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Article paru dans Courrier International n°126

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Où va le gouvernement d'Evo Morales ?
La situation en Bolivie est toujours en ébullition: la négociation avec les entreprises étrangères pour le pétrole et le gaz ; la confrontation sanglante produite par le contrôle d'une mine à Huanuni ; la paralysie de l'Assemblée Constituante ; des mobilisations ouvrières et paysannes ; des marches promues par l'oligarchie de Santa Cruz...
Mis sous pression aussi bien par la bourgeoisie et la droite que par les conflits dans le mouvement de masses, qui cherche désespérément un emploi et de meilleures conditions de vie, Evo Morales a accusé ses adversaires «d'essayer de l'affaiblir avec des rumeurs d'un coup d'Etat » et a assuré que « rien ni personne n'arrêtera la révolution démocratique et culturelle » qu'il représente. Que se passe-t-il réellement en Bolivie et où va le gouvernement d'Evo Morales?

Un gouvernement de Front Populaire

Pour répondre à ces questions, nous devons rappeler que le gouvernement d'Evo Morales est un Front Populaire. C'est-à-dire, contrairement aux gouvernements bourgeois traditionnels, qu’il a à sa tête un dirigeant du mouvement de masses (dans ce cas, d'un secteur du paysannerie bolivienne) et qu’il est soutenu par des organisations de masses de la campagne et des villes.

Ce caractère spécial des dirigeants et des organisations qui le soutiennent fait que des secteurs très importants du mouvement de masse se trompent et voient les fronts populaires comme « leur » gouvernement et non comme ce qu'ils sont vraiment : des instruments auxquels la bourgeoisie et l'impérialisme font appel pour faire face aux moments les plus difficiles de la lutte des classes.

La bourgeoisie bolivienne et l'impérialisme ont mis leurs espoirs sur Tuto Quiroga, mais ils ont été obligés d'accepter le gouvernement d'Evo pour une raison simple : depuis la chute de Gonzalo Sánchez de Lozada, en 2003, il y a un processus révolutionnaire dans le pays qui s'est manifesté dans la chute de son successeur, Carlos Mesa et, de manière déformée, dans la large victoire électorale d'Evo Morales. Dans ces conditions, le gouvernement d'Evo est devenu pour eux la meilleure alternative pour contrôler ce processus et essayer de le mettre en échec.

Chevauchant un poulain sauvage

Le gouvernement d'Evo est apparu comme le reflet déformé du processus révolutionnaire. C'est pourquoi, d'une certaine manière, il est emprisonné au milieu des principales forces sociales de la lutte de classes, « un bouchon de liège qui sépare deux couteaux » selon l'expression de Léon Trotsky.

D'une part, il subit la pression et les exigences de la bourgeoisie et de l'impérialisme pour qu'il défende leurs intérêts, et avance contre la révolution. D'autre part, il subit la pression de la mobilisation des masses qui exigent qu'il réalise les espoirs qui l'ont porté au pouvoir et il est obligé de faire des concessions... que la bourgeoisie essaye de désarmer dès qu'elle peut. C'est pourquoi, sa politique est oscillante, pleine d'avancées et de reculs, selon la pression dominante à chaque moment.

Mais ces oscillations ont toujours lieu dans la perspective plus stratégique de protéger les intérêts de la bourgeoisie et de l'impérialisme. Le Front Populaire d'Evo est comme un cavalier au service de la bourgeoisie qui doit apprivoiser le « poulain sauvage » des masses révolutionnaires. Pour le faire, il fait appel à son prestige parmi les masses. Son plan est de prendre les mots d'ordre les plus ressentis par les masses, d'y donner suite de manière partielle en leur enlevant le contenu révolutionnaire, pour pouvoir dire : « nous appliquons le programme de la révolution ».

Par exemple, dans le cadre d'un discours anti-impérialiste, il a décrété une nationalisation partielle des hydrocarbures et a obtenu une augmentation des recettes pour le pays, mais il maintient la part du lion de cette affaire entre les mains des compagnies étrangères. Il avance avec une réforme agraire partielle qui affecte des terres aujourd'hui improductives, pour éviter que cette réforme affecte les grandes propriétés agricoles, d'élevage et de bois. Il essaye que l'Assemblée Constituante soit « originelle », mais il enlève de ses débats les sujets les plus importants. En même temps, comme il concéder « un peu plus » pour freiner la révolution, il y a souvent des heurts avec des secteurs bourgeois qui sont affectés par ces concessions réclamées par les masses.

Le « capitalisme andin » du MAS

Pour mettre ce plan en oeuvre, le gouvernement du MAS affirme que sa politique est de concilier les intérêts des classes, c'est-à-dire, les « intérêts nationaux » du peuple et des majorités opprimées avec ceux du grand capital. C'est le sens qu'il donne au concept de « capitalisme andin ».

Le vice-président Álvaro García Linera l'expliquait comme « un modèle de développement capitaliste qui combine les trois plates-formes économiques en vigueur en Bolivie : la moderne ou strictement industrielle, l'andine communautaire et l'amazonienne. [...] Elles trouvent des mécanismes d'articulation "non brutale" [...] pour réguler l'expansion de l'économie industrielle, lui extraire ses excédents et transférer ceux-ci au cadre communautaire pour renforcer des formes d'auto-organisation et de développement marchand proprement andin-amazonien ». Il s'agirait de soutenir l'économie familiale de petite et moyenne échelle, mais sans rompre avec la domination des entreprises impérialistes et étrangères dans le pays.

Dans ce cadre, l'Etat national a « une importance décisive comme responsable du bien-être collectif et de la régulation des marchés, à condition que l'interventionnisme aille de pair avec l'initiative privée. C'est une tentative de combiner des valeurs du capitalisme et du socialisme dans le but de dépasser les deux, mais sans mettre en question la genèse de la production capitaliste. » Cette idée se résumerait dans les mots d'Evo adressés aux entreprises étrangères : « La Bolivie veut des partenaires, non des patrons » (1).

Une proposition impossible à réaliser

Cette tentative de concilier « les valeurs du capitalisme et du socialisme... sans mettre en question la genèse de la production capitaliste » est une nouvelle version de la proposition d' « humaniser le capitalisme ». Toute l'histoire contemporaine montre que c'est impossible : on ne peut pas défendre les intérêts des travailleurs et du peuple sans attaquer, en même temps, ceux de la bourgeoisie et de l'impérialisme.

En s'appuyant sur la force du processus révolutionnaire, Evo obtient quelques petites concessions de l'impérialisme et, en même temps, accorde des concessions aux masses. En ce sens, les recettes de l'Etat bolivien, augmentées par les nouveaux contrats du pétrole et du gaz et la hausse internationale des prix des minéraux, peuvent donner à Evo un certain répit et une certaine marge de temps pour maintenir le soutien du peuple (qui est toujours majoritaire). Il a décrété une augmentation du salaire minimal et la concession d'une prime éducative annuelle. Et il est en train de promouvoir un programme d'alphabétisation, avec des fonds et des professeurs vénézuéliens, et de soins de santé, avec des médecins cubains. Ceci pourra donner l'impression superficielle que le « capitalisme andin » et la conciliation de classes sont possibles. Mais ce n'est qu'une illusion temporaire. La situation révolutionnaire bolivienne est toujours en cours et, très probablement, « les couteaux » se heurteront à nouveau dans de nouvelles confrontations et plus dures.

La bourgeoisie et l'impérialisme essayeront d'obtenir que l'illusion créée par le Front Populaire parvienne « à endormir » les masses et leur permette de mettre fin à la situation révolutionnaire, après quoi ils pourront récupérer ce que les masses ont obtenu durant ces années. De notre part, nous confions que, au cours du processus, les travailleurs et les masses comprendront de mieux en mieux que les mesures tièdes d'Evo ne sont pas suffisantes pour résoudre le problème du chômage, des bas salaires, de la pauvreté et la misère, ou pour obtenir la terre des grands propriétaires.

Autrement dit, elles comprendront que, pour obtenir ces revendications, elles ont besoin de recommencer leur mobilisation révolutionnaire, de dépasser le gouvernement d'Evo Morales, et d'imposer ainsi de vraies solutions à leurs revendications et leurs nécessités les plus urgentes. Dans ce processus, la construction d'organisations de masses pour mener cette lutte est à l'ordre du jour, et l'expérience historique de la construction de la COB y aidera beaucoup. En plus, dans ce processus de lutte, une autre tâche centrale est celle de la construction d'un parti révolutionnaire qui intervient dans les luttes actuelles et qui prépare cette perspective stratégique.


(1) Voir l'interview à Alvaro García Linera, « Le capitalisme andin-amazonien est la proposition du MAS » par Miguel Lora, http://www.bolpress.com/ 07/10/05.

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