Site de la LIT 4ème Inter.
Groupe Socialiste Internationaliste
Section Française de la Ligue Internationale des Travailleurs
Quatrième Internationale
Marxisme vivant
Document paru dans Courrier International n°135
Lettre ouverte à James Petras
Concernant ses déclarations
suite au referendum constitutionnel au Venezuela

Professeur Petras :

Nous avons pris connaissance de vos déclarations à la Radio Centenario CX36 d'Uruguay, reproduites par les médias de ce pays le 4/12/07, où vous avez dit que le PSTU du Brésil, le parti dont nous sommes militants et dirigeants, travaille au Venezuela « avec les étudiants financés par l'impérialisme », en ajoutant par la suite : « Nous disposons de documents de l'agence d'aide internationale où ils reconnaissent donner 213 mille dollars provenant des étudiants formés aux Etats-Unis qui reviennent et sèment la lutte dans les rues, etc. Avec ces gens travaillaient les trotskystes, les secteurs trotskystes affiliés au PSTU ». Autrement dit, vous accusez notre parti, le PSTU, d'être « contre-révolutionnaire » et d'être financé par l'impérialisme américain.

Ce type d'accusations nous indigne. Il est assez commun que nous, les trotskystes, nous soyons accusés par les stalinistes, ou leurs alliés, d'« agents de la CIA » chaque fois que nous attaquons l'un ou l'autre gouvernement bourgeois que vous considérez comme "progressiste". De toute manière, nous avons cru nécessaire de vérifier la véracité de vos déclarations puisque, dans la mesure où nous avons organisé plusieurs activités en commun, vous nous connaissez assez bien et vous savez que nous sommes un courant révolutionnaire. C'est pourquoi, avant d'écrire cette lettre, nous sommes entrés en contact pour confirmer ces déclarations et vous les avez confirmées rapidement.

Ce serait votre obligation de présenter, dans les prochains jours, les preuves de la relation du PSTU avec « les étudiants vénézuéliens financés par l'impérialisme nord-américain ». C'est le minimum que l'on pourrait espérer d'un professeur socialiste puisque, s'il ne les présente pas, beaucoup de gens vont le considérer, en toute raison, comme un vulgaire charlatan calomniateur.

Mais vous n'allez pas pouvoir présenter ces preuves parce que vous savez très bien qu'elles n'existent pas. Vous êtes conscient que vous faites appel à l'arsenal des méthodes stalinistes de la calomnie et du mensonge pour essayer de détruire, par cette voie, l'adversaire que vous ne parvenez pas à mettre en échec avec des arguments politiques.

Ce fait serait déjà un motif suffisant pour mettre fin à cette lettre et, avec elle, à nos relations. Mais ce n'est pas ce que nous allons faire : Nous allons exposer notre position politique sur chacun des arguments que vous utilisez pour analyser la défaite électorale de Chavez. Nous allons répondre à chacun de vos arguments politiques, par respect pour beaucoup de militants honnêtes qui vous considèrent comme un intellectuel sérieux.

Le résultat du referendum constitutionnel

D'abord, il nous paraît que votre attitude, comme celle de beaucoup de chavistes, est le résultat du désespoir face à la défaite dans le referendum, la première des nombreuses élections de ces neuf années. C'est le désespoir face au fait que le NON a triomphé dans beaucoup de zones qui auparavant soutenaient Chavez indiscutablement. C'est une attitude qui, au lieu d'essayer de comprendre les véritables causes du changement survenu, se met à chercher des boucs émissaires pour les mettre la défaite sur le dos.

Il y a un fait indéniable : trois millions de Vénézuéliens qui ont voté pour Chavez lors des élections présidentielles de 2006, ne l'ont pas fait maintenant. Nous allons donc commencer par analyser ce qui c'est passé dans le referendum. Nous allons analyser pourquoi le NON a triomphé et quelle est la signification de ce résultat électoral. Voilà le débat central, nécessaire pour éclairer beaucoup de militants honnêtes qui, au Venezuela et dans le monde, ont été profondément confondus par ce résultat.

Cette confusion part d'un fait : tant le gouvernement de Chavez comme la majorité de la gauche mondiale ont présenté le vote pour le OUI comme un « vote progressiste », pour le socialisme, et le NON comme un « vote réactionnaire », pour le capitalisme. En même temps, les médias, dont beaucoup de pro-impérialistes, ont diffusé une interprétation semblable.

Pour nous, la signification de ce qui c'est passé est exactement le contraire. Le OUI représentait, de contenu, un vote réactionnaire parce que c'était le soutien à un projet bourgeois totalitaire, même s'il était camouflé de drapeaux rouges et d'allusions au « socialisme ». Le NON était, de contenu, un vote progressiste parce qu'il représentait le rejet de ce projet par d'importants secteurs du mouvement de masses ainsi qu'une expression de leur mécontentement avec la politique socio-économique du gouvernement de Chavez.

Pourquoi le NON a-t-il triomphé ?

Il est évident que, pour vous, le triomphe du NON a signifié la défaite d'un « projet socialiste », en faveur de la droite pro-impérialiste. Pour expliquer cette défaite vous dites dans la même entrevue que « la droite a coordonné tant de forces financières, médiatiques, économiques... ». Ce fait, auquel s'est ajoutée l'activité de secteurs de gauche qui se sont opposés à la réforme, y compris ceux qui s'éloignaient du gouvernement lui-même, aurait eu comme résultat de « semer la confusion et le mécontentement dans les secteurs populaires et de neutraliser ainsi l'appui à Chavez ».

Le problème de cette analyse est qu'une grande partie de ces éléments existaient déjà auparavant, par exemple, lors de la tentative de putsch pro-impérialiste en 2002, lors du lock-out patronal qui a paralysé la PDVSA pendant six mois, lors du referendum révocatoire de 2004 et lors des élections présidentielles de 2006. Mais Chavez a gagné toutes ces confrontations précédentes parce que la grande majorité des masses l'a soutenu. Dans le referendum actuel, cet appui a radicalement diminué. Voilà tout simplement le point de départ de l'explication de l'échec. Voilà l'analyse qu'il faut approfondir pour comprendre ce qui est arrivé.

La fameuse « campagne médiatique »

Voyons un peu la question de la « campagne médiatique ». Aujourd'hui, le gouvernement de Chavez a un pouvoir médiatique, financier et politique très supérieur à celui de 2002 ou de 2004. Après la fermeture de la RCTV et son incorporation à l'Etat, il possède 6 canaux publics, alors que seulement 2 chaînes nationales sont privées. Pourquoi cela ne lui a-t-il pas permis de contrebalancer la campagne médiatique de l'impérialisme ?

Sa situation financière est beaucoup meilleure qu'en 2002 : le prix du pétrole touche les 100 dollars par baril alors qu'en 2002 il dépassait à peine les 22. C'est-à-dire, les recettes annuelles dont il dispose se sont multipliées plusieurs fois. En même temps, en termes institutionnels, il contrôle totalement l'Assemblée Nationale et une majorité écrasante des gouvernements régionaux et communaux. Pourquoi alors n'a-t-il pas pu éviter la défaite électorale ?

En réalité, tous ces justificatifs ne sont autre chose qu'un « rideau de fumée », lancé par le gouvernement de Chavez et de ceux qui le soutiennent inconditionnellement, pour dissimuler la question centrale : sa perte d'appui dans le mouvement de masses.

Le mécontentement populaire

Une fois dissipés les "rideaux de fumée", il devient évident que le résultat du referendum est l'expression d'un saut dans le mécontentement populaire vis-à-vis du gouvernement. Quelles sont les raisons de ce mécontentement ? Vous êtes obligé vous-même de reconnaître quelques causes de caractère socio-économique, comme la pénurie de denrées de base et l'inflation élevée (qui dépassera 21 % en 2007 et presque 30 % pour les aliments). Nous ajouterions les bas salaires, le manque de négociation de conventions collectives des fonctionnaires, la lutte des travailleurs étatiques et privés pour élire ceux qui vont négocier ces conventions, etc.

Tout cela, sans parler de la corruption évidente de l'appareil chaviste dans le maniement des fonds de l'Etat, ainsi que la transformation galopante de ses principaux cadres dans la nouvelle « bourgeoisie bolivarienne », qui se promène en voiture de luxe, les tout-terrains importés Hummer. Leur figure de proue est le gouverneur de Mirador, Diosdado Cabello, qui est devenu en peu d'années le propriétaire de plusieurs usines et entreprises, comme l'a dénoncé publiquement l'historien et vieux combattant vénézuélien Domingo Alberto Rangel.

Un secteur minoritaire, mais croissant, de travailleurs a commencé à résister à ce cours du gouvernement à travers des luttes, des grèves et des mobilisations, dont la plupart ont été fortement réprimées. Ces éléments sont la toile de fond du résultat électoral. Ils réfutent d'ailleurs de manière concrète - disons-nous en passant - le supposé caractère socialiste du processus dirigé par Chavez. Dans ce cadre, il faut encore ajouter un autre facteur central.

Le cours autoritaire du gouvernement

D'autre part, il y a un mécontentement croissant avec les actions politiques du gouvernement, en particulier avec son orientation de plus en plus autoritaire et répressive contre le mouvement de masses. Par exemple, en mai de cette année, le gouvernement a réprimé violemment les travailleurs de Sanitarios Maracay, qui ont occupé l'entreprise après que le patronat l'avait abandonnée et ont marché sur Caracas pour en réclamer l'étatisation sous contrôle ouvrier. La répression s'est abattue aussi sur les travailleurs pétroliers de Zulia et Puerto Cruz, qui réclamaient le droit d'élire qui allait négocier en leur nom, ou sur les travailleurs étatiques qui depuis des années n'avaient pas eu de discussion de convention collective, et qui ont été délogés du Ministère du Travail par des groupes de choc du gouvernement, camouflés derrière l'organisation Tupamaros.

Ce cours autoritaire du gouvernement ne s'est pas seulement manifesté dans la répression contre les revendications et les luttes des travailleurs. Il a été aussi présent dans tous les aspects de la vie politique du pays : par exemple, dans l'exigence d'intégration obligatoire au PSUV de toutes les forces politiques qui soutenaient le gouvernement, dans les attaques à l'autonomie syndicale de l'UNT, dans la fermeture de la chaîne de télévision RCTV et dans le fait d'appeler « contre-révolutionnaire » tous ceux qui oseraient ne pas être d'accord avec l'un ou l'autre aspect de cette politique, même s'ils avaient une longue trajectoire de lutte contre la droite et l'impérialisme.

Le caractère de la réforme : socialiste ou bourgeoise bonapartiste ?

Ceci nous mène à un des nœuds du débat : le caractère politique et de classe de la réforme constitutionnelle proposée par le gouvernement. Comme beaucoup de défenseurs du OUI, vous avez manifesté que les réformes étaient « un pas vers le socialisme ». Évidemment, si c'était le cas, le triomphe du NON aurait signifié que cette avancée a été rejetée par le peuple vénézuélien. Comme nous l'avons déjà dit, c'est une analyse semblable à celle faite par l'impérialisme et la droite.

Mais cette caractérisation de la nouvelle constitution est totalement fausse. Les réformes proposées n'avaient rien à voir avec le socialisme et ne constituaient d'aucune façon une avancée vers lui. Nous ne voulons pas entrer ici dans une longue analyse juridique de son texte. Mais nous ne pouvons pas passer sous silence que le nouveau texte maintient : l'article 115 qui garantit la propriété privée des moyens de production ; l'article 112 qui promeut l'appui de l'Etat pour aider cette forme de propriété ; l'article 98 qui respecte la propriété intellectuelle et les brevets internationaux (presque une copie d'une exigence de la ZLEA et des TLCs propulsés par les Etats-Unis) ; l'article 301 qui donne sécurité aux investissements étrangers ou l'article 113 qui maintient et approfondit le statut d'« entreprises mixtes », entamée par le gouvernement pro-impérialiste de Rafael Caldera, sous laquelle les compagnies étrangères contrôlent déjà plus de 40 % de la production pétrolière du pays.

Autrement dit, il s'agissait d'une réforme qui maintenait et approfondissait le caractère capitaliste qu'avait déjà la Constitution approuvée en 1999, drapée de références au « socialisme » ou à la « production sociale ». Elle n'introduisait pas non plus une quelconque avancée anti-impérialiste, comme le montrent le bradage croissant de secteurs pétroliers à l'impérialisme ou les concessions de plus en plus importantes aux entreprises automobiles internationales (Toyota, Mitsubishi, GM, Ford, etc.) avec l'élimination de l'impôt sur la commercialisation de véhicules.

Le véritable objectif de la réforme

A partir de ce caractère bourgeois jusqu'à la moelle, le véritable objectif des réformes était de fortifier le bonapartisme du gouvernement, c'est-à-dire, le pouvoir centralisé de Chavez, non seulement pour affaiblir l'opposition de droite mais, essentiellement, pour faire face au mécontentement des masses.

Par exemple, la constitution introduisait la possibilité de réélection présidentielle indéfinie de Chavez, tandis que ce droit était nié aux gouverneurs ou aux maires. Il y avait aussi le droit présidentiel de modifier, à son gré, la division politico-administrative du pays, fusionnant des provinces ou créant de nouvelles. Il s'agit d'un pouvoir très utile pour éliminer des gouverneurs gênants. D'ensemble, la constitution présentait des critères qui se ressemblent trop à celles du monarque absolutiste français Louis XIV : « L'Etat, c'est moi ».

Un autre aspect très négatif est que la constitution avançait dans la tentative de contrôle sur le mouvement ouvrier, à travers la création de ce qu'on appelait des Conseils du travail, qui représentaient une attaque claire à l'organisation syndicale indépendante des travailleurs. Comme l'a dénoncé le dirigeant syndical Orlando Chirino dans une déclaration d'opposition à la réforme, ces Conseils, « en plus de ne pas être des organisations créées correctement par les travailleurs ni nés de leur lutte quotidienne, sont des organismes qui naissent protégés et contrôlés de façon absolue par le pouvoir exécutif, lésant l'indépendance et l'autonomie des travailleurs et leurs organisations. (...) L'intérêt du Gouvernement National devient alors évident, de continuer à promouvoir la division dans les rangs des travailleurs, en mettant en avant des organismes qui ne sont pas autonomes et en maintenant la politique anti-syndicaliste mise en oeuvre durant la présente année, manifestée dans le refus de reconnaître l'Union Nationale des Travailleurs, les dirigeants légitimes des syndicats pétroliers et des travailleurs du secteur public... ».

La constitution introduisait aussi la création d'une nouvelle branche de l'Armée, totalement soumise au commandement présidentiel, qui pourrait agir pour contrôler et réprimer tout mouvement qui sortirait des limites imposées par le gouvernement. C'est ce qui est déjà arrivé dans l'utilisation de paramilitaires contre l'occupation du Ministère du Travail, ainsi que dans les attaques armées contre les étudiants qui manifestaient pour le NON, à l'Université Centrale du Venezuela.

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