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Article paru dans Courrier International n°126

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La politique concernant les hydrocarbures
Les hydrocarbures sont un secteur clef pour analyser la politique du gouvernement d'Evo. D'abord, la pression du processus révolutionnaire l'a amené à promulguer le Décret de Nationalisation des Hydrocarbures (qui récupère la propriété des réserves). Bien que ce décret ne considère pas l'expropriation des transnationales et se limite à ouvrir un processus de négociation avec elles, il a été une mesure progressiste, un premier pas vers une récupération des hydrocarbures, la revendication centrale de l'« Agenda d'Octobre »(1) du processus révolutionnaire de 2003.

Quelques mois plus tard, le ministre du secteur des hydrocarbures du moment, Andres Solís Rada, a promulgué une résolution en application du décret, pour permettre le contrôle de l'Etat sur les raffineries et mettre un terme à une prime aux industries pétrolières pour « produire pour le marché interne ». Ceci a provoqué la protestation de Petrobras, la principale entreprise étrangère en Bolivie et une des plus touchées par la mesure, et du président brésilien Lula da Silva. Face à cela, le gouvernement a décidé « de congeler temporairement la mesure afin de ne pas interférer dans les négociations avec Petrobras ». Solís Rada, étant désavoué, a dû renoncer à son poste, bien qu'étant le plus populaire des ministres.

Le 31/10/06, au terme des 6 mois de négociation prévus par la loi pour les nouveaux accords, l'Etat bolivien a signé avec 10 entreprises transnationales(2) de nouveaux contrats d'opération pour l'exploitation et l'exportation de gaz et de pétrole, d'une durée allant de 24 à 31 ans, selon les cas.

Consolidation des entreprises pétrolières

Les transnationales deviennent des « entreprises de services » qui livrent formellement leur production à l'entreprise étatique YPFB, à qui revient la charge de superviser les contrats de commercialisation et de distribution des impôts aux régions et aux départements. De cette manière, YPFB devient une entreprise de supervision, sans toutefois contrôler les opérations du secteur des hydrocarbures.

Les entreprises étrangères maintiennent la propriété de leurs investissements et actifs. C'est-à-dire, on a à nouveau «transféré les décisions concernant les champs pétroliers aux transnationales, ce qui met un terme à toute possibilité de reconstruire une entreprise pétrolière de propriété bolivienne »(3) avec un contrôle sur l'ensemble de la chaîne productive. Comme le dénonce le journal Hora 25 : « Le Gouvernement d'Evo a renouvelé, pour une nouvelle période de 30 ans, les opérations des entreprises pétrolières qui ont volé et pillé aux boliviens une de leurs dernières ressources naturelles. Ce sont des entreprises qui ont commis de multiples irrégularités et qui, sans recevoir aucune sanction, reçoivent leur certificat de bonne conduite et un nouveau délai important pour continuer à opérer dans le futur ».

Les conditions précises fixées pour les contrats ne sont pas encore connues, notamment la question des prix, un sujet crucial encore en discussion. Il est toutefois défini qu'il n'y aura plus un prix national « à la sortie de puits » et que le prix payé par YPFB à chaque entreprise pétrolière sera calculé en fonction de ses coûts de prospection et d'exploitation.

Selon la propagande gouvernementale, on prévoit une recette additionnelle pour l'Etat, en marge de l'encaissement de 50% d'impôts déjà prévus dans la loi précédente, qui sera variable selon les investissements effectués par les entreprises.(4) Le directeur de Petrobras, José Fernando de Freitas, l'explique de cette manière : « Les nouveaux contrats offrent des conditions optimales... la participation du gouvernement bolivien sera supérieure aux 50% qu'il avait jusqu'à mai de cette année, mais inférieures aux 82% des derniers deux mois ».(5) L'entreprise transnationale Repsol-YPF s'est montrée aussi satisfaite : « Ce sera positif parce que cela permettra des investissements avec la sécurité juridique nécessaire ».(6)

L'affaire de l'exportation

Cette approbation des entreprises étrangères est due au fait qu'elles continuent à être les propriétaires réels de l'affaire de l'exportation régionale du gaz : « Le pays est dans l'impossibilité de négocier sa participation sur les marchés brésilien et argentin, où les transnationales achètent le gaz bon marché à la Bolivie et le vendent à des prix internationaux. Repsol l'importera de la Bolivie à 5 dollars et le revendra aux argentins (et l'exportera par la suite au Chili) à 8 dollars. Petrobras l'achète à 4,30 dollars et le vendra aux consommateurs brésiliens à 10 dollars ».(7)

Parallèlement aux contrats prévus par la loi, d'autres accords de provision de grandes quantités de gaz ont été signés avec l'Argentine et le Brésil, aux prix mentionnés. Pour honorer ces deux grands accords, la Bolivie devra amplifier sa capacité productive actuelle.(8) Et cet investissement sera fait par les transnationales sans aucun effort, moyennant les grands profits qu'ils obtiendront de la revente du gaz. Autrement dit, la politique d'Evo Morales consolide un modèle dans lequel la Bolivie se limite à être fournisseur de la matière première, tandis que les entreprises étrangères s'approprient la part du lion de l'affaire de l'exportation.

En même temps, le gaz est exporté sans aucun traitement qui y incorpore de la valeur ajoutée et sans profiter des possibilités de la liquéfaction dans le pays, possibilités qui seront aussi exploitées à l'étranger.(9) Ce n'est pas par hasard que la politique d'Evo a été critiquée par plusieurs experts boliviens. Ils affirment que, avec les recettes pour la production actuelle, et considérant ce point comme une priorité nationale et avec l'appui de « pays amis » comme le Venezuela, qui possède déjà ces technologies, on pourrait développer un projet national d'industrialisation qui aiderait au contrôle de l'Etat bolivien sur l'ensemble du revenu pétrolier.(10)

Des recettes plus importantes

Indépendamment de cette analyse, on estime que les recettes pour le Trésor Général de la Nation, obtenues des nouveaux contrats, dépasseront le milliard de dollars annuels. C'est-à-dire, cela triplera les recettes de l'année 2005 (avant le décret d'Evo). Le chiffre peut paraître peu significatif mais est très grand pour la Bolivie: ces 700 à 800 millions de dollars additionnels représentent entre 8 et 9% du PIB du pays en 2005 et plus de 15% du budget national de cette même année.

Ce n'est donc pas par hasard que la bourgeoisie de la région de l'Altiplano s'est mise à exprimer sa conformité avec les accords : « Ce n'est peut-être pas une nationalisation dans le sens strict du mot, mais il s'agit certainement de conditions favorables pour le pays ». Ce n'est pas par hasard que la bourgeoisie de Santa Cruz et de Tarija, les départements dont le sous-sol contient le pétrole et le gaz, font pression pour leur «autonomie » afin d'obtenir part plus importante de ces recettes.

En même temps, la majorité du peuple bolivien a l'impression, que même sans être une véritable nationalisation, il s'agit bien d'un « pas en avant ». Il commence à recevoir quelques petites concessions comme l'augmentation salariale, le plan Juancito Pinto (subventions aux familles les plus pauvres) et la « prime éducative ».

Mais la politique d'Evo Morales représente « du pain pour aujourd'hui et la faim pour demain » parce que la partie la plus importante du revenu des hydrocarbures est remise aux entreprises étrangères et ne promeut pas l'industrialisation. C'est pourquoi, elle tend à répéter le même cycle négatif que l'histoire bolivienne a déjà connu deux fois : l'argent de la colline de Potosí et l'étain ont été pillés, mais la Bolivie a continué à être un pays très pauvre, malgré ses immenses ressources énergétiques et minérales. Le seul chemin pour éviter que ce cycle se répète est d'imposer une véritable nationalisation des hydrocarbures, c'est-à-dire d'exproprier les compagnies étrangères pour que YPFB soit transformée en une entreprise étatique monopolistique qui, avec le contrôle des travailleurs et du peuple bolivien, assure que l'exploitation et la commercialisation des hydrocarbures soient mises au service de leurs intérêts et de leurs nécessités.


(1) Les principales revendications sociales, connues comme l'« Agenda d'Octobre » sont : la nationalisation des hydrocarbures, avec expropriation des transnationales (dans les rues de El Alto et La Paz, les gens criaient : Dehors les entreprises !) ; l'industrialisation du gaz en Bolivie (« Le gaz pour les boliviens », « Le gaz est à nous, le récupérer est notre devoir !) ; et l'Assemblée Constituante, pour refonder le pays.

(2) VINTAGE, TOTAL, REPSOL YPF, CHACO, ANDINE, BRITISH GAZ, PETROBRAS ENERGY, PETROBRAS BOLIVIA, PLUSPETROL et MATPETROL (La Razón, 31 octobre 2006).

(3) Hora 25 Nº 44, du 10 au 24 novembre 2006.

(4) Il est démontré que les entreprises transnationales ont menti sur les investissements effectués : «Pour que les entreprises pétrolières acceptent la signature de nouveaux contrats, le Gouvernement a négocié l'incorporation dans les accords d'une annexe G, qui permet de concilier les investissements certifiés par les compagnies et ceux qu'établiront les audits demandés par le ministère des Hydrocarbures (...) Un des rapports préliminaires de l'Unité de Contrôle du ministère des Hydrocarbures a confirmé que REPSOL YPF, TOTAL, PETROBRAS et PLUSPETROL ont manqué d'investir 1.350 millions de dollars dans la perforation de 55 puits et qu'ils ont gonflé leurs coûts d'exploration à 394 millions de dollars, quand l'opération a coûté seulement 21,7 millions de dollars. L'Exécutif a accepté les investissements déclarés par les entreprises, par manque de temps ». (La Prensa, 31/10/06) -

(5) Hora 25 Nº 44.

(6) La Prensa, 31 octobre 2006

(7) Ibidem.

(8) « La production actuelle d'hydrocarbures du pays est de 100 mille bouteilles de gaz par jour, de 50 mille barils de brut et de 30 millions de m³ de gaz par jour. » (Hora 25 Nº 44)

(9) Des processus comme la liquéfaction et la cryogénie permettent de séparer les composants liquéfiables du gaz (comme le méthanol), qui représentent 5% du volume du gaz à la sortie du puits. Après séparation, la valeur de ces produits sur le marché est équivalente à celle du reste du gaz qui, d'autre part, maintient toute sa valeur calorique.

(10) Par exemple, le grand champ de la Marguerite requiert un investissement de 300 millions de dollars mais produirait un revenu pétrolier de quelques 50 milliards de dollars. (Hora 25 Nº 44)

Les Etats-Unis : « un partenaire stratégique »

Les négociations permanentes avec les multinationales pétrolières et minières font partie d'une capitulation de plus en plus importante à l'impérialisme américain, après quelques confrontations verbales initiales. Dans un discours récent, à l'occasion de la présentation aux journalistes de quelques 800 projets américains d'investissement et de financement, le vice-président bolivien, Álvaro García Linera, a déclaré: « Les Etats-Unis ont été, sont et seront un allié stratégique de la Bolivie ». Et pour qu'il ne reste aucun doute, le vice-président a ajouté : « Les relations avec les Etats-Unis sont en train de s'améliorer de façon croissante ». (Clairín, 20/10/2006)

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