir une relation structurellement « tranquille » avec la bourgeoisie brésilienne et avec les entreprises et les banques impérialistes, qui ont battu des records de profits. Il a payé ponctuellement la dette externe sans souffrir pour autant de grands problèmes financiers. La seconde chose est que, bien que l'inégalité sociale profonde ait été maintenue presque au même niveau dans son gouvernement (le Brésil est un des pires pays du monde dans la distribution du revenu), il a pu amortir l'attaque sur les salaires, atténuer légèrement le chômage et disposer d'importants fonds pour des politiques d'assistance.

Les politiques d'assistance

Ces politiques sont destinées aux secteurs les plus marginalisés de la population. Dans le passé, elles ont été l'apanage de régimes conservateurs populistes mais maintenant elles sont soutenues officiellement par la Banque Mondiale.

En plus de maintenir quelques politiques préexistantes, comme les retraites et les pensions des petits agriculteurs, la plus importante créée par son gouvernement en 2003, comme une partie de ce qu'on appelle le "plan faim zéro", est celle appelée "bourse famille". Elle consiste en une subvention mensuelle d'environ 36 euros à toutes les familles dont les recettes n'arrivent pas à un salaire minimal (139 euros par mois). Le montant est assez petit mais représente, dans beaucoup de cas, la seule recette qu'ont ces familles, comme complément très important à ce qu'elles obtiennent avec des activités de revenu très bas, telles que le recyclage d'ordures ou l'agriculture de subsistance. Actuellement, il y a quelques dix millions de familles qui reçoivent cette subvention, ce qui représente plus de 40 millions de personnes. D'autres politiques de ce type sont les bourses d'étude pour les enfants de familles de bas revenu, la mise à disposition de médicaments gratuits aux secteurs de maigres ressources, de petites aides aux agriculteurs petits propriétaires, etc..

Ceci a permis au gouvernement de Lula de se créer une nouvelle base d'appui social. Il s'agit d'un système de « clientèle » qui s'assure le vote de ces secteurs qui veulent maintenir cette recette, misérable mais indispensable à leur survie. Ce n'est donc pas par hasard que Lula obtient la plus grande intention de vote dans le Nord-Est, la région la plus pauvre du pays et, en même temps, bénéficiaire de ces plans.

Lula n'a pu appliquer qu'à moitié les attaques contre les travailleurs

Pendant la première moitié de son mandat, Lula a pu mener à bien une des mesures exigées par la bourgeoisie : la réforme du système de retraite des fonctionnaires. Il a dû faire face à des grèves dures et à des luttes des travailleurs de l'Etat, dont cette expérience avec le gouvernement allait devenir un des principaux points d'appui pour la construction de Conlutas. Mais sur la base d'une campagne contre les « privilèges » des fonctionnaires, il a obtenu une certaine « neutralité » du reste de la société et d'autres secteurs de travailleurs.

Toutefois, la crise profonde que les scandales de corruption ont ouverte dans le gouvernement et dans le Congrès l'ont obligé à retarder, pour son prochain mandat, la grande attaque contre les travailleurs : la réforme du travail, qui prétend éliminer des conquêtes comme le treizième mois, réduire l'actuelle période d'un mois de vacances, réduire les indemnisations pour des licenciements, assouplir les mécanismes d'embauche, etc., et la réforme syndicale qui l'accompagne, destinée à donner les pleins pouvoirs aux bureaucraties centrales au désavantage des syndicats de base. En outre, contrairement à son prédécesseur, il n'a effectué aucune privatisation importante.

Par leur lutte contre la réforme de la prévision sociale, d'importants secteurs de fonctionnaires sont déjà dans l'opposition au gouvernement de Lula et soutiendront Heloísa Helena. Mais la remise à plus tard de la réforme de travail a fait que l'expérience des travailleurs industriels et des services privés est beaucoup plus mitigée. C'est pourquoi, la majorité d'entre eux votera à nouveau pour Lula « contre la droite », bien qu'avec beaucoup de méfiance et sans les grands espoirs qu'ils avaient en 2002.

Un candidat adverse très à droite

Finalement, un autre facteur en faveur de Lula sont les caractéristiques de son principal opposant, Geraldo Alckmin, candidat de la coalition PSDB-PFL. En plus d'être pratiquement inconnu hors de l'Etat de São Paulo, dont il a été gouverneur, Ackmin apparaît comme l'expression des secteurs les plus à droite de l'opposition et son image est liée à celle de Fernando Henrique Cardoso, haï par les travailleurs et le peuple. Précisément, la principale tactique de Lula dans la campagne électorale a été de mettre un signe égal entre Alckmin et FHC. De manière secondaire, le fait qu'Alckmin est une personne avec très peu de charisme populaire a aussi son influence. Ce qui est certain est que sa campagne n'est jamais parvenue à prendre pied à fond ni à menacer sérieusement Lula.

Les perspectives

Bien que, nous le répétons, l'impact qu'auront les derniers scandales de corruption n'est pas encore clair, la situation paraît se diriger vers un probable triomphe électoral de Lula. Dans ce cadre, il est important que nous voyions les perspectives possibles pour le Brésil dans la prochaine période.

En premier lieu, nous signalons que ce triomphe, même s'il dépasse en voix et en pourcentage celui de 2002, est très différent de ce dernier. D'abord, parce qu'il est basé beaucoup plus sur l'appui des secteurs le plus marginalisés et appauvris. Deuxièmement, comme nous l'avons indiqué déjà, la classe ouvrière le votera avec une méfiance beaucoup plus grande et sans les grands espoirs de d'alors. En 2002, c'était un vote enthousiaste et avec l'espérance que l'on pouvait « changer le Brésil ». Maintenant c'est beaucoup plus un « vote utile ».

Le prochain gouvernement de Lula essayera sûrement, dès le début, de profiter de sa victoire électorale pour appliquer la réforme du travail et d'autres attaques envers les travailleurs, telles qu'une nouvelle réforme de la prévision sociale. En outre, une détérioration possible de la situation économique mondiale et le début d'une période de décroissance du PIB l'obligeront à avoir à redoubler ces attaques. En même temps, des outils-clefs pour le contrôle des masses, comme le PT et la CUT, ont souffert d'une usure beaucoup plus grande que la figure de Lula.

La lutte des travailleurs de Volkswagen contre les licenciements dans l'usine de São Bernardo et d'autres luttes qui ont eu lieu dans le pays indiquent que les travailleurs brésiliens ne sont pas disposés à accepter passivement ces attaques et qu'ils réagiront. La perspective la plus probable est donc que le second mandat de Lula soit marqué par des chocs beaucoup plus forts entre le gouvernement et les travailleurs et par une avancée beaucoup plus grande dans l'expérience des travailleurs avec le Front Populaire.

Dans cette perspective, l'espace électoral gagné par le Front de Gauche, avec la participation du PSTU, ainsi que la construction et la croissance de Conlutas, montrent qu'on est déjà en train de forger les outils qui permettront aux travailleurs d'être plus forts dans cette lutte.

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