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Article paru dans Courrier International n°127
C'est quoi le socialisme du 21ème siècle ?
Hugo Chavez a affirmé que le Venezuela est entré de manière décisive dans l'étape de la « construction du socialisme ». Accompagné de quelques éminences intellectuelles, il appelle ce socialisme « socialisme du 21ème siècle », pour indiquer qu'il aurait des caractéristiques différentes, aussi bien avec la proposition plus générale énoncée par Marx au 19ème siècle qu'avec les expériences qui ont eu lieu au 20ème siècle dans différents pays. Le Venezuela va-t-il donc réellement dans cette direction ?

Un changement dans la réalité latino-américaine

Avant d'aborder le fond de ce débat, il nous paraît important de signaler que la proclamation elle-même de ce « socialisme » met en évidence un changement important dans la situation latino-américaine et dans la conscience des masses du continent depuis les années 90’. Dans les années qui ont suivi la chute du Mur de Berlin et l'effondrement des Etats dits du « socialisme réel », l'impérialisme a lancé une forte campagne idéologique sur « la mort du socialisme » et « le triomphe du capitalisme », accompagnée d'une offensive générale de privatisations d'entreprises étatiques et d'attaques des conquêtes sociales et du travail, obtenues durant les années précédentes, aussi bien dans les pays de l'Est qu'en Amérique Latine.

Cette politique a été présentée comme le chemin pour le développement économique et « l'entrée dans le Premier Monde ». Face à l'échec de ce qu'on appelait le « socialisme réel », une partie du mouvement de masses latino-américain a assimilé quelque temps ces idées, ce qui a permis à des gouvernements comme celui de Fernando Enrique Cardoso, au Brésil, ou Carlos Ménem, en Argentine, de dominer la scène.

Mais le mensonge vit ce que vivent les roses, l'espace d'un matin. En peu d'années, les masses ont constaté que le résultat était seulement une augmentation de la pauvreté et de la misère, dans le cadre d'une plus grande colonisation impérialiste des pays latino-américains, et qu'il fallait combattre cette politique et les gouvernements qui l'appliquaient. Ceci a donné lieu, au début du 21ème siècle, à un déchaînement continu de processus révolutionnaires dans plusieurs pays (l'Equateur, l'Argentine, la Bolivie et le Venezuela).

Ces luttes, avec leurs revendications contre le capitalisme impérialiste et la colonisation (rejet de la dollarisation de l'économie, nationalisation des ressources naturelles sans indemnisation, non paiement de la dette externe, rupture avec le FMI...) ont mis en avant à nouveau le socialisme comme une perspective nécessaire pour les masses. En paraphrasant Marx, le socialisme est un « spectre » qui continue à hanter l'Amérique Latine.(1)

Deux alternatives

Les déclarations et les discours de Chavez ont lieu dans le cadre de cette nouvelle réalité continentale et nous avons deux alternatives pour interpréter leur signification. La première est que Chavez dirige un processus qui va réellement vers le socialisme. La LIT-QI et d'autres secteurs seraient incapables de voir cela et, à partir de cette incompréhension, nous aurions une politique sectaire et erronée.

La seconde alternative est que Chavez ne veut pas avancer dans la construction du socialisme, mais qu'il est obligé de l'utiliser dans ses discours, à cause de la situation que nous avons analysée, comme un mécanisme pour tromper le mouvement de masses. C'est-à-dire qu’il parle de « socialisme » pour cacher son projet : que le Venezuela continue à être un pays capitaliste. Nous croyons que cette seconde alternative est celle qui correspond à la réalité.

Comment aborder le débat ?

Nous pourrions entamer le débat avec un résumé des analyses et des idées de Karl Marx, le premier à formuler la perspective de la révolution socialiste sur la base d'une analyse scientifique du capitalisme et des processus économiques et sociaux qui s'y sont développés (des idées que, par la suite, Lénine et Trotsky ont approfondies et ont essayé de mettre en pratique dans la Révolution Russe de 1917). Il nous semble, toutefois, que ce serait une façon erronée d'aborder la question, qui mènerait le débat sur une voie sans issue. Non seulement parce qu'il y a eu d'autres expériences qui ont suivi des cours différents (la Yougoslavie, la Chine, Cuba) mais aussi parce que le courant chaviste affirme que sa proposition est différente de celle de Marx, étant donné qu'elle répond à une réalité différente.

Il nous paraît préférable de procéder, d'une certaine manière, par la voie négative, c'est-à-dire, d'analyser les politiques et les mesures centrales avancées par le chavisme et de vérifier si elles représentent ou non une rupture avec le système capitaliste-impérialiste.

La politique du chavisme

  • Dette externe. Le Venezuela est un des meilleurs payeurs latino-américains. Durant ses huit premières années, le gouvernement de Chavez a payé un total de 24,8 milliards de dollars (chiffre supérieur à la dette héritée des gouvernements antérieurs). En 2006 seulement, il a payé environ 6,5 milliard et il est le pionnier de la dernière mode du « paiement anticipé ». En outre, le chavisme se conforme aussi à la politique promue par l’impérialisme de changer une partie de la dette externe (les bons du plan Brady) par de nouveaux bons, qui sont comptabilisés maintenant comme « dette publique interne » (entre 1998 et 2004, cette dernière a crû, passant de 5,48 milliards de dollars à 15,19). En quoi cette politique est-elle différente de celle d'autres gouvernements de pays capitalistes semi-coloniaux du continent ?
  • Politique pétrolière. Il s'agit d'un secteur clef parce que c'est la base de l'économie vénézuélienne. Ailleurs dans ce numéro de Courrier International, nous analysons plus spécifiquement la politique chaviste pour le secteur pétrolier. Nous arrivons à la conclusion que le résultat de la politique chaviste est que PDVSA soit aujourd'hui dans une situation très semblable à celle de Petrobras, de Petroecuador, d'YPFB et d'autres entreprises latino-américaines du secteur. Le monopole étatique est rompu et on a avancé, par différentes voies, dans un processus de privatisation en faveur des entreprises étrangères.
  • Investissements étrangers. Au delà des péripéties économiques conjoncturelles, la politique du chavisme a été d'offrir les meilleures conditions pour l'investissement impérialiste. Par exemple, l'art. 6 de la Loi sur la Promotion et la Protection d'Investissements stipule : « Les investissements internationaux auront droit à un traitement juste et équitable, conformément aux normes et aux critères du droit international, et elles ne feront pas l'objet de mesures arbitraires et discriminatoires qui empêchent leur maintien, gestion, utilisation, bénéfice, extension, vente ou liquidation ». C'est pourquoi le député chaviste Ricardo Sanguin, vice-président de la Commission de Finances de l'Assemblée Nationale, déclare que, grâce à la politique mise en oeuvre par le gouvernement « le Venezuela est dans les meilleures conditions pour l'investissement étranger ». C'est ce qui se voit clairement, comme nous l'avons signalé, dans l'industrie automobile.
  • Salaires et conditions de travail. Actuellement, le salaire minimal (perçu par la majorité des travailleurs) est de 250 dollars, alors qu'un panier plus ou moins complet des besoins d'une famille est estimé à 650 dollars. Le gouvernement le met à jour périodiquement selon l'inflation mais il n'y a pas eu une amélioration réelle, malgré les grandes recettes pétrolières que le pays reçoit. Les conditions de travail sont, en général, très mauvaises, dans des usines désuètes qui n'ont pas reçu d'investissements importants durant les dernières années. Disons, finalement, que 50% de la population active se débrouille pour son compte ou reste dans l'économie informelle, sans que cette réalité ait connu quelque changement avec le gouvernement chaviste.
En quoi cette politique est-elle différente de celle appliquée par les gouvernements des pays capitalistes semi-coloniaux du continent, comme ceux de Lula, Kirchner, Tabaré Vázquez, etc. ?

Des pas vers le socialisme ?

Chavez présente deux aspects importants de sa politique comme des pas vers le socialisme.

  • Les nationalisations d'entreprises étrangères, que nous analysons dans un autre article, et les « entreprises mixtes ». Toutefois, il s'agit de faits complètement normaux dans le système capitaliste, où il y a souvent la nécessité d'une association entre l'Etat bourgeois et les entreprises privées, ou que l'Etat se charge d'un certain secteur de l'économie parce que la marche des affaires le conseille de cette façon, à un moment déterminé. Si nous tirons toutes les conséquences du critère chaviste, nous devrions dire que tous les pays latino-américains ont des « éléments socialistes » parce qu'ils possèdent des entreprises étatiques, sans parler du fait qu'il y a aussi des entreprises étatiques dans des pays impérialistes comme la France, où les chemins de fer sont étatiques et où de grandes entreprises, comme Renault, l'ont été pendant longtemps.
  • Les Missions, à travers lesquelles une petite partie du revenu pétrolier se transforme en quelques bénéfices pour le mouvement de masses, ne peuvent pas non plus être considérées comme une expression d'une avancée vers le socialisme. Souvent, le capitalisme a utilisé ce mécanisme de « politiques compensatoires » pour amortir la lutte de classes et maintenir le système dans son ensemble. En ce sens, les Missions sont comparables à l'assurance au chômage de beaucoup de pays européens, aux subventions aux chômeurs en Argentine, à la « bourse famille » de Lula, etc.

Deux mesures indispensables

Jusqu'ici, nous avons vu que la politique appliquée par Chavez ne remet pas en question le cadre du capitalisme. Nous voulons maintenant signaler deux questions qui sont essentielles pour avancer réellement vers le socialisme, quel que soit le « modèle » qu'on essaye d'appliquer.

La première est qu'une économie qui marche vers le socialisme doit supprimer l'axe autour duquel fonctionne le capitalisme (la recherche du profit par les bourgeois) et le remplacer par une planification économique étatique et centralisée, organisée pour satisfaire les besoins des travailleurs et des masses. Pour que ce plan puisse fonctionner, il est nécessaire que l'Etat ait exproprié les branches principales de l'économie et en ait assumé le contrôle, sans quoi la bourgeoisie et l'impérialisme combattront et boycotteront de façon permanente les directives de cette planification économique. La possibilité d'intégrer les entreprises impérialistes et les grands groupes nationaux à la « construction du socialisme », comme le propose le chavisme, n'est qu'une chimère, dans le meilleur des cas. Aucune classe ou secteur social ne se laisse enlever ses privilèges sans réagir. Au contraire, il se bat férocement pour les défendre, comme le démontrent toutes les expériences historiques dans lesquelles, bon gré mal gré, on a essayé de le faire.

Et voilà ce qui nous mène à la seconde question centrale : il n'y a pas de façon d'aller vers le socialisme sans que, préalablement, l'armée de la bourgeoisie ait été mise en échec. Elle est le pilier fondamental de l'Etat et du système capitaliste, la dernière ressource chargée de défendre cet Etat et la propriété capitaliste, quand tous les autres mécanismes font faillite. Une longue liste d'expériences historiques le démontrent, que ce soit par la confirmation positive ou par la négative.

C'est pourquoi, sans détruire l'armée bourgeoise et construire une certaine forme d'organisation militaire des travailleurs et des masses, il n'y a aucune possibilité de liquider le capitalisme et d'entamer la construction d'un Etat de type nouveau. Ceci nous mène à un problème clef : Chavez ayant été d'abord un haut officier de l'armée bourgeoise et étant aujourd'hui son chef suprême, peut-on espérer de lui qu'il promeuve sa destruction ? Evidemment non.

Au contraire, nous voyons que sa politique a été de recomposer et de fortifier l'armée bourgeoise, suite à la crise profonde qu'elle a connue après le massacre perpétré contre des manifestants en 1989 (entré dans l'histoire comme le Caracazo), et accentué encore avec l'échec du coup d'Etat de 2002 pour le renverser. Il a pardonné aux officiers qui ont dirigé ces coups d’Etat, accordé une forte augmentation de salaire pour les militaires (en les éloignant du niveau de vie de la majorité des Vénézuéliens), fournît de nouvelles armes et de ressources techniques à l'armée, etc.

Un programme pour le socialisme

Il n'est pas question ici de détailler dans toute son ampleur le programme de mesures que nous considérons nécessaires pour avancer réellement vers le socialisme, mais nous indiquerons celles que nous voyons comme essentielles. Il faut cesser de payer la dette externe et rompre avec le FMI, annuler les contrats signés par l'entreprise PDVSA avec les entreprises impérialistes et exproprier sans indemnisation les entreprises et les banques impérialistes et les grands groupes économiques vénézuéliens (comme Cisneros et Mendoza).

En outre, nous soutenons que tout le processus doit être sous le contrôle des travailleurs et du peuple pour que, dans leurs propres organisations (soviets, conseils ou assemblées populaires, etc.), ils discutent et résolvent démocratiquement comment appliquer les ressources et utiliser la richesse produite. En même temps, nous réitérons la nécessité de détruire l'armée bourgeoise et de former un corps militaire des travailleurs et des masses.

Actuellement, Hugo Chavez maintient une amitié étroite avec Fidel Castro. Toutefois, ils paraissent tous deux avoir oublié les enseignements de l'expérience cubaine de 1959-1961 elle-même. L'Armée Rebelle a mis en échec et détruit l'armée de Fulgencio Batiste et a, par la suite, exproprié les entreprises de l'impérialisme et de la bourgeoisie cubaine. C'est ce qui a été la base qui a permis que Cuba, alors un des pays les plus pauvres du continent, surmonte, en quelques années seulement, les pires fléaux du capitalisme comme la faim, la misère, l'analphabétisme et la mortalité infantile. La direction cubaine elle-même, dirigée par Fidel, a lamentablement restauré aujourd'hui le capitalisme dans l'Île et beaucoup de ces fléaux commencent à réapparaître.

Il est clair que Chavez applique la politique de ce Fidel restaurationiste et non celle du Fidel révolutionnaire. C'est pourquoi, il ne va non seulement pas mettre en oeuvre ces mesures vers le socialisme mais s'y opposera. La conclusion est que le seul chemin réel pour avancer vers le socialisme au Venezuela sera par le biais de l'organisation et de la mobilisation révolutionnaire indépendante des travailleurs et des masses, en lutte contre le gouvernement de Chavez et sa politique.


(1) Le Manifeste Communiste commence par la phrase « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. »

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