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Article paru dans Courrier International n°127
Le Venezuela : en marche vers
le socialisme ?
Dans les discours faits après sa réélection, Hugo Chavez a affirmé que le Venezuela entamait « la phase de la construction du socialisme ». Il y a lancé la proposition de construire le PSUV (Parti Socialiste Unique du Venezuela), il a annoncé la nationalisation de la CANTV, des entreprises d'énergie et d'un canal de télévision, ainsi que la transformation en « entreprises mixtes » des concessions accordées aux entreprises étrangères dans la Ceinture Pétrolière de l'Orinoco. Ces annonces ont eu un grand impact en Amérique Latine. Courrier International consacre cette édition à l'analyse de la réalité vénézuélienne et à la position de la LIT-QI face à celle-ci.
Les nationalisations

Cesar Neto - Nacho Silva

L'impact le plus important a certainement été causé par l'annonce des nationalisations (dont la première vient d'être mise en route avec l'achat de l'entreprise électrique EDC). Cette annonce a été reçue avec enthousiasme par le peuple vénézuélien et les masses latino-américaines. C'est évident : après de nombreuses années de privatisations, des gouvernements comme ceux de Chavez et d'Evo Morales paraissent commencer à aller en sens inverse.

C'est vrai que, malgré le caractère profondément limité et partiel que lui ont imposé les deux gouvernements, ces nationalisations contiennent un élément progressif : elles récupèrent pour l'Etat, de la main des entreprises impérialistes, une partie du patrimoine national que celles-ci utilisaient pour piller le pays. En ce sens, nous pouvons dire qu'il s'agit d'un triomphe, même s'il est partiel, de la lutte menée durant de nombreuses années par les peuples de ces pays.

Le cas de la CANTV

Cette entreprise téléphonique appartenait à l'Etat et bénéficiait du monopole jusqu'en 1991, année où elle fut privatisée et achetée par le consortium Venworld Telecom, dominé par l'entreprise américaine Verizon Comunications Inc. En prenant possession de la CANTV, Venworld a drastiquement réduit les emplois et mis à la retraite 8.000 travailleurs. Elle s'est engagée à les payer la retraite en accord avec les lois vénézuéliennes (pas moins d'un salaire minimum), mais elle n'a pas honoré ce compromis et elle payait beaucoup moins. Les pensionnés ont alors entamé des actions judiciaires et une série de mobilisations.

D'autre part, outre les affaires téléphoniques, l'achat d'actions de la CANTV au Venezuela, payées en bolivars, suivi par la vente sur la bourse de New York, s'est transformé en une façon « légale » de sortir des devises du pays. Quand les journaux informent sur les taux de change, ils parlent du dollar officiel, du dollar sur le marché parallèle et du dollar CANTV. Disons, en passant, que les propriétaires de la CANTV ont soutenu le coup d'Etat d'avril 2002 et le lock-out patronal de cette fin d'année.

Une action très limitée

La nationalisation de la CANTV et des entreprises d'électricité est amplement justifiée, mais il faut maintenant analyser le caractère profondément limité et partiel des mesures.

D'abord, il ne s'agit pas d'une « nationalisation sans indemnisation » mais d'un achat, en accord avec les normes admises par le droit bourgeois et les critères capitalistes. Dans le cas de la CANTV, la Verizon avait mis ses actions à la vente, dans le cadre d'un plan de restructuration continentale. Ce qui est encore en discussion, et a irrité le gouvernement des Etats-Unis, est le prix, étant donné que Chavez a fait savoir qu'il déduirait la dette envers les pensionnés, dont l'Etat vénézuélien se chargerait.

Quant à l'achat de la compagnie électrique EDC, 730 millions de dollars ont été payés. Selon les journaux, « l'opération n'a pas causé de grandes polémiques avec l'entreprise américaine. Le représentant de l'entreprise et signataire de l'accord, Paul Racontent, a affirmé que 'nous croyons fortement au Venezuela et en la EDC comme compagnie »(1)

Deuxièmement, les nationalisations ne sont pas étendues à d'autres secteurs clef de l'économie où les entreprises impérialistes ont beaucoup de poids, comme la production pétrolière (voir cadre) ou l'industrie automobile, dominée par la GM, Ford, Mitsubishi et Toyota (avec de grands bénéfices concédées par l'Etat vénézuélien).

D'autre part, le gouvernement ne pose aucun type de contrôle par les travailleurs sur ces nationalisations, ni lors de l'achat ni concernant l'administration des futures entreprises étatiques. Il est donc fort possible que les magouilles, que les principaux cadres du chavisme pratiquent dans la compagnie pétrolière PDVSA et dans d'autres secteurs de l'Etat, se répètent dans ces entreprises. (Par la suite, on a commencé à traiter ces cadres de « bourgeoisie bolivarienne ».(2)

Avancer avec la mobilisation

La conclusion est que ces nationalisations, bien qu'elles contiennent cet élément progressif auquel nous avons fait référence, ne font pas partie d'une véritable politique anti-impérialiste du gouvernement de Chavez, et moins encore d'une avancée dans « la marche vers le socialisme ».

Par tout ce que nous avons analysé, il serait nécessaire pour avancer sur ce chemin vers le socialisme que les entreprises soient expropriées sans indemnisation et non achetées (ses propriétaires ayant déjà pillé le pays de beaucoup plus que ce qu'ils pourraient avoir investi). En même temps, si on veut réellement récupérer la souveraineté économique du pays, ces mesures devraient être étendues aux autres secteurs de l'économie, en particulier au secteur pétrolier. Finalement, pour que ces nationalisations profitent réellement aux travailleurs et aux masses, elles doivent être placées sous le contrôle démocratique des travailleurs et de leurs organisations, comme les syndicats de chaque secteur et l'Union Nationale des Travailleurs (UNT).

Nous ne croyons pas que Chavez mette en oeuvre ces mesures. Au contraire, nous pensons qu'il s'y opposera. Mais le peuple vénézuélien, lui, a confiance en Chavez. Nous appelons donc les travailleurs et les masses vénézuéliennes à s'organiser et à se mobiliser pour exiger qu'il applique cette politique. Si, comme nous le croyons, Chavez ne le fait pas, cette mobilisation et cette organisation permettront que ce soient les travailleurs et les masses qui prennent directement dans leurs mains cette politique.


(1) Clarín, 10/2/07

(2) Un vieux militant vénézuélien, Domingo Alberto Rangel, dénonce que Diosdado Cabello, gouverneur de la province de Mirador et chef du Commandement National du Mouvement Vème République (MVR), « a acquis, par le biais de prête-noms, l'entreprise de conserves Eveba à Cumaná, les entreprises industrielles qui ont appartenu aux groupes Sosa Rodriguez et Montana, aujourd'hui dissous, trois banques commerciales, plusieurs compagnies d'assurance (...) voilà la vérité. » Un autre membre de ce secteur, le ministre de Communications Jesse Chacón, dont le frère a acheté une entreprise laitière au groupe Parmalat, allait être le futur président de la CANTV étatisée (S'il n'y a pas propriété collective il n'y a pas socialisme).

Le secteur pétrolier

En 1995, Rafaël Caldera a entamé la politique d'« ouverture pétrolière », ce qui a permis le retour des compagnies étrangères, par le biais des « entreprises mixtes » avec la compagnie vénézuélienne de pétrole PDVSA, et le bradage de zones pour leur exploitation exclusive. Autrement dit, il a éliminé le monopole étatique.

Contrairement à ce que l'on croit, le gouvernement de Hugo Chavez a approfondi cette politique en créant de nouvelles « entreprises mixtes » entre PDVSA (51% de la propriété) et les compagnies étrangères (49%). D'autre part, il a mis à la disposition de ces dernières davantage de zones d'exploitation exclusive, par ce qu'on appelle maintenant des « associations stratégiques ». En ajoutant ces deux mécanismes, les entreprises Conoco-Phillips, Chevron-Texaco, Exxon-Mobil et consorts contrôlent 40% de la production du pays et obtiennent un profit de 11 millions de dollars par jour (4 milliards par an). Les mesures qui viennent d'être annoncées élimineraient les concessions et les transformeraient en « entreprises mixtes ». Bien que ceci puisse représenter une diminution du pourcentage de pétrole contrôlé par les compagnies étrangères, cela signifie leur consolidation dans le pays parce qu'elles deviennent maintenant co-propriétaires des puits qu'elles exploitent dans la Ceinture de l'Orinoco.

Dans le cas du gaz, jusqu'à présent peu exploité commercialement mais avec une forte perspective de croissance pour le futur « gazoduc latino-américain », le gouvernement a livré les gisements situés dans la Plate-forme Deltana en concession complète à Chevron-Texaco, British Petroleum, Statoil et Total, tandis que Gazprom (russe) a obtenu le Projet Rafael Urdaneta, dans l'Ouest du pays.

Cette politique a été consacrée par la Constitution approuvée en 1999. Bien que celle-ci maintienne la propriété étatique exclusive des actions de PDVSA, elle autorise, dans son article 303, à privatiser partiellement l'industrie pétrolière à travers « les filiales, entreprises et associations stratégiques » que PDVSA aurait besoin de créer pour son développement.

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