| La situation bolivienne
continue à être très instable. Récemment,
dans l'Assemblée Constituante - qui se trouve
virtuellement paralysée depuis son
installation - les délégués d'Evo Morales en
sont venus aux mains avec les représentants
des bourgeoisies régionales des département
de la « demi - lune » (Santa Cruz de la
Sierra, Tarija, El Beni et Pando). Ces
bourgeoisies exigent l'« autonomie » pour
leurs départements (elles ont même menacé de
diviser le pays) et elles ont réalisé
plusieurs « grèves civiques » pour appuyer
leur exigence.
D'autre part, il y a les luttes ouvrières,
comme celle des travailleurs de Huanuni en
défense de l'industrie minière étatique, et
en outre, plusieurs organisations des «
peuples originaires » (la grande majorité de
la population du pays) ont menacé de rompre
avec le gouvernement si celui-ci retirait de
la Constituante la proposition d'« Etat
Plurinational », qui envisage l'octroi d'«
autonomies territoriales » à ces nations
originaires (aimaras, quechuas et
tupi-guaranis).
Il s'agit d'une situation hautement
complexe, dont nous essayerons d'analyser les
différents composants et la perspective dans
cette édition de Courrier International.
Une situation
révolutionnaire
Pour comprendre la crise actuelle, nous
devons partir du fait qu'elle est le résultat
de ce que nous appelons une « situation
révolutionnaire », c'est-à-dire, une
situation où les masses sont entrées en scène
avec des processus massifs de mobilisation et
ont remis en question, ont mis en échec, les
institutions politiques traditionnelles de la
bourgeoisie.
Cette situation s'est probablement ouverte
avec la « Guerre de l'eau » (2000), quand le
peuple de Cochabamba a expulsé l'entreprise
Aguas del Tunari (de capital
étranger) qui s'appropriait cette ressource
dans la région. Et elle a connu son apogée
dans les mobilisations qui ont renversé les
gouvernements de Gonzalo Sánchez de Lozada,
alias Goñi, en 2003, et de Carlos Mesa, en
2005.
La bourgeoisie bolivienne et
l'impérialisme ont essayé de mettre en échec
ou de dévier ce processus révolutionnaire par
plusieurs voies : la répression de Goñi (plus
de 80 morts en octobre le 2003), la «
continuité institutionnelle » avec Mesa, la
tentative de putsch de Hormando Vaca Diez,
etc. Mais toutes ces politiques ont
échoué.
D'autre part, les masses boliviennes, bien
qu'elles aient mis en échec ces tentatives,
ne sont pas parvenues à imposer leur propre
issue, un véritable gouvernement des
travailleurs et des paysans, qui permettrait
à la révolution d'avancer. C'est pourquoi,
dans le cadre de cette contradiction, la
situation révolutionnaire est toujours
ouverte et son cours futur encore
indéfini.
Evo Morales : un
gouvernement bourgeois « spécial »
Lors des élections présidentielles de
2006, la bourgeoisie bolivienne et
l'impérialisme ont misé sur la candidature de
Tuto Quiroga. Mais celui-ci a clairement
échoué face à Evo Morales. Dans ces
conditions et vu la situation, ils ont été
obligés d'accepter ce dernier comme le «
moindre mal »,.
En ce sens, le gouvernement d'Evo est,
d'une part, le résultat du processus
révolutionnaire, et d'autre part, c'est un
gouvernement bourgeois qui essaye d'être
utilisé par « ceux d'en haut » comme un outil
pour mettre fin à ce processus, en «
endormant » les masses avec une politique de
conciliation entre les classes sociales
ennemies.
Il s'avère évident que ni la bourgeoisie
ni l'impérialisme ne voient Evo comme « leur
propre » gouvernement, mais seulement comme
une issue transitoire, pour contrôler les
moments les plus difficiles du processus
révolutionnaire. C'est pourquoi, tandis
qu'ils l'utilisent en ce sens, ils cherchent
aussi à l'user et à l'affaiblir pour préparer
une alternative (pour le moment, sur le
terrain électoral) qui leur permettrait de
récupérer le pouvoir de manière plus
directe.
Evo, pour sa part, doit manœuvrer
entre cette exigence de « ceux d'en haut » et
la pression des luttes et des engagements
qu'il a assumés avec le mouvement de masses.
C'est pourquoi, toujours dans la perspective
plus stratégique de protéger les intérêts de
la bourgeoisie et de l'impérialisme (voir
l'article sur les troupes boliviennes en
Haïti), sa politique est souvent oscillante,
pleine de va-et-vient, selon la pression qui
domine à chaque moment.
Le gouvernement d'Evo est donc ce que nous
appelons un "front populaire", un type de
gouvernement bourgeois « spécial » parce que
composé et dirigé par des organisations et
des dirigeants populaires. Ceci provoque une
illusion politique néfaste dans les masses
car celles-ci le voient comme « leur
gouvernement » et non comme ce qu'il est
réellement, un outil au service de la
bourgeoisie.
Une démonstration claire du véritable
caractère du gouvernement est sa politique de
fortifier l'armée bourgeoise et de la
préserver de l'usure. Par exemple, lors de la
commémoration des 100 années de la création
de l'actuelle armée bolivienne, Evo a dit,
dans son discours, que « l'armée est
révolutionnaire, un instrument à service de
la révolution ». En même temps, il a
accordé aux soldats une augmentation
salariale supérieure à celle accordée aux
autres secteurs, et les officiers suivent des
cours d'entraînement au Venezuela et
reçoivent de nouveaux équipements provenant
de ce pays.
Un autre aspect qui montre ce caractère
bourgeois sont les salaires extrêmement bas
que la majorité des travailleurs continuent à
percevoir (les rajustements étant inférieurs
aux pertes par inflation), le maintien du
système privé de sécurité sociale et des
pensions (loi 1732) et la répression contre
les mineurs de Huanuni, le 5 juillet
dernier.
D'autre part, de manière contradictoire,
le gouvernement reflète aussi les
caractéristiques ethniques et sociales du
pays. Evo est le principal dirigeant apparu
dans les luttes paysannes de ces dernières
années et est d'origine aimara. C'est
pourquoi, la grande majorité des masses
boliviennes (paysannes et/ou indigènes)
considèrent qu'avec lui, elles ont accédé au
pouvoir après des siècles de marginalisation
et d'oppression. Cette vision est encore
accentuée par le fait que l'opposition de
droite est dirigée par la bourgeoisie blanche
des propriétaires fonciers de Santa Cruz. En
sauvegardant les proportions, nous pouvons
dire que le cas d'Evo est semblable à celui
de Lula au Brésil qui, pour arriver à la
présidence, s'est appuyé sur son prestige de
dirigeant ouvrier, originaire d'une des
régions les plus pauvres du pays.
Les axes du processus
révolutionnaire
Jusqu'à présent, la revendication la plus
importante du processus révolutionnaire, qui
est apparue comme le centre de la lutte
contre Goñi et Mesa, a été la nationalisation
sans paiement des ressources naturelles (le
gaz et les minéraux). Toutefois, il y a deux
autres sujets d'importance similaire. Le
premier est la question indigène-paysanne des
nations aimara, quechua et tupi-guarani. Le
second est celui de l'unité du pays, menacée
par les bourgeoisies de la « demi-lune ».
Toutes ces revendications se sont concentrées
dans l'exigence de la convocation d'une
Assemblée Constituante souveraine (la
proposition centrale d'Evo pour répondre à
ces revendications, lors des mobilisations de
2005). Voyons où nous en sommes avec chacun
de ces sujets et quelle a été la politique
d'Evo pour chacun d'eux.
La nationalisation des
ressources naturelles
Cette revendication avait été le centre
des mobilisations de 2003 et 2005, et Evo a
été obligé d'avancer quelques mesures
partielles (la renationalisation des
richesses du sous-sol, le rachat des
raffineries de Petrobras, la renégociation
des contrats de vente de gaz, etc.). Bien que
les mesures aient été extrêmement tièdes,
sans remettre fondamentalement en question le
contrôle impérialiste sur le secteur, elles
ont quand-même eu comme effet une importante
amélioration dans les recettes de l'Etat (une
augmentation de près de 8% du PIB du
pays).
En même temps,
suite à la mobilisation des masses et à de
dures confrontations, il a dû nationaliser
l'usine de pompage de gaz San Alberto
(Tarija) et donner des concessions aux
mineurs de Huanuni, en amplifiant le secteur
étatique de cette mine face à celui des
coopérateurs. Au contraire, là où il n'y a
pas eu de pression du mouvement de masses, il
a avancé dans le bradage du gisement de fer
d'El Mutún (Santa Cruz) à l'entreprise
Jindal.(1)
Le sujet des ressources naturelles est
très loin d'avoir été résolu par le
gouvernement, mais cette amélioration dans
les recettes de l'Etat a permis à Evo, au
moins dans l'immédiat, de diminuer
l'impétuosité des années précédentes.
La question des nations
originaires
Ce sujet, qui affecte la grande majorité
opprimée de la population bolivienne, est
énormément plus complexe à résoudre pour Evo.
Ces nations synthétisent leurs revendications
dans le mot d'ordre de Terre et
Territoire, c'est-à-dire, de réforme
agraire et du droit d'avoir des régions
autonomes, dans leurs « territoires
ancestraux », où ils puissent s'organiser
institutionnellement selon leurs traditions
et disposer des ressources naturelles selon
leur propre critère. Mais ces revendications
se heurtent aujourd'hui clairement aux
intérêts de la bourgeoisie bolivienne et aux
plans de l'impérialisme (l'« autonomie
réactionnaire » réclamée par la « demi-lune
») et marquent des limites claires à la
politique que le gouvernement peut promouvoir
sans aller à de plus grandes confrontations
avec ces intérêts.
Evo procède à une timide mise à
disposition de terres fiscales ou de terres
privées improductives, mais n'a aucune
intention de heurter les grandes
propriétaires fonciers de Santa Cruz (soja),
de Beni (bétail) ou de Pando (bois précieux).
C'est toutefois dans ces régions que le sujet
de la terre est le plus brûlant, puisqu'il y
a eu dans l'Altiplano une réforme agraire
lors de la révolution de 1952. C'est
pourquoi, il y a déjà eu quelques
mobilisations paysannes à Santa Cruz, pour
exiger une avancée plus rapide à ce sujet.
Concernant l'« autonomie
territoriale » - point central du « Pacte
d'Unité » qu'il a conclu avec sa base
paysanne et indigène, pendant la campagne
électorale - Evo essaye de laisser de côté
cette question dans la Constituante et de la
remplacer par l'« autonomie sociale », qui
inclut d'autres droits (langue, éducation,
institutions locales et régionales) mais non
la pleine souveraineté sur les régions. Face
à cela, plusieurs organisations indigènes ont
menacé de rompre avec le
gouvernement,(2) ce qui a contrait
Evo a reculer et a maintenir sa proposition
de « Nouvel État Plurinational ». C'est un
fait qui montre que cette base paysanne et
indigène, bien qu'elle voit Evo comme « son »
gouvernement et maintienne sa confiance en
lui, n'est pas disposé à lui permettre de
trahir ses revendications historiques.
Le séparatisme de la
bourgeoisie de
la « demi-lune »
Le territoire historique de la Bolivie a
déjà subit plusieurs pertes, orchestrées par
l'impérialisme et les pays les plus forts du
continent, comme cela a été le cas avec
l’accès à la mer, perdu dans la Guerre
du Pacifique contre le Chili, ou avec la
région d'Acre, aujourd'hui incorporée au
Brésil.
|
L'unité de son territoire
actuel est de nouveau menacée par la
coalition des bourgeoisies régionales de la «
demi-lune ». Ces départements possèdent une
partie très importante des richesses
naturelles boliviennes (pétrole, gaz, fer,
production de soja et viande). Avec 35% de la
population, ils produisent la moitié du PIB
national et les deux tiers des exportations.
La coalition est dirigée par la
bourgeoisie de Santa Cruz, probablement la
plus forte et la plus dynamique du pays, avec
un projet politique propre qu'elle encourage
depuis plusieurs années. Certains de ses
membres sont d'origine européenne beaucoup
plus récente. Son principal dirigeant, Branko
Marinkovik, est fils d'un immigrant croate.
Grand propriétaire foncier, il est aussi
directeur de la puissante entreprise
Transporte de Hidrocarburos, qui
opère 6.000 km de gazoducs et d'oléoducs qui
vont jusqu'au Brésil, l'Argentine et le
Chili. 50% du capital de cette entreprise
appartient à Exxon et Shell.
Les « comités civiques » formés par les
bourgeoisies de ces départements constituent
de fait un pouvoir parallèle. Ils essayent
même des mouvements de type fasciste, comme
celui de la Jeunesse Civique de Santa Cruz,
pour réprimer les travailleurs et les paysans
de la région. Cette organisation est formée
par les fils des chefs d'entreprise et des
grands propriétaires fonciers et elle
incorpore aussi des jeunes de classe moyenne,
soucieux de monter dans l'échelle sociale.
Il est fort possible que, derrière ses
revendications d'« autonomie », cette
bourgeoisie promeuve un projet stratégique de
diviser réellement le pays, quand les
conditions le lui permettront. Autrement dit,
il s'agit de pouvoir livrer directement à
l'impérialisme et aux pays les plus forts du
continent, comme le Brésil, les richesses
naturelles de sa région, en gardant une part
plus importante du gâteau que celle qu'elle
obtient aujourd'hui, puisqu'elle ne devrait
plus le partager avec la bourgeoisie de La
Paz. En même temps, elle se débarrasserait
ainsi de l'« Altiplano pauvre » et de ses «
masses turbulentes » dont la mobilisation est
déjà en train de contaminer la région de
Santa Cruz elle-même. Il est important de
souligner qu'il s'agit d'un secteur très lié
à l'impérialisme et à la bourgeoisie
brésilienne qui, évidemment, soutiennent son
projet divisionniste.
La bourgeoisie des départements de
l'Altiplano s'oppose à ce projet, en
particulier celle de la Paz, qui souffrirait
beaucoup économiquement, non seulement de la
division du pays mais même d'une « autonomie
» profonde. Ce n'est pas par hasard que le
haut commandement de l'armée bolivienne a
déclaré son opposition à ce projet. Autrement
dit, il y a une confrontation réelle et
profonde entre des secteurs bourgeois, avec
une dynamique imprévisible.
Il ne s'agit toutefois pas seulement d'une
lutte entre des secteurs bourgeois. L'«
autonomie » exigée par ces bourgeoisies
régionales ne reflète pas la juste exigence
d'une nationalité opprimée, comme c'est le
cas pour les peuples originaires. Au
contraire, cette « autonomie » (et plus
encore, la division du pays) représente une
attaque à l'ensemble du peuple bolivien parce
que son objectif est un bradage encore plus
grand des ressources naturelles, un
enrichissement plus grand de ces bourgeoisies
régionales, et un appauvrissement plus
important du peuple bolivien dans son
ensemble. C'est une proposition réactionnaire
et pro-impérialiste.
Nous pouvons la comparer à l'«
indépendance » du Panama qui, encouragée par
l'impérialisme américain, s'est séparé de la
Colombie en 1903, pour contrôler le futur
Canal. Ou, dans l'histoire bolivienne
elle-même, avec cette « rébellion »
séparatiste des grands propriétaires fonciers
d'Acre, encouragée par la bourgeoisie du
Brésil. C'est pourquoi, les révolutionnaires
doivent s'opposer à ce projet et soutenir la
juste lutte de la majorité du peuple bolivien
pour maintenir l'unité géographique du
pays.
Evo marche sur le fil du
rasoir
La politique du gouvernement a été
d'essayer d'« administrer » une situation
complexe et très polarisée, sans aller
au-delà du cadre de l'Etat bourgeois. Sa
politique envers l'opposition bourgeoise de
droite a été la conciliation et des
concessions permanentes, ce qui s'est
manifesté clairement dans l'Assemblée
Constituante : bien que les députés du MAS et
de ses alliés comptaient avec une majorité
claire, celle-ci a accordé à l'opposition le
« droit de veto ».
Cette politique n'a toutefois eu d'autre
résultat que de fortifier cette opposition,
qui exige chaque fois plus, en dépassant les
limites qu'Evo peut tolérer parce qu'elles
affectent trop les intérêts des secteurs
bourgeois du Altiplano ou parce qu'elles
signifieraient une rupture ouverte avec sa
propre base.
Dans certains cas, Evo a été obligé de
répondre par « contrecoup », comme lors de la
mobilisation d'un million dans La Paz, pour
la défense de l'unité du pays, ou lors des
mobilisations de paysans de Santa Cruz pour
la réforme agraire. Toutefois, l'objectif de
ces « contrecoups » n'est pas d'avancer en
profondeur contre la bourgeoisie adverse et
l'impérialisme mais de retourner à un «
équilibre » qui lui permet de maintenir une
conciliation « tolérable ».
En même temps, Evo maintient tout son
prestige et appui populaire parce que, en
plus d'être vu comme le représentant des
peuples originaires, il se présente comme «
le défenseur de l'unité du pays » face à la
bourgeoisie blanche, grande propriétaire
foncière et divisionniste, de Santa Cruz.
Dans l'immédiat, il peut même profiter de
l'impasse de l'Assemblée Constituante pour
dire aux masses que « la droite ne me
laisse pas gouverner » (ce qui l'empêche
d'avancer plus pour satisfaire davantage les
revendications populaires) et que maintenant
l'essentiel est l'« unité contre la
droite », comme argument pour freiner
les luttes contre son gouvernement.
Mais à long terme, cette situation se
retournera contre lui parce que les
contradictions s'accumuleront de plus en plus
entre une bourgeoisie qui exige chaque fois
plus et un mouvement de masses qui n'est pas
disposé à laisser de côté ses
revendications.
Les masses boliviennes
doivent avancer dans leur organisation et
leur lutte indépendante
Le gouvernement d'Evo ne résout pas les
problèmes les plus profonds du pays et ne
répond pas aux nécessités du peuple bolivien.
En outre, sa politique de conciliation avec
la droite et de démobilisation des masses
crée les conditions pour une défaite
tragique, si les masses n'avancent pas dans
leur lutte et leur organisation autonome, en
allant au-delà du gouvernement d'Evo dans
cette lutte.
Les tâches de la révolution (la
nationalisation des ressources naturelles
sans paiement; la réforme agraire; les droits
territoriaux pour les peuples originaires et
la défense de l'unité du pays) ne pourront
avancer que si la mobilisation de masses les
prend directement en mains. La grande
contradiction de la situation actuelle est
que la vaste majorité du peuple bolivien
croit encore que ce sera le gouvernement
d’Evo qui avancera dans ces tâches.
Dans cette situation, il est indispensable
que la classe ouvrière bolivienne entre en
scène avec son propre poids et avec une
politique totalement indépendante de la
bourgeoisie et du gouvernement. Il est
indispensable que, en plus de combattre pour
ses propres revendications, elle soit capable
de se mettre à la tête des revendications et
des luttes de l'ensemble du peuple, comme
elle l'a fait plusieurs fois dans le
passé.
Il est vrai que la bourgeoisie de la «
demi-lune » veut écraser le processus
révolutionnaire et qu'elle a un projet
divisionniste pour la Bolivie. Mais pour
mettre en échec ce projet réactionnaire, le
pire chemin est celui de la « conciliation »
que le gouvernement d'Evo a choisi. La seule
issue pour mettre en échec la droite et
obtenir les revendications historiques du
peuple bolivien est la lutte et
l'organisation autonome des masses, dirigées
par la classe ouvrière.
Évidemment, dans le cas où il y aurait un
risque de putsch imminent, où la bourgeoisie
de la « demi-lune » essayerait de concrétiser
immédiatement la division du pays, il serait
nécessaire d'appeler à la lutte unitaire avec
le gouvernement d'Evo pour mettre en échec
ces attaques. Mais ce qui doit être hors de
question, c'est d'utiliser ces risques, réels
mais non imminents, pour justifier la
capitulation au gouvernement et à son appel à
« l'unité contre la droite », non seulement
parce que cela signifie abandonner la lutte
contre un gouvernement bourgeois mais parce
que, comme nous l’avons déjà dit, ce
chemin mène à une défaite inévitable face à
la droite.
En ce sens, le
processus révolutionnaire bolivien a besoin
que la COB récupère son rôle historique de
direction des masses. Le chemin pour le faire
est indiqué par les concepts centraux des
Thèses de Pulacayo.(3) Autrement dit, pour
combattre réellement la droite bourgeoise et
pour que le processus révolutionnaire avance,
il est nécessaire de combattre aussi le
gouvernement d'Evo et ses politiques
anti-ouvrières et de conciliation avec la
bourgeoisie et l'impérialisme.
Pour les révolutionnaires, une double
tâche se présente donc. La première est celle
d'expliquer patiemment aux masses le
véritable caractère du gouvernement d'Evo
Morales et la nécessité d'avancer vers un
véritable gouvernement des travailleurs et
des paysans. La seconde est celle de
promouvoir la mobilisation des masses pour
exiger du gouvernement d'Evo qu'il
accomplisse ses promesses et concrétise ces
tâches.
Par son caractère bourgeois, il est
absolument impossible que le gouvernement
d'Evo le fasse, mais ces mobilisations et le
choc avec cette réalité sont ce qui permettra
l'avancée dans la conscience des masses et,
avec elle, l'avancée du processus
révolutionnaire, en dépassant les limites
imposées aujourd'hui par Evo.
Le peuple bolivien n'a pas été mis en
échec, bien au contraire. Ses forces sont
intactes et il a à la fois une grande
tradition historique et des expériences très
récentes de lutte. Par conséquent, le cours
futur du processus révolutionnaire bolivien
est toujours ouvert.
(1) Cette entreprise est la
principale compagnie minière de fer mondiale.
Bien qu'elle ait sa maison mère en Inde, elle
est de capital majoritairement britannique.
C'est-à-dire, c'est une compagnie
impérialiste.
(2) Cela a été le cas
de la CONAMAQ (Conseil National d'Ayllus et
Markas du Qullasuyu) et de la CIDOB
(Confédération de Peuples Indigènes de la
Bolivie).
(3) Les Thèses de Pulacayo ont été
approuvées dans le Congrès de la Fédération
Syndicale de Travailleurs Miniers de la
Bolivie (FSTMB), réalisé en novembre 1946,
dans la ville homonyme. Elles développent un
véritable programme de transition pour un
gouvernement ouvrier et paysan.
Postérieurement, elles ont été adoptées comme
une partie du programme de la COB.
|