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Document publié dans Courrier International n°129
Les tâches pour les révolutionnaires
au Venezuela
La formation du Parti Socialiste Unique du Venezuela (PSUV), propulsé par le gouvernement de Hugo Chavez, est un des thèmes centraux de la réalité politique du pays et aussi du débat politique latino-américain. D'une part, dans une campagne orchestrée par l'appareil gouvernemental, deux millions de Vénézuéliens se sont déjà affiliés à ce parti, Chavez disant que son objectif est d'arriver à quatre millions d'affiliés. D'autre part, un débat intense est ouvert parmi les forces qui se revendiquent chavistes, concernant l'entrée au PSUV.

Comme une partie de ce processus, le Parti de la Révolution et du Socialisme (PRS) s'est divisé. Ce parti a été fondé, il y a quelques années, par des dirigeants syndicaux d'origine trotskyste qui, toutefois, revendiquent le chavisme. Un secteur, dirigé par Stalin Pérez Borges, a décidé d'entrer au PSUV alors qu'un autre, conduit par Orlando Chirino, a décidé de maintenir une organisation politique autonome. La division va sans doute se manifester aussi dans le Courant Classiste Unitaire Révolutionnaire Autonome (CCURA), une organisation syndicale liée à ce parti, ayant du poids dans l'Union Nationale de Travailleurs (UNT).

Il est évident que la décision d'entrer, ou non, au PSUV, met au premier plan bien plus que des conceptions théoriques. Elle soulève principalement des questions très concrètes : quelle caractérisation fait-on de Chavez et quel est le bilan de ses huit années de gouvernement ?

Pourquoi entrent-ils au PSUV ?

Dans la déclaration annonçant la décision d'entrer au PSUV, Stalin Pérez Borges et près d'une vingtaine de dirigeants du PRS, après avoir formulé quelques critiques, affirment: « Il y a des centaines de milliers qui, même en voyant ces problèmes et ces luttes internes, font un pas en avant... vont aux réunions de promotion et aux rassemblements, défendent ses propositions... Ils veulent vraiment construire ce parti, comme un outil pour approfondir le chemin vers le socialisme. C'est la base du peuple, des travailleurs, des secteurs populaires et de la jeunesse, qui veut voir naître ce parti et ne permet pas que quelqu'un y fasse obstruction... Nous voulons maintenant accompagner ces milliers de compatriotes dans le PSUV, nous voulons combattre ensemble pour défendre un projet de parti socialiste, révolutionnaire et profondément démocratique, où il n'y a plus de place pour les nominations entre amis, pour les privilèges et pour les représentants de ces nouveaux riches de la "bourgeoisie bolivarienne", tous des grands dangers pour notre révolution. Allons au nouveau parti pour faire partie de l'immense force anti-impérialiste qui s'y retrouve, pour être l'avant-garde, afin que nous puissions tous avoir un militantisme conséquemment anticapitaliste... pour unir nos forces avec tous ceux qui veulent ce parti afin d'approfondir la révolution vers un socialisme sans bureaucrates, ni corrompus, ni grands propriétaires terriens, ni patrons. »

Pour ces dirigeants, il faut entrer au PSUV pour mener la bataille, ensemble avec des milliers de militants ouvriers et populaires qui sont en train d'y entrer, pour que ce parti soit « un outil pour approfondir le chemin vers le socialisme », contre « les nominations entre amis, les privilèges et les représentants de la nouvelle "bourgeoisie bolivarienne" » qui sont « les grands dangers qui menacent notre révolution ». Le « processus révolutionnaire vénézuélien » se trouverait donc face à une croisée de chemins : un secteur (Chavez, des milliers de militants, les signataires de la déclaration) veut le faire avancer; un autre secteur (les privilégiés et la bourgeoisie bolivarienne) veulent le freiner. C'est le PSUV qui sera la scène de cette bataille, et ne pas y rentrer serait donc renoncer à mener la bataille.

Il est important de mentionner que plusieurs organisations trotskystes sont d’accord avec cette analyse, y compris certaines d'origine moréniste, comme le Mouvement Socialiste des Travailleurs (MST) argentin ou le Mouvement d'Unité Socialiste (MUS) brésilien (courant interne du Parti du Socialisme et de la Liberté - PSOL).

Une méthode qui tourne le dos à la réalité

La position de ces dirigeants représente une nouvelle mouture de la théorie du « gouvernement à disputer », créée par diverses organisations de gauche pour soutenir le gouvernement de Lula au Brésil ou celui de Kirchner en Argentine : il est nécessaire d'y entrer pour soutenir les secteurs « progressistes » contre les « réactionnaires ». Dans le cas qui nous occupe, la proposition vise aussi le parti de ce gouvernement.

Pour nous, cette théorie est totalement erronée parce qu'elle est basée sur une erreur essentielle, celle de ne pas définir le caractère de classe du gouvernement hypothétiquement "en dispute". Il n'y a aucune difficulté pour définir ce caractère. Il suffit de poser la question : quelle est la classe sociale qui domine l'Etat vénézuélien avec Hugo Chavez ? Pourquoi, après huit années au pouvoir, n'a-t-il pas avancé dans une lutte conséquente contre le capitalisme et l'impérialisme, malgré sa rhétorique « socialiste » ? Pour nous, son gouvernement souffre d'un problème « génétique » qui l’empêche de le faire : c'est un gouvernement bourgeois, qui défend l'Etat capitaliste et les intérêts de la bourgeoisie.

Dans des éditions précédentes de Courrier International (février 2007), nous avons développé amplement ce point, qui est aussi analysé dans la déclaration de l'UST que nous publions plus loin. Il suffit de voir la politique chaviste dans des matières clef comme le paiement ponctuel de la dette externe (6 milliards de dollars en 2006), le contrôle de 40% de la production pétrolière par les grandes compagnies étrangères, la domination complète de ces entreprises dans des secteurs clef comme l'industrie automobile, la stagnation des salaires et du niveau de vie des travailleurs, l'entrée du Venezuela au MERCOSUR, etc. Un autre thème central est le renforcement permanent de l'armée bourgeoise comme base principale du gouvernement. Même les mesures plus progressistes, comme la nationalisation de l'une ou l'autre entreprise, utilisées comme excuse par beaucoup de courants pour soutenir le gouvernement de Chavez, sont des cas isolés et très limités, à travers l'achat au prix fort de paquets d'actions (quelque chose de totalement normal dans le système capitaliste).

Nous avons beau chercher, nous ne trouvons nulle part « l'avance vers le socialisme » (ou la possibilité d'y avancer) que le gouvernement serait en train de promouvoir. Il s'agit bel et bien d'un gouvernement bourgeois, qui veut maintenir un pays dans le capitalisme. Qui plus est, ce gouvernement n'a même pas modifié le fait que le Venezuela soit une semi-colonie des puissances impérialistes, spécialement des Etats-Unis. C'est dans ce cadre qu'il faut donc analyser les véritables objectifs de la construction du PSUV.

Dans ce cadre, les chefs d'entreprise font de très bonnes affaires, ce qui pousse beaucoup d'entre eux à adhérer au chavisme. C'est le cas des millionnaires Marcos Zarikian (propriétaire de l'Hôtel Eurobuilding, considéré comme le principal magnat de l'industrie textile vénézuélienne), Alberto Vollmer (propriétaire de Ron Santa Teresa, une des principales chaînes de magasins industriels du pays), Víctor Vargas Irausquín et Víctor Gil Ramirez (propriétaires des banques Occidental de Descuentos et Fondo Común). Ils viennent de s'incorporer à l'organisation « Chefs d'entreprise Socialistes du Venezuela », présidée par l'ancien dirigeant d'Action Démocratique (AD), José Agustin Campos. Ces chefs d'entreprise et les représentants de la « bourgeoisie bolivarienne », comme Diosdado Cabello (gouverneur de Miranda et chef de la Direction Nationale du Mouvement de la Cinquième République, le MVR, devenu en peu d'années le propriétaire de plusieurs entreprises), seront les véritables propriétaires du PSUV.

Bonapartisme sui generis tardif

Pour nous, le gouvernement de Chavez peut être comparé avec ceux que Trotsky a défini comme « bonapartisme sui generis », bonapartisme un peu spécial. C'est-à-dire, des gouvernements qui représentent des bourgeoisies de pays arriérés qui cherchent le soutien du mouvement de masses pour essayer de compenser leur faiblesse face à l'impérialisme, afin de pouvoir exercer une pression sur ce dernier et obtenir ainsi une marge un peu plus grande d'« indépendance ». Des exemples de ce type ont été le PRI mexicain, le péronisme argentin, le MNR bolivien ou les courants nationalistes arabes, comme le nasserisme.

Trotsky lui-même indiquait que, même au moment de leur apogée, ces mouvements étaient incapables de mener une lutte anti-impérialiste à fond, étant donné leur caractère bourgeois, et que, tôt ou tard, ils finiraient par capituler. Ce pronostic a été pleinement confirmé par l'histoire du 20ème siècle.

Dans le cas du chavisme, les conditions économiques et politiques actuelles du monde font que ces limitations sont encore bien plus grandes, avec beaucoup moins d'espace pour des « jeux nationalistes indépendants » de la part des bourgeoisies nationales. Les marges pour donner des concessions économiques aux masses sont, elles aussi, beaucoup plus petites. C'est ce qui explique pourquoi son combat anti-impérialiste est bien plus rhétorique que pratique, et pourquoi il n'a pas amélioré le niveau de vie de la population.

Le PSUV: un outil bourgeois pour contrôler les masses

Il y a toutefois un aspect de ce type de gouvernements qui reste d'actualité : dans leur tentative de s'appuyer sur la mobilisation de masses, ils « jouent avec le feu », parce qu'il y a le danger sérieux que cette mobilisation déborde vers un processus révolutionnaire indépendant qui met en question le cadre de l'Etat bourgeois. C'est pourquoi, ils ont la nécessité impérieuse d'exercer un contrôle de fer sur cette mobilisation et de construire des « digues de retenue » pour éviter ce débordement.

L'histoire nous enseigne que ces gouvernements emploient deux outils principaux. Le premier est la construction d'un parti totalement discipliné autour d'un « chef » avec des pouvoirs discrétionnaires et ses « délégués » nommés d'office. Il suffit de voir ce qu'ont été le péronisme, le PRI ou le nasserisme pour comprendre le critère avec lequel le PSUV est en train de se construire (voir l'article plus loin).

Il n'existe aucune possibilité que ce parti soit l'outil dans lequel peuvent se manifester, démocratiquement et de façon organisée, les aspirations de transformation sociale des masses vénézuéliennes. Ce parti se construit à partir de l'Etat pour obtenir précisément le contraire : contrôler les masses et les mettre dans un carcan. Appeler les masses à entrer au PSUV, cela n'a rien à voir avec la promotion de la mobilisation autonome, cela contribue seulement à les enfermer dans le « pré carré bonapartiste » que la bourgeoisie est en train de mettre en place pour éviter, précisément, cette mobilisation. Et c'est encore pire, là où cet appel est fait au nom de l'« avance vers le socialisme ».

Disons, finalement, que le caractère bonapartiste de ces gouvernements les fait restreindre la démocratie en général. Un exemple de cela a été le vote parlementaire qui accorde « les pleins pouvoirs » à Chavez pour gouverner. Il n'y avait aucune raison pour justifier cette mesure, puisque le gouvernement a une majorité absolue dans le Parlement et peut approuver les lois qu'il veut. Il s'agit tout simplement d'une démonstration de discipline au « chef ».

Un autre sujet clef : l'autonomie syndicale

L'autre outil clef pour contrôler les masses est la transformation de la structure syndicale dans un appareil étatique totalement dominé par le gouvernement, par le biais de ses agents, sans aucune marge (ou avec des marges très faibles) de démocratie ouvrière. C'est pourquoi, Chavez a attaqué l'« autonomie syndicale » dans son discours au Théâtre Teresa Carreño : « les syndicats ne doivent pas être autonomes, il faut en finir avec ça ».

Le projet du chavisme est que l'UNT soit réduite à être seulement l'« extension syndicale » du gouvernement et de son parti, un outil d'appui à sa politique, en éliminant toute possibilité qu'elle devienne une véritable centrale des travailleurs. Cela fait partie de ce projet, qu'à l'intérieur de ce syndicat, il n'y ait aucun courant avec une certaine autonomie et des caractéristiques indépendantes, comme c'est le cas actuellement avec le CCURA. Toutes les discussions seraient résolues « de façon disciplinée » à l'intérieur du PSUV.

Jusqu'à présent, l'invité aux manifestations et aux réunions du PSUV, comme « représentant » de l'UNT, est Rubén Linares, de la Fédération du Transport, un des signataires de la déclaration que nous avons mentionnée. Bien qu'il ait été élu par la base de son syndicat comme un des « coordinateurs » de l'UNT, aucun organisme de la centrale ne l'a choisi pour exercer cette représentation d'ensemble. D'autres coordinateurs avec représentativité et prestige, comme Orlando Chirino, et même Marcela Máspero (qui jusqu'à présent était une militante chaviste disciplinée, mais qui a commis l'« erreur » de s'opposer à l'une ou l'autre chose), n'ont pas été invités. Faut-il voir en cela un signe précurseur de la politique du gouvernement de désigner d'office, à partir du PSUV, la future direction de l'UNT ? Est-ce cette méthode que défend Stalin Pérez, ainsi que Rubén Linares lui-même ?

Que faire maintenant ?

Ce débat théorique et politique a un objectif très concret. Il s'agit de définir quelles tâches doivent propulser maintenant les militants ouvriers révolutionnaires au Venezuela. En ce sens, nous voulons résumer brièvement nos propositions :

  • Nous défendons le droit de toutes les organisations ouvrières et populaires de rester hors du PSUV, sans pour cela être « punies » par le gouvernement. Ces organisations ne peuvent pas être obligées de s'affilier au PSUV.
  • La défense de l'« autonomie syndicale » est particulièrement importante. Les syndicats doivent être des travailleurs, et non du gouvernement et du PSUV. Nous sommes pour la construction d'une UNT autonome, qui soit un véritable outil de lutte de la classe ouvrière. En ce sens, nous croyons qu'il faut faire une nouvelle assemblée plénière du CCURA, qui revienne sur la résolution de janvier d'entrer au PSUV.
  • Le PSUV sera le parti bourgeois d'un gouvernement bourgeois. C'est pourquoi, les travailleurs vénézuéliens doivent construire leur propre parti, une organisation qui soit un véritable outil d'indépendance politique, face aux organisations de la bourgeoisie et, en particulier, face au gouvernement chaviste et au PSUV.
  • Il faut mettre en chantier l'élaboration un programme de mesures anticapitalistes et anti-impérialistes, dont l'application entame le véritable chemin vers le socialisme. Par son caractère bourgeois, il est impossible que le gouvernement de Hugo Chavez puisse appliquer ce programme et ces mesures. Il n'y a qu'un véritable gouvernement des travailleurs et du peuple vénézuélien qui pourra réellement les faire avancer.
  • Pour promouvoir ces tâches à fond, il faut construire au Venezuela un parti socialiste révolutionnaire, qui soit disposé à mener cette lutte jusqu'au bout. En ce sens, le premier pas est d'élaborer un programme d'opposition et de lutte, contre le gouvernement de Chavez et son faux socialisme, qui favorisent l'impérialisme et les bourgeois vénézuéliens et attaquent la classe ouvrière.

Nous sommes certains que, dans plusieurs de ces tâches, nous combattrons ensemble avec plusieurs dirigeants qui ont refusé d'entrer dans le PSUV. Mais nous devons être clairement conscients qu'il s'agit de luttes contre le gouvernement lui-même et contre la politique qu'il applique dans chacun de ces domaines.

Nous sommes conscients du fait que Chavez est actuellement soutenu par la majorité des masses vénézuéliennes, qui le voient comme « leur gouvernement ». En ce sens, nous considérons comme pleinement d'actualité l'orientation de Lénine, en avril 1917, face à un gouvernement bourgeois qui disposait aussi d'un grand appui des masses. En reprenant ses mots, nous pouvons dire que la tâche principale, « tant que nous serons en minorité », est « d'expliquer patiemment aux masses la fausseté complète de toutes les promesses » de Chavez (concernant la marche vers le socialisme), afin qu'elles comprennent « la nécessité que tout le pouvoir passe aux mains » de la classe ouvrière.

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