Il y a quelques jours, le
président du Venezuela, Hugo Chávez, a
présenté à l'Assemblée Nationale (le
parlement) un projet de réforme de la
constitution de 1999 (celle approuvée au
début de son premier mandat). Si l'Assemblée
lui accorde son soutien (ce qui est garanti,
étant donné la majorité absolue des députés
chavistes), la nouvelle constitution serait
finalement approuvée par un plébiscite.
Le texte inclut plusieurs articles sur «
les objectifs sociaux de la production » et
le droit de l'Etat d'intervenir dans le
processus économique, et définit la création
d'organismes appelés de « pouvoir populaire
». Il incorpore aussi le droit de réélection
illimitée pour le poste de président, jusqu'à
présent limité à deux mandats.
Comme c'est le cas avec chaque mesure
d'une certaine importance adoptée par le
gouvernement de Chavez, celle-ci a aussi
donné lieu à une intense polémique. Dans un
extrême, l'opposition de droite, plusieurs
gouvernements latino-américains et
l'impérialisme l'ont critiquée comme étant un
pas de plus vers l'installation d'une «
dictature personnaliste ». Dans la bouche de
ces personnages de la bourgeoisie et de
l'impérialisme, la « défense de la démocratie
» et la préoccupation pour les droits du
peuple vénézuélien sont une totale
hypocrisie.
Dans l'autre extrême, ceux qui soutiennent
le gouvernement de Chavez affirment que la
nouvelle constitution renforce « la marche
vers le socialisme du 20ème siècle
» et que, dans cette marche, il est
inévitable de toucher à des intérêts et de
restreindre les libertés de ceux qui
défendent ces intérêts lésés.
Toutefois, cette dernière position néglige
un concept élémentaire : il ne peut y avoir
aucune marche vers le socialisme qui n'aie la
classe ouvrière et le peuple comme
protagonistes ainsi que la défense des
intérêts et l'amélioration des conditions
matérielles de vie de ceux-ci comme objectif.
Autrement dit, la construction du
socialisme ne peut être possible que si elle
est faite par et pour la classe
ouvrière et le peuple.
Si nous analysons
en profondeur la réalité vénézuélienne
actuelle, du point de vue des intérêts
ouvriers et populaires, nous voyons qu'aucun
de ces deux prémisses clef n'existe. Le
Venezuela est toujours un pays capitaliste et
la bourgeoisie continue à contrôler le
pouvoir politique et économique à travers un
secteur de cette classe, la soi-disant
bourgeoisie bolivarienne qui se
manifeste dans le gouvernement chaviste. (1)
C'est pourquoi, toutes les mesures et
politiques du gouvernement chaviste (y
compris celles qui peuvent apparaître comme
plus « progressistes ») sont, en dernier
ressort, destinées à défendre les intérêts de
la bourgeoisie, contre la classe ouvrière et
le peuple.
De ce point de vue de classe, la
nouvelle constitution, loin de représenter un
pas dans la « marche vers le socialisme »,
représente un pas de plus dans l'avancée
accélérée du processus de contrôle de plus en
plus totalitaire des libertés démocratiques
dans le pays, par le gouvernement de
Chavez. Cette avancée n'est pas
dirigée essentiellement contre la bourgeoisie
vénézuélienne et l'impérialisme (même si elle
peut parfois les affecter partiellement, avec
l'une ou l'autre mesure comme celle de la
fermeture de la chaîne de télévision RCTV),
mais contre les travailleurs et le peuple
vénézuélien.
Que représente le
gouvernement de Chavez ?
Dans
plusieurs éditions antérieures de
Courrier International nous avons
défini le gouvernement de Chavez comme «
bonapartiste sui generis », (2) c'est-à-dire
comme un gouvernement qui représente un
secteur de la bourgeoisie d'un pays arriéré
qui cherche à s'appuyer sur le mouvement de
masses pour essayer de compenser sa faiblesse
face à l'impérialisme, et pouvoir ainsi
négocier une marge un peu plus grande d'«
indépendance ». En général, ce type de
gouvernement s'appuie sur l'armée, dirigée
par un « chef » militaire qui impose ses
décisions sans aucun type de participation
réelle des secteurs ouvriers et populaires.
De là son nom de « bonapartisme », en
référence à Napoléon Bonaparte.
Mais en s'appuyant sur la mobilisation des
masses, ce secteur bourgeois est conscient du
fait qu'il « joue avec le feu » parce qu'il
existe un sérieux danger que cette
mobilisation déborde vers un processus
révolutionnaire indépendant, qui rompt le
cadre de l'Etat bourgeois. C'est pourquoi il
a, en même temps, la nécessité impérieuse
d'exercer un contrôle de fer sur ces masses
et de construire des « digues de retenue »
pour éviter ce débordement.
Le gouvernement de Chavez, renforcé par la
défaite des tentatives putschistes de 2002 et
par ses triomphes électoraux continus, est
entré dans une phase destinée à fortifier son
caractère bonapartiste et ce contrôle de fer
sur le mouvement de masses. Ce n'est qu'en
ayant sous les yeux ce panorama que l'on peut
comprendre à fond la véritable signification
de ses récentes mesures et politiques.
Faisons un
récapitulatif
Pour étayer ce concept, faisons un
récapitulatif de quelques unes de ces mesures
:
- Approbation de « pleins pouvoirs
». L'année passée, l'Assemblée
Nationale a approuvé la concession des «
pleins pouvoirs" à Chavez pour gouverner.
Il n'y avait aucune raison pour justifier
cette mesure puisque le gouvernement a
une majorité absolue dans le Parlement et
peut approuver les lois qu'il veut. Cela
a tout simplement été une manifestation
de discipline envers le « chef ».
- La formation
du PSUV.Ce parti est en train de se
construire comme un outil politique
typique d'un gouvernement bonapartiste,
en utilisant tout le poids de l'appareil
de l'Etat pour obtenir des millions
d'affiliations, avec de fortes pressions
sur les travailleurs du secteur public,
menacés de perdre leur emploi, avec de
l'argent pour acheter des dirigeants
syndicaux et du mouvement de masses, etc.
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Avec cet outil,
Chavez peut exercer un contrôle beaucoup plus
dur sur le mouvement de masses à partir de
l'appareil de l'Etat et, en même temps,
discipliner verticalement dans cette
structure tous les cadres du mouvement qui le
soutient et qui est encore assez hétérogène
et dispersé dans plusieurs organisations
aujourd'hui (3). Rappelons
que ceux qui ne veulent pas entrer au PSUV,
même s'ils ont combattu contre les
putschistes et la droite durant toutes ces
années, ont été qualifiés par Chavez de «
contre-révolutionnaires ». De fait, le PSUV
n'est nullement une nouveauté historique. Des
mouvements politiques comme le péronisme
argentin, le PRI mexicain ou le nationalisme
arabe ont créé des partis semblables,
durement disciplinés au "chef" bourgeois
(Perón, Cardenas, Nasser, etc.).
- La fermeture de la chaîne
RCTV. La fin de la concession de
cette chaîne de télévision et son
incorporation au réseau gouvernemental
des moyens de communication a donné lieu
à une intense polémique. La LIT-QI s'est
opposé à cette mesure, en alertant qu'en
dernier ressort, elle était dirigée
contre la liberté d'expression de la
classe ouvrière. Cette prise de position
a fait l'objet de très dures attaques de
la part de plusieurs courants de gauche,
qui s'appuyaient sur le caractère
putschiste et réactionnaire des anciens
directeurs de la chaîne. Ce débat devient
aujourd'hui clairement plus concret.
Récemment, plusieurs luttes ouvrières ont
été durement réprimées par le
gouvernement et tous les moyens de
communication gouvernementaux, y compris
TVES (ex RCTV), ont passé les faits sous
silence et fait taire la voix des
travailleurs en lutte. La question à
laquelle il faut alors répondre est très
simple : avec cette mesure, la liberté de
presse de la classe ouvrière a-t-elle ou
pas augmenté ?
La nouvelle
constitution
Voyons maintenant la nouvelle
constitution. Nous avons déjà dit qu'elle
introduit un article qui permet la réélection
indéfinie du président. Mais ce critère n'est
pas appliqué pour les gouverneurs et les
maires. C'est-à-dire, il est fait à mesure
pour Chavez.
On pourra fait valoir que cette mesure est
dirigée contre des gouverneurs comme Jorge
Rosales, de la province de Zulia, ancien
candidat présidentiel et principale figure de
l'opposition de droite, pour affaiblir sa
base d'appui. Nous ne partageons pas ce
critère : dans un régime, nous défendons que
seul le peuple vénézuélien a le droit de
décider quel gouverneur ou maire doit
continuer à gouverner ou non. Dans un
véritable Etat ouvrier en marche vers le
socialisme, toutes les fonctions et mandats
de gouvernement seraient révocables par les
assemblées populaires ou un autre mécanisme
de démocratie ouvrière.
Mais, en outre, cet article du projet de
Constitution est aussi dirigé contre des
gouverneurs et des maires de partis alliés du
gouvernement national qui ont refusé
d’entrer au PSUV. C'est le cas du
gouverneur de Sucre, Ramón Martínez, de
Podemos, que le gouvernement national a déjà
commencé à attaquer publiquement.
Dans d'autres articles de cette édition,
nous analysons comment les références aux «
objectifs sociaux de la production », à la
création d'« entreprises socialistes » et
d'organismes de « pouvoir populaire » sont de
la rhétorique pure et ne font que cacher,
d'une part, les tentatives d'expansion
économique de la « bourgeoisie bolivarienne »
et, d'autre part, de nouvelles formes de
contrôle et de musellement du mouvement de
masses, totalement associées au
gouvernement.
Nous réitérons que, selon nous, le
socialisme ne peut être construit que par et
pour la classe ouvrière et le peuple, ce qui
veut dire que le chemin vers une économie
socialiste et la création d'organismes de
pouvoir populaire ne peut être authentique
que s'il se base sur un processus autonome de
mobilisation et d'organisation démocratique
des travailleurs et du peuple. Aucun Etat
bourgeois, moins encore un Etat avec un
régime bonapartiste, ne peut être le
constructeur des véritables organes de
pouvoir ouvrier et populaire. Comme disait
Karl Marx : « La libération des
travailleurs sera l’oeuvre des
travailleurs eux-mêmes ».
C'est pourquoi, en accord avec son
caractère bourgeois, le gouvernement de
Chavez attaque, avec des moyens légaux,
politiques et même physiques, toute
expression de cette mobilisation et
organisation autonomes, comme les grèves et
les mobilisations pétrolières, le contrôle
ouvrier de Sanitarios Maracay ou l'«
autonomie » de l'UNT, pour les mettre en
échec ou les contrôler.
A partir de là une conclusion très claire
s'impose : la mobilisation et l'organisation
authentiques des travailleurs et du peuple
vénézuéliens ne pourront se développer qu'en
combattant de manière indépendante pour leurs
revendications, tant immédiates
qu’historiques. Cela implique le combat
contre le gouvernement de Chavez et sa
politique, y compris ce nouveau projet de
Constitution.
(1) L'expression suprême de
cette bourgeoisie bolivarienne est Disonado
Cabello, gouverneur de la province Mirador et
chef du Commando National du MVR
(l'organisation politique du chavisme avant
le PSUV). Dans un rapport qui a circulé par
plusieurs moyens de communication, l'année
passée, le vieux combattant vénézuélien
Domingo Alberto Rangel dénonce que Cabello «
a acquis, par le biais de prête-noms,
l'entreprise de conditionnement Eveba en
Cumaná, les entreprises industrielles qui ont
appartenu aux groupes Sosa Rodriguez et
Montana, aujourd'hui dissous, trois banques
commerciales, plusieurs compagnies
d'assurance (...) voilà la
vérité. »
(2) Bonapartiste un peu
spécial. Cette caractérisation a été utilisée
par Léon Trotsky pour définir le gouvernement
de Lázaro Cárdenas et le système de pouvoir
du Mexique, dans les années trente.
(3) Ces organisations sont le MVR
(Movimiento Quinta República, le chavisme
officiel); PPT (Patria Para Todos, une
rupture de Causa R); Podemos (une rupture du
MAS); la UPV de Lina Ron (une sorte de
dirigeante piquetera vénézuélienne); le PCV
et même le PRS.
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