Professeur Petras :
Nous avons pris connaissance de vos
déclarations à la Radio Centenario CX36
d'Uruguay, reproduites par les médias de ce
pays le 4/12/07, où vous avez dit que le PSTU
du Brésil, le parti dont nous sommes
militants et dirigeants, travaille au
Venezuela « avec les étudiants financés
par l'impérialisme », en ajoutant par la
suite : « Nous disposons de documents de
l'agence d'aide internationale où ils
reconnaissent donner 213 mille dollars
provenant des étudiants formés aux Etats-Unis
qui reviennent et sèment la lutte dans les
rues, etc. Avec ces gens travaillaient les
trotskystes, les secteurs trotskystes
affiliés au PSTU ». Autrement dit, vous
accusez notre parti, le PSTU, d'être «
contre-révolutionnaire » et d'être financé
par l'impérialisme américain.
Ce type d'accusations nous indigne. Il est
assez commun que nous, les trotskystes, nous
soyons accusés par les stalinistes, ou leurs
alliés, d'« agents de la CIA » chaque fois
que nous attaquons l'un ou l'autre
gouvernement bourgeois que vous considérez
comme "progressiste". De toute manière, nous
avons cru nécessaire de vérifier la véracité
de vos déclarations puisque, dans la mesure
où nous avons organisé plusieurs activités en
commun, vous nous connaissez assez bien et
vous savez que nous sommes un courant
révolutionnaire. C'est pourquoi, avant
d'écrire cette lettre, nous sommes entrés en
contact pour confirmer ces déclarations et
vous les avez confirmées rapidement.
Ce serait votre obligation de présenter,
dans les prochains jours, les preuves de la
relation du PSTU avec « les étudiants
vénézuéliens financés par l'impérialisme
nord-américain ». C'est le minimum que l'on
pourrait espérer d'un professeur socialiste
puisque, s'il ne les présente pas, beaucoup
de gens vont le considérer, en toute raison,
comme un vulgaire charlatan calomniateur.
Mais vous n'allez pas pouvoir présenter
ces preuves parce que vous savez très bien
qu'elles n'existent pas. Vous êtes conscient
que vous faites appel à l'arsenal des
méthodes stalinistes de la calomnie et du
mensonge pour essayer de détruire, par cette
voie, l'adversaire que vous ne parvenez pas à
mettre en échec avec des arguments
politiques.
Ce fait serait déjà un motif suffisant
pour mettre fin à cette lettre et, avec elle,
à nos relations. Mais ce n'est pas ce que
nous allons faire : Nous allons exposer notre
position politique sur chacun des arguments
que vous utilisez pour analyser la défaite
électorale de Chavez. Nous allons répondre à
chacun de vos arguments politiques, par
respect pour beaucoup de militants honnêtes
qui vous considèrent comme un intellectuel
sérieux.
Le résultat du referendum
constitutionnel
D'abord, il nous paraît que votre
attitude, comme celle de beaucoup de
chavistes, est le résultat du désespoir face
à la défaite dans le referendum, la première
des nombreuses élections de ces neuf années.
C'est le désespoir face au fait que le NON a
triomphé dans beaucoup de zones qui
auparavant soutenaient Chavez
indiscutablement. C'est une attitude qui, au
lieu d'essayer de comprendre les véritables
causes du changement survenu, se met à
chercher des boucs émissaires pour les mettre
la défaite sur le dos.
Il y a un fait indéniable : trois millions
de Vénézuéliens qui ont voté pour Chavez lors
des élections présidentielles de 2006, ne
l'ont pas fait maintenant. Nous allons donc
commencer par analyser ce qui c'est passé
dans le referendum. Nous allons analyser
pourquoi le NON a triomphé et quelle est la
signification de ce résultat électoral. Voilà
le débat central, nécessaire pour éclairer
beaucoup de militants honnêtes qui, au
Venezuela et dans le monde, ont été
profondément confondus par ce résultat.
Cette confusion part d'un fait : tant le
gouvernement de Chavez comme la majorité de
la gauche mondiale ont présenté le vote pour
le OUI comme un « vote progressiste », pour
le socialisme, et le NON comme un « vote
réactionnaire », pour le capitalisme. En même
temps, les médias, dont beaucoup de
pro-impérialistes, ont diffusé une
interprétation semblable.
Pour nous, la signification de ce qui
c'est passé est exactement le contraire. Le
OUI représentait, de contenu, un vote
réactionnaire parce que c'était le soutien à
un projet bourgeois totalitaire, même s'il
était camouflé de drapeaux rouges et
d'allusions au « socialisme ». Le NON était,
de contenu, un vote progressiste parce qu'il
représentait le rejet de ce projet par
d'importants secteurs du mouvement de masses
ainsi qu'une expression de leur
mécontentement avec la politique
socio-économique du gouvernement de
Chavez.
Pourquoi le NON a-t-il
triomphé ?
Il est évident que, pour vous, le triomphe
du NON a signifié la défaite d'un « projet
socialiste », en faveur de la droite
pro-impérialiste. Pour expliquer cette
défaite vous dites dans la même entrevue que
« la droite a coordonné tant de forces
financières, médiatiques, économiques...
». Ce fait, auquel s'est ajoutée l'activité
de secteurs de gauche qui se sont opposés à
la réforme, y compris ceux qui s'éloignaient
du gouvernement lui-même, aurait eu comme
résultat de « semer la confusion et le
mécontentement dans les secteurs populaires
et de neutraliser ainsi l'appui à Chavez
».
Le problème de cette analyse est qu'une
grande partie de ces éléments existaient déjà
auparavant, par exemple, lors de la tentative
de putsch pro-impérialiste en 2002, lors du
lock-out patronal qui a paralysé la PDVSA
pendant six mois, lors du referendum
révocatoire de 2004 et lors des élections
présidentielles de 2006. Mais Chavez a gagné
toutes ces confrontations précédentes parce
que la grande majorité des masses l'a
soutenu. Dans le referendum actuel, cet appui
a radicalement diminué. Voilà tout simplement
le point de départ de l'explication de
l'échec. Voilà l'analyse qu'il faut
approfondir pour comprendre ce qui est
arrivé.
La fameuse « campagne
médiatique »
Voyons un peu la question de la « campagne
médiatique ». Aujourd'hui, le gouvernement de
Chavez a un pouvoir médiatique, financier et
politique très supérieur à celui de 2002 ou
de 2004. Après la fermeture de la RCTV et son
incorporation à l'Etat, il possède 6 canaux
publics, alors que seulement 2 chaînes
nationales sont privées. Pourquoi cela ne lui
a-t-il pas permis de contrebalancer la
campagne médiatique de l'impérialisme ?
Sa situation financière est beaucoup
meilleure qu'en 2002 : le prix du pétrole
touche les 100 dollars par baril alors qu'en
2002 il dépassait à peine les 22.
C'est-à-dire, les recettes annuelles dont il
dispose se sont multipliées plusieurs fois.
En même temps, en termes institutionnels, il
contrôle totalement l'Assemblée Nationale et
une majorité écrasante des gouvernements
régionaux et communaux. Pourquoi alors
n'a-t-il pas pu éviter la défaite électorale
?
En réalité, tous ces justificatifs ne sont
autre chose qu'un « rideau de fumée », lancé
par le gouvernement de Chavez et de ceux qui
le soutiennent inconditionnellement, pour
dissimuler la question centrale : sa perte
d'appui dans le mouvement de masses.
Le mécontentement
populaire
Une fois dissipés les "rideaux de fumée",
il devient évident que le résultat du
referendum est l'expression d'un saut dans le
mécontentement populaire vis-à-vis du
gouvernement. Quelles sont les raisons de ce
mécontentement ? Vous êtes obligé vous-même
de reconnaître quelques causes de caractère
socio-économique, comme la pénurie de denrées
de base et l'inflation élevée (qui dépassera
21 % en 2007 et presque 30 % pour les
aliments). Nous ajouterions les bas salaires,
le manque de négociation de conventions
collectives des fonctionnaires, la lutte des
travailleurs étatiques et privés pour élire
ceux qui vont négocier ces conventions,
etc.
Tout cela, sans parler de la corruption
évidente de l'appareil chaviste dans le
maniement des fonds de l'Etat, ainsi que la
transformation galopante de ses principaux
cadres dans la nouvelle « bourgeoisie
bolivarienne », qui se promène en voiture de
luxe, les tout-terrains importés Hummer. Leur
figure de proue est le gouverneur de Mirador,
Diosdado Cabello, qui est devenu en peu
d'années le propriétaire de plusieurs usines
et entreprises, comme l'a dénoncé
publiquement l'historien et vieux combattant
vénézuélien Domingo Alberto Rangel.
Un secteur minoritaire, mais croissant, de
travailleurs a commencé à résister à ce cours
du gouvernement à travers des luttes, des
grèves et des mobilisations, dont la plupart
ont été fortement réprimées. Ces éléments
sont la toile de fond du résultat électoral.
Ils réfutent d'ailleurs de manière concrète -
disons-nous en passant - le supposé caractère
socialiste du processus dirigé par Chavez.
Dans ce cadre, il faut encore ajouter un
autre facteur central.
Le cours autoritaire du
gouvernement
D'autre part, il y a un mécontentement
croissant avec les actions politiques du
gouvernement, en particulier avec son
orientation de plus en plus autoritaire et
répressive contre le mouvement de masses. Par
exemple, en mai de cette année, le
gouvernement a réprimé violemment les
travailleurs de Sanitarios Maracay, qui ont
occupé l'entreprise après que le patronat
l'avait abandonnée et ont marché sur Caracas
pour en réclamer l'étatisation sous contrôle
ouvrier. La répression s'est abattue aussi
sur les travailleurs pétroliers de Zulia et
Puerto Cruz, qui réclamaient le droit d'élire
qui allait négocier en leur nom, ou sur les
travailleurs étatiques qui depuis des années
n'avaient pas eu de discussion de convention
collective, et qui ont été délogés du
Ministère du Travail par des groupes de choc
du gouvernement, camouflés derrière
l'organisation Tupamaros.
Ce cours autoritaire du gouvernement ne
s'est pas seulement manifesté dans la
répression contre les revendications et les
luttes des travailleurs. Il a été aussi
présent dans tous les aspects de la vie
politique du pays : par exemple, dans
l'exigence d'intégration obligatoire au PSUV
de toutes les forces politiques qui
soutenaient le gouvernement, dans les
attaques à l'autonomie syndicale de l'UNT,
dans la fermeture de la chaîne de télévision
RCTV et dans le fait d'appeler «
contre-révolutionnaire » tous ceux qui
oseraient ne pas être d'accord avec l'un ou
l'autre aspect de cette politique, même s'ils
avaient une longue trajectoire de lutte
contre la droite et l'impérialisme.
Le caractère de la réforme
: socialiste ou bourgeoise bonapartiste
?
Ceci nous mène à un des nœuds du
débat : le caractère politique et de classe
de la réforme constitutionnelle proposée par
le gouvernement. Comme beaucoup de défenseurs
du OUI, vous avez manifesté que les réformes
étaient « un pas vers le socialisme ».
Évidemment, si c'était le cas, le triomphe du
NON aurait signifié que cette avancée a été
rejetée par le peuple vénézuélien. Comme nous
l'avons déjà dit, c'est une analyse semblable
à celle faite par l'impérialisme et la
droite.
Mais cette caractérisation de la nouvelle
constitution est totalement fausse. Les
réformes proposées n'avaient rien à voir avec
le socialisme et ne constituaient d'aucune
façon une avancée vers lui. Nous ne voulons
pas entrer ici dans une longue analyse
juridique de son texte. Mais nous ne pouvons
pas passer sous silence que le nouveau texte
maintient : l'article 115 qui garantit la
propriété privée des moyens de production ;
l'article 112 qui promeut l'appui de l'Etat
pour aider cette forme de propriété ;
l'article 98 qui respecte la propriété
intellectuelle et les brevets internationaux
(presque une copie d'une exigence de la ZLEA
et des TLCs propulsés par les Etats-Unis) ;
l'article 301 qui donne sécurité aux
investissements étrangers ou l'article 113
qui maintient et approfondit le statut d'«
entreprises mixtes », entamée par le
gouvernement pro-impérialiste de Rafael
Caldera, sous laquelle les compagnies
étrangères contrôlent déjà plus de 40 % de la
production pétrolière du pays.
Autrement dit, il s'agissait d'une réforme
qui maintenait et approfondissait le
caractère capitaliste qu'avait déjà la
Constitution approuvée en 1999, drapée de
références au « socialisme » ou à la «
production sociale ». Elle n'introduisait pas
non plus une quelconque avancée
anti-impérialiste, comme le montrent le
bradage croissant de secteurs pétroliers à
l'impérialisme ou les concessions de plus en
plus importantes aux entreprises automobiles
internationales (Toyota, Mitsubishi, GM,
Ford, etc.) avec l'élimination de l'impôt sur
la commercialisation de véhicules.
Le véritable objectif de
la réforme
A partir de ce caractère bourgeois jusqu'à
la moelle, le véritable objectif des réformes
était de fortifier le bonapartisme du
gouvernement, c'est-à-dire, le pouvoir
centralisé de Chavez, non seulement pour
affaiblir l'opposition de droite mais,
essentiellement, pour faire face au
mécontentement des masses.
Par exemple, la constitution introduisait
la possibilité de réélection présidentielle
indéfinie de Chavez, tandis que ce droit
était nié aux gouverneurs ou aux maires. Il y
avait aussi le droit présidentiel de
modifier, à son gré, la division
politico-administrative du pays, fusionnant
des provinces ou créant de nouvelles. Il
s'agit d'un pouvoir très utile pour éliminer
des gouverneurs gênants. D'ensemble, la
constitution présentait des critères qui se
ressemblent trop à celles du monarque
absolutiste français Louis XIV : « L'Etat,
c'est moi ».
Un autre aspect très négatif est que la
constitution avançait dans la tentative de
contrôle sur le mouvement ouvrier, à travers
la création de ce qu'on appelait des Conseils
du travail, qui représentaient une attaque
claire à l'organisation syndicale
indépendante des travailleurs. Comme l'a
dénoncé le dirigeant syndical Orlando Chirino
dans une déclaration d'opposition à la
réforme, ces Conseils, « en plus de ne
pas être des organisations créées
correctement par les travailleurs ni nés de
leur lutte quotidienne, sont des organismes
qui naissent protégés et contrôlés de façon
absolue par le pouvoir exécutif, lésant
l'indépendance et l'autonomie des
travailleurs et leurs organisations.
(...) L'intérêt du Gouvernement National
devient alors évident, de continuer à
promouvoir la division dans les rangs des
travailleurs, en mettant en avant des
organismes qui ne sont pas autonomes et en
maintenant la politique anti-syndicaliste
mise en oeuvre durant la présente année,
manifestée dans le refus de reconnaître
l'Union Nationale des Travailleurs, les
dirigeants légitimes des syndicats pétroliers
et des travailleurs du secteur public...
».
La constitution introduisait aussi la
création d'une nouvelle branche de l'Armée,
totalement soumise au commandement
présidentiel, qui pourrait agir pour
contrôler et réprimer tout mouvement qui
sortirait des limites imposées par le
gouvernement. C'est ce qui est déjà arrivé
dans l'utilisation de paramilitaires contre
l'occupation du Ministère du Travail, ainsi
que dans les attaques armées contre les
étudiants qui manifestaient pour le NON, à
l'Université Centrale du Venezuela.
Ajoutons que le mécanisme lui-même du
referendum pour approuver la réforme
constitutionnelle était profondément
antidémocratique, puisqu'il empêchait la
réalisation d'un débat profond dans le
mouvement de masses, sur les matières aussi
importantes que les bases politiques,
économiques et sociales du pays, inclues dans
les 60 articles modifiés. C'est un fait qui
s'est finalement retourné comme un boomerang
contre le gouvernement lui-même dans le
résultat du vote.
L'intuition des
masses
Les réformes, tant dans leur contenu comme
dans leur méthode d'approbation, essayaient
de donner un saut qualitatif dans ce cours
totalitaire du gouvernement. Un secteur
important du mouvement de masses l'a compris
ou l'a deviné ainsi. Ils ont vu qu'il n'y
avait aucune menace réelle de putsch de
droite et que, au contraire, la véritable
menace contre les libertés démocratiques et
les droits des travailleurs provenait du
gouvernement de Chavez lui-même.
C'est pourquoi, contrairement aux années
2002-2003, quand elles étaient disposées à
donner leur vie pour défendre Chavez, ou
quand elles l'ont soutenu par une vaste
majorité dans des votes précédents, en
sentant qu'elles défendaient ainsi leurs
droits et libertés contre la droite et
l'impérialisme, cette fois les masses ont
rejeté les réformes parce que, sous un vernis
socialiste, elles étaient profondément
réactionnaires et qu'il fallait les freiner.
Comme disaient les travailleurs de la
raffinerie pétrolière de Puerto Cruz: « Il
faut y mettre un STOP ». Cette « intuition »
des masses vénézuéliennes a été totalement
correcte.
C'est cela l'explication du triomphe du
NON et non la théorie de la conspiration
médiatico-financière de l'impérialisme et ses
« agents gauchistes à gage ». C'est ce qui
explique, par exemple, que dans la région de
Petare, une des plus pauvres de Caracas et
l'avant-garde de la lutte contre le putsch en
2002, le NON a triomphé avec 61 % contre 38
%. Cette région combative de Caracas,
s'est-elle remplie soudainement de
contre-révolutionnaires ?
C'est pourquoi, nous considérons que le
résultat du referendum est un triomphe des
masses face à un projet réactionnaire et non
une défaite du « projet socialiste » (une
explication qui, en dernier ressort, rend les
masses coupables de s'être laissées confondre
par l'ennemi). C'est un triomphe des masses
qui, en mettant en échec un projet bourgeois
réactionnaire sur le terrain électoral, ont
aujourd'hui de meilleures conditions pour
avancer dans leur organisation et leur
mobilisation autonomes, sur le chemin de la
lutte pour le véritable socialisme.
Quelques mots à propos du
putsch
Un des principaux arguments de ceux qui
ont appelé à voter pour le OUI a été qu'un
triomphe de l'opposition accélérerait les
possibilités d'un putsch pro-impérialiste,
dont la préparation était en cours. Autrement
dit, celui qui ne voterait pas pour le OUI
soutenait objectivement les putschistes. Nous
affirmons clairement que, s'il y avait
vraiment un danger de putsch, nous ne
douterions pas un instant d'appeler à l'unité
d'action, y compris avec le gouvernement,
pour faire face aux putschistes, comme le
PSTU et la LIT-QI ont fait en 2002.
Mais actuellement la situation est
totalement différente. Les masses, en 2002,
ont mis en échec le putsch et les
putschistes, et par la suite, elles ont aussi
cassé le lock-out patronal. Les putschistes
d'alors se sont divisés. Le secteur le plus
fort, comme Cisneros et le groupe
Polar-Mendoza, s'est allié au gouvernement et
a commencé à faire des affaires avec lui,
alors que le secteur le plus extrême des «
poules mouillées » s'est isolé et fragmenté
de plus en plus.
L'impérialisme américain lui-même a changé
sa politique. Le correspondant aux Etats-Unis
d'un important journal argentin informe que «
la victoire du NON a représenté pour les
Etats-Unis un soulagement
énorme. Non seulement parce qu'elle
représente un frein au pouvoir de Hugo Chavez
mais aussi parce qu'elle confirme que
la stratégie de
non-confrontation - que le
Département d'Etat met en oeuvre à partir du
moment où Tom Shannon a assumé le
Sous-secrétariat pour les Affaires
Hémisphériques - a commencé à donner de bons
résultats. » (Clarín, 4/12/07).
Autrement dit, pas question de putsch pour
renverser Chavez
(non-confrontation). Il s'agit de
parier sur son usure pour récupérer le
pouvoir par la voie électorale, en profitant
de son manque de réponses aux nécessités
socio-économiques des masses et de ses
attaques contre les libertés démocratiques.
En même temps, l'impérialisme continue à
faire beaucoup de très bonnes affaires avec
ce même gouvernement, comme d'ailleurs
Cisneros ou Mendoza.
Après le referendum, cet argument du
putsch a mystérieusement disparu du bilans
des chavistes, y compris de celui que vous
présentez, Petras. Le fait est que cet
argument heurtait frontalement la position
des chefs de l'opposition de droite qui,
après le referendum, appelaient à « un
dialogue constructif avec le gouvernement
pour obtenir l'unité nationale » ou
affirmaient la nécessité de respecter
strictement les cinq années de mandat
présidentiel qui restent à Chavez.
Bien que l'argument ait disparu
aujourd'hui de la scène, il y a lieu de
rappeler que l'agitation permanente d'une
menace de putsch inexistante a été une
tactique récurrente du stalinisme pour faire
pression dans le sens de la formation de
fronts d'appui à des gouvernements bourgeois
et pour justifier cette formation.
Le rôle du mouvement
estudiantin
Ceci nous mène à la caractérisation de la
signification des mobilisations estudiantines
massives d'opposition à la réforme
constitutionnelle. Dans vos articles,
toujours faisant l'écho des positions du
gouvernement de Chavez, vous accusez ces
mobilisations d'être manipulées par la CIA et
d'être financés par le gouvernement
américain. Autrement dit, elles seraient
contre-révolutionnaires putschistes.
Il est déjà clair que la politique
américaine n'est pas de promouvoir un putsch.
Mais il faut approfondir beaucoup plus
l'analyse de la signification de ces
mobilisations. Pour nous, le mouvement
estudiantin vénézuélien s'est mobilisé contre
les attaques aux libertés démocratiques de la
part du gouvernement de Chavez et,
spécialement, contre le sens profondément
réactionnaire et antidémocratique de la
réforme constitutionnelle.
Le mouvement estudiantin est ainsi devenu
le secteur du mouvement de masses qui s'est
mis à l'avant-garde du NON. Tous les
analystes indiquent que son entrée en scène a
été décisif pour le triomphe du NON puisque
ces grandes mobilisations ont eu un grand
impact sur d'autres secteurs sociaux. C'est
un processus authentique et extrêmement
progressiste et non, comme vous dites, une
partie d'une conspiration
contre-révolutionnaire.
Il va de soi que, dans la mesure où la
grande majorité de la gauche soutient le
gouvernement de Chavez et son cours
totalitaire, la droite peut faire pied dans
ce mouvement, confondre des secteurs et même
gagner des dirigeants pour influencer ainsi
son cours futur. Toutefois, jusqu'à présent,
la droite paraît avoir eu de nombreuses
difficultés pour y arriver, comme le démontre
le refus de donner la parole à Manuel Rosales
(gouverneur de Zulia et figure électorale de
la droite) dans les mobilisations, ainsi que
le discours de contenu bolivarien du
dirigeant estudiantin qui a parlé dans le
rassemblement de bilan du referendum.
Mais cette confusion possible est, de
toute façon, la responsabilité de la majorité
de la gauche qui soutient le projet
totalitaire de Chavez et qui permet ainsi que
la droite apparaisse hypocritement comme
porte-étendard de la défense juste des
libertés démocratiques. Cette politique est
tellement fausse qu'elle a permis que cette
droite putschiste de 2002-2003, haïe par les
masses vénézuéliennes, puisse maintenant
essayer de se recycler et de se donner une
apparence « démocratique ». C'est pourquoi,
il est impérieux que la gauche s'éloigne
clairement du projet bourgeois totalitaire de
Chavez et participe activement au mouvement
estudiantin, en relevant honnêtement ces
drapeaux démocratiques pour les disputer à la
droite. Ne pas le faire serait, maintenant
décidément, faire le jeu à l'impérialisme.
Mais même si l'ensemble des dirigeants du
mouvement estudiantin, ou la majorité,
seraient de droite ou réactionnaires, cela ne
changerait pas le caractère progressiste du
mouvement. En tout cas, cela augmenterait
l'obligation d'intervenir avec une politique
correcte pour en disputer la direction. C'est
ce que nous faisons, par exemple, quand nous
intervenons dans une grève juste qui est
dirigée par une bureaucratie syndicale
sinistre.
En gardant les proportions, nous pouvons
comparer la situation du mouvement
estudiantin vénézuélien avec celui de la
Place Tienanmen, en 1989. A cette occasion,
les étudiants chinois ont fait face au régime
dictatorial du Parti Communiste qui avait
déjà restauré le capitalisme dans le pays, en
exigeant des libertés démocratiques. Beaucoup
d'entre eux marchaient en portant comme
symbole la Statue de la Liberté. Et
l'idéologie de plusieurs de leurs dirigeants
associait les libertés démocratiques avec un
appui à l'impérialisme américain. Mais ces
signaux externes et la position de ces
dirigeants (conséquence, en dernier ressort,
du fait qu'ils faisaient face à une dictature
capitaliste féroce, camouflée derrière des
drapeaux rouges avec le marteau et la
faucille), ne pouvaient pas dissimuler que le
mouvement d'ensemble était hautement
progressiste.
Mais l'impérialisme et la
droite ne sont-ils pas en fête eux aussi
?
Vous pourriez nous dire que, au-delà de
toutes les considérations que nous avons
indiquées, la droite vénézuélienne et
l'impérialisme ont aussi appelé à voter pour
le NON. Par conséquent, ils ont aussi
triomphé dans le plébiscite. Ce serait
enfoncer le clou dans le raisonnement que «
celui qui ne votait pas OUI est
contre-révolutionnaire » (un argument
qui vaut aussi pour ceux qui ont appelé à
s'abstenir ou à voter en blanc).
D'abord, il faut remarquer que le
mécanisme lui-même du referendum, par sa
limitation antidémocratique d'alternatives,
oblige à formuler une position qui peut
coïncider avec celle de secteurs auxquels
nous sommes totalement opposés pour des
considérations de classe et d'objectifs
stratégiques.
La droite et l'impérialisme ont appelé à
voter NON pour maintenir le caractère
capitaliste semi-colonial actuel du
Venezuela, avec toutefois eux-mêmes
directement dans le gouvernement au lieu de
Chavez. Leur principal objectif était de
capitaliser l'usure du gouvernement sur le
plan électoral. C'est ce qui les permet
d'être en fête.
Quant à nous, dans un débat démocratique,
nous aurions pu exprimer - comme l'ont fait
nos camarades vénézuéliens de l'UST dans
leurs déclarations - que nous nous opposons à
la réforme pour son caractère bourgeois et
réactionnaire, que nous voulons promouvoir un
processus de mobilisation et d'organisation
autonomes des travailleurs pour avancer sur
le chemin du véritable socialisme, et que ce
processus serait la meilleure manière de
promouvoir la lutte décisive contre la droite
et l'impérialisme. Nous aurions pu dire que,
pour cela, il faut construire un « troisième
camp » des travailleurs et des masses qui
permette de casser la polarisation qui existe
aujourd'hui entre deux fractions bourgeoises
(le chavisme et la droite). Mais dans l'appel
au vote, nous n'avions pas d'autre
alternative que de dire NON, par la force des
règles du referendum.
D'autre part, l'histoire fait que,
parfois, les révolutionnaires coïncident,
dans un fait totalement limité, avec leur
ennemi irréconciliable, l'impérialisme, en
partant d'objectifs totalement opposés. Par
exemple, en mars 1917, Lénine est retourné en
Russie, avec d'autres combattants
non-bolcheviques comme Julius Martov, dans un
train qui a traversé l'Allemagne avec une
autorisation spéciale du gouvernement du
Kaiser. Lénine retournait dans son pays pour
disputer la direction de la révolution,
pousser les travailleurs russes à prendre le
pouvoir et entamer la construction du
socialisme. Le Kaiser essayait de profiter de
l'agitation des léninistes contre la
permanence de la Russie dans la Première
Guerre mondiale et d'affaiblir ainsi
militairement ce pays, contre lequel il
combattait. Il y a lieu de rappeler que les
ennemis russes de Lénine, en réalité ennemis
de la révolution socialiste, n'ont pas manqué
d'utiliser l'épisode du « train spécial »
pour l'accuser d'être « agent du Kaiser ».
La méthode des amalgames
et des calomnies
Comme nous avons dit au début de cette
lettre, vos accusations contre le PSTU
partent de la vieille logique du stalinisme :
celui qui ne soutient pas mes positions est
un ennemi contre-révolutionnaire et il n'y a
donc pas de règles pour le combattre. Il en
est ainsi avec la méthode des calomnies et
des amalgames, qui ne se limite pas à mettre
en question les positions de l'adversaire
mais aussi son intégrité morale et son
honnêteté comme combattant. Il ne suffit pas
de le vaincre politiquement, il faut aussi le
détruire. C'est pourquoi, Trotsky, Bujarin,
Kamenev, Zinoviev, et tant d'autres
dirigeants révolutionnaires ont été accusés
par Staline d'être des « agents de
l'impérialisme », avant d'être fusillés ou
assassinés.
Selon vous, le PSTU serait devenu un
courant qui fait des accords avec ceux qui
ont été « formés et payés par la CIA ».
Petras, vous connaissez notre trajectoire de
révolutionnaires. Vous savez qu'au Brésil et
dans toute l'Amérique latine, nos militants
ont payé avec la prison, la torture et la
mort leur lutte contre les dictatures
militaires pro-impérialistes et leur défense
des idées du socialisme révolutionnaire. Vous
savez que nous avons été sur la ligne de
front dans la lutte contre la ZLEA et le
paiement de la dette externe. Vous savez
qu'au Brésil, contrairement à une grande
partie de la gauche, nous ne nous sommes pas
vendus au gouvernement de Lula et ses postes
exécutifs ou parlementaires, mais que nous
avons combattu avec intransigeance contre lui
et sa politique pro-impérialiste. Etant donné
que vous nous connaissez bien, vous avez la
pleine conscience que ces accusations sont
fausses.
Vous avez tout le droit de défendre le
gouvernement de Chavez et de nous critiquer
pour ne pas le faire. Les différences ne nous
effrayent pas, puisqu'elles font partie du
débat politique. En tout cas, le temps et la
réalité clarifieront qui a eu raison. Ce qui
nous paraît aberrant est que vous utilisez la
méthodologie staliniste de la calomnie et des
mensonges. Vous ne vous limitez pas à essayer
de souiller l'honneur du PSTU. Vous vous
faites l'écho des attaques du gouvernement de
Chavez qui taxe des dirigeants vénézuéliens
de trajectoire reconnue, comme Orlando
Chirino, de contre-révolutionnaires. Avec ces
accusations, ce gouvernement prépare une
répression dure contre ces combattants. Vos
mensonges et vos calomnies, professeur
Petras, aident à préparer le terrain, dans
les médias internationaux, pour justifier
cette répression, et elles vous en font
complice. Voilà où vous en êtes arrivé.
Pour
la direction du PSTU
Eduardo
Almeida Neto
Zé María
de Almeida
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