Professeur Petras :
Nous avons pris connaissance de vos
déclarations à la Radio Centenario CX36
d'Uruguay, reproduites par les médias de ce
pays le 4/12/07, où vous avez dit que le PSTU
du Brésil, le parti dont nous sommes
militants et dirigeants, travaille au
Venezuela « avec les étudiants financés
par l'impérialisme », en ajoutant par la
suite : « Nous disposons de documents de
l'agence d'aide internationale où ils
reconnaissent donner 213 mille dollars
provenant des étudiants formés aux Etats-Unis
qui reviennent et sèment la lutte dans les
rues, etc. Avec ces gens travaillaient les
trotskystes, les secteurs trotskystes
affiliés au PSTU ». Autrement dit, vous
accusez notre parti, le PSTU, d'être «
contre-révolutionnaire » et d'être financé
par l'impérialisme américain.
Ce type d'accusations nous indigne. Il est
assez commun que nous, les trotskystes, nous
soyons accusés par les stalinistes, ou leurs
alliés, d'« agents de la CIA » chaque fois
que nous attaquons l'un ou l'autre
gouvernement bourgeois que vous considérez
comme "progressiste". De toute manière, nous
avons cru nécessaire de vérifier la véracité
de vos déclarations puisque, dans la mesure
où nous avons organisé plusieurs activités en
commun, vous nous connaissez assez bien et
vous savez que nous sommes un courant
révolutionnaire. C'est pourquoi, avant
d'écrire cette lettre, nous sommes entrés en
contact pour confirmer ces déclarations et
vous les avez confirmées rapidement.
Ce serait votre obligation de présenter,
dans les prochains jours, les preuves de la
relation du PSTU avec « les étudiants
vénézuéliens financés par l'impérialisme
nord-américain ». C'est le minimum que l'on
pourrait espérer d'un professeur socialiste
puisque, s'il ne les présente pas, beaucoup
de gens vont le considérer, en toute raison,
comme un vulgaire charlatan calomniateur.
Mais vous n'allez pas pouvoir présenter
ces preuves parce que vous savez très bien
qu'elles n'existent pas. Vous êtes conscient
que vous faites appel à l'arsenal des
méthodes stalinistes de la calomnie et du
mensonge pour essayer de détruire, par cette
voie, l'adversaire que vous ne parvenez pas à
mettre en échec avec des arguments
politiques.
Ce fait serait déjà un motif suffisant
pour mettre fin à cette lettre et, avec elle,
à nos relations. Mais ce n'est pas ce que
nous allons faire : Nous allons exposer notre
position politique sur chacun des arguments
que vous utilisez pour analyser la défaite
électorale de Chavez. Nous allons répondre à
chacun de vos arguments politiques, par
respect pour beaucoup de militants honnêtes
qui vous considèrent comme un intellectuel
sérieux.
Le résultat du referendum
constitutionnel
D'abord, il nous paraît que votre
attitude, comme celle de beaucoup de
chavistes, est le résultat du désespoir face
à la défaite dans le referendum, la première
des nombreuses élections de ces neuf années.
C'est le désespoir face au fait que le NON a
triomphé dans beaucoup de zones qui
auparavant soutenaient Chavez
indiscutablement. C'est une attitude qui, au
lieu d'essayer de comprendre les véritables
causes du changement survenu, se met à
chercher des boucs émissaires pour les mettre
la défaite sur le dos.
Il y a un fait indéniable : trois millions
de Vénézuéliens qui ont voté pour Chavez lors
des élections présidentielles de 2006, ne
l'ont pas fait maintenant. Nous allons donc
commencer par analyser ce qui c'est passé
dans le referendum. Nous allons analyser
pourquoi le NON a triomphé et quelle est la
signification de ce résultat électoral. Voilà
le débat central, nécessaire pour éclairer
beaucoup de militants honnêtes qui, au
Venezuela et dans le monde, ont été
profondément confondus par ce résultat.
Cette confusion part d'un fait : tant le
gouvernement de Chavez comme la majorité de
la gauche mondiale ont présenté le vote pour
le OUI comme un « vote progressiste », pour
le socialisme, et le NON comme un « vote
réactionnaire », pour le capitalisme. En même
temps, les médias, dont beaucoup de
pro-impérialistes, ont diffusé une
interprétation semblable.
Pour nous, la signification de ce qui
c'est passé est exactement le contraire. Le
OUI représentait, de contenu, un vote
réactionnaire parce que c'était le soutien à
un projet bourgeois totalitaire, même s'il
était camouflé de drapeaux rouges et
d'allusions au « socialisme ». Le NON était,
de contenu, un vote progressiste parce qu'il
représentait le rejet de ce projet par
d'importants secteurs du mouvement de masses
ainsi qu'une expression de leur
mécontentement avec la politique
socio-économique du gouvernement de
Chavez.
Pourquoi le NON a-t-il
triomphé ?
Il est évident que, pour vous, le triomphe
du NON a signifié la défaite d'un « projet
socialiste », en faveur de la droite
pro-impérialiste. Pour expliquer cette
défaite vous dites dans la même entrevue que
« la droite a coordonné tant de forces
financières, médiatiques, économiques...
». Ce fait, auquel s'est ajoutée l'activité
de secteurs de gauche qui se sont opposés à
la réforme, y compris ceux qui s'éloignaient
du gouvernement lui-même, aurait eu comme
résultat de « semer la confusion et le
mécontentement dans les secteurs populaires
et de neutraliser ainsi l'appui à Chavez
».
Le problème de cette analyse est qu'une
grande partie de ces éléments existaient déjà
auparavant, par exemple, lors de la tentative
de putsch pro-impérialiste en 2002, lors du
lock-out patronal qui a paralysé la PDVSA
pendant six mois, lors du referendum
révocatoire de 2004 et lors des élections
présidentielles de 2006. Mais Chavez a gagné
toutes ces confrontations précédentes parce
que la grande majorité des masses l'a
soutenu. Dans le referendum actuel, cet appui
a radicalement diminué. Voilà tout simplement
le point de départ de l'explication de
l'échec. Voilà l'analyse qu'il faut
approfondir pour comprendre ce qui est
arrivé.
La fameuse « campagne
médiatique »
Voyons un peu la question de la « campagne
médiatique ». Aujourd'hui, le gouvernement de
Chavez a un pouvoir médiatique, financier et
politique très supérieur à celui de 2002 ou
de 2004. Après la fermeture de la RCTV et son
incorporation à l'Etat, il possède 6 canaux
publics, alors que seulement 2 chaînes
nationales sont privées. Pourquoi cela ne lui
a-t-il pas permis de contrebalancer la
campagne médiatique de l'impérialisme ?
Sa situation financière est beaucoup
meilleure qu'en 2002 : le prix du pétrole
touche les 100 dollars par baril alors qu'en
2002 il dépassait à peine les 22.
C'est-à-dire, les recettes annuelles dont il
dispose se sont multipliées plusieurs fois.
En même temps, en termes institutionnels, il
contrôle totalement l'Assemblée Nationale et
une majorité écrasante des gouvernements
régionaux et communaux. Pourquoi alors
n'a-t-il pas pu éviter la défaite électorale
?
En réalité, tous ces justificatifs ne sont
autre chose qu'un « rideau de fumée », lancé
par le gouvernement de Chavez et de ceux qui
le soutiennent inconditionnellement, pour
dissimuler la question centrale : sa perte
d'appui dans le mouvement de masses.
|
Le mécontentement
populaire
Une fois dissipés les "rideaux de fumée",
il devient évident que le résultat du
referendum est l'expression d'un saut dans le
mécontentement populaire vis-à-vis du
gouvernement. Quelles sont les raisons de ce
mécontentement ? Vous êtes obligé vous-même
de reconnaître quelques causes de caractère
socio-économique, comme la pénurie de denrées
de base et l'inflation élevée (qui dépassera
21 % en 2007 et presque 30 % pour les
aliments). Nous ajouterions les bas salaires,
le manque de négociation de conventions
collectives des fonctionnaires, la lutte des
travailleurs étatiques et privés pour élire
ceux qui vont négocier ces conventions,
etc.
Tout cela, sans parler de la corruption
évidente de l'appareil chaviste dans le
maniement des fonds de l'Etat, ainsi que la
transformation galopante de ses principaux
cadres dans la nouvelle « bourgeoisie
bolivarienne », qui se promène en voiture de
luxe, les tout-terrains importés Hummer. Leur
figure de proue est le gouverneur de Mirador,
Diosdado Cabello, qui est devenu en peu
d'années le propriétaire de plusieurs usines
et entreprises, comme l'a dénoncé
publiquement l'historien et vieux combattant
vénézuélien Domingo Alberto Rangel.
Un secteur minoritaire, mais croissant, de
travailleurs a commencé à résister à ce cours
du gouvernement à travers des luttes, des
grèves et des mobilisations, dont la plupart
ont été fortement réprimées. Ces éléments
sont la toile de fond du résultat électoral.
Ils réfutent d'ailleurs de manière concrète -
disons-nous en passant - le supposé caractère
socialiste du processus dirigé par Chavez.
Dans ce cadre, il faut encore ajouter un
autre facteur central.
Le cours autoritaire du
gouvernement
D'autre part, il y a un mécontentement
croissant avec les actions politiques du
gouvernement, en particulier avec son
orientation de plus en plus autoritaire et
répressive contre le mouvement de masses. Par
exemple, en mai de cette année, le
gouvernement a réprimé violemment les
travailleurs de Sanitarios Maracay, qui ont
occupé l'entreprise après que le patronat
l'avait abandonnée et ont marché sur Caracas
pour en réclamer l'étatisation sous contrôle
ouvrier. La répression s'est abattue aussi
sur les travailleurs pétroliers de Zulia et
Puerto Cruz, qui réclamaient le droit d'élire
qui allait négocier en leur nom, ou sur les
travailleurs étatiques qui depuis des années
n'avaient pas eu de discussion de convention
collective, et qui ont été délogés du
Ministère du Travail par des groupes de choc
du gouvernement, camouflés derrière
l'organisation Tupamaros.
Ce cours autoritaire du gouvernement ne
s'est pas seulement manifesté dans la
répression contre les revendications et les
luttes des travailleurs. Il a été aussi
présent dans tous les aspects de la vie
politique du pays : par exemple, dans
l'exigence d'intégration obligatoire au PSUV
de toutes les forces politiques qui
soutenaient le gouvernement, dans les
attaques à l'autonomie syndicale de l'UNT,
dans la fermeture de la chaîne de télévision
RCTV et dans le fait d'appeler «
contre-révolutionnaire » tous ceux qui
oseraient ne pas être d'accord avec l'un ou
l'autre aspect de cette politique, même s'ils
avaient une longue trajectoire de lutte
contre la droite et l'impérialisme.
Le caractère de la réforme
: socialiste ou bourgeoise bonapartiste
?
Ceci nous mène à un des nœuds du
débat : le caractère politique et de classe
de la réforme constitutionnelle proposée par
le gouvernement. Comme beaucoup de défenseurs
du OUI, vous avez manifesté que les réformes
étaient « un pas vers le socialisme ».
Évidemment, si c'était le cas, le triomphe du
NON aurait signifié que cette avancée a été
rejetée par le peuple vénézuélien. Comme nous
l'avons déjà dit, c'est une analyse semblable
à celle faite par l'impérialisme et la
droite.
Mais cette caractérisation de la nouvelle
constitution est totalement fausse. Les
réformes proposées n'avaient rien à voir avec
le socialisme et ne constituaient d'aucune
façon une avancée vers lui. Nous ne voulons
pas entrer ici dans une longue analyse
juridique de son texte. Mais nous ne pouvons
pas passer sous silence que le nouveau texte
maintient : l'article 115 qui garantit la
propriété privée des moyens de production ;
l'article 112 qui promeut l'appui de l'Etat
pour aider cette forme de propriété ;
l'article 98 qui respecte la propriété
intellectuelle et les brevets internationaux
(presque une copie d'une exigence de la ZLEA
et des TLCs propulsés par les Etats-Unis) ;
l'article 301 qui donne sécurité aux
investissements étrangers ou l'article 113
qui maintient et approfondit le statut d'«
entreprises mixtes », entamée par le
gouvernement pro-impérialiste de Rafael
Caldera, sous laquelle les compagnies
étrangères contrôlent déjà plus de 40 % de la
production pétrolière du pays.
Autrement dit, il s'agissait d'une réforme
qui maintenait et approfondissait le
caractère capitaliste qu'avait déjà la
Constitution approuvée en 1999, drapée de
références au « socialisme » ou à la «
production sociale ». Elle n'introduisait pas
non plus une quelconque avancée
anti-impérialiste, comme le montrent le
bradage croissant de secteurs pétroliers à
l'impérialisme ou les concessions de plus en
plus importantes aux entreprises automobiles
internationales (Toyota, Mitsubishi, GM,
Ford, etc.) avec l'élimination de l'impôt sur
la commercialisation de véhicules.
Le véritable objectif de
la réforme
A partir de ce caractère bourgeois jusqu'à
la moelle, le véritable objectif des réformes
était de fortifier le bonapartisme du
gouvernement, c'est-à-dire, le pouvoir
centralisé de Chavez, non seulement pour
affaiblir l'opposition de droite mais,
essentiellement, pour faire face au
mécontentement des masses.
Par exemple, la constitution introduisait
la possibilité de réélection présidentielle
indéfinie de Chavez, tandis que ce droit
était nié aux gouverneurs ou aux maires. Il y
avait aussi le droit présidentiel de
modifier, à son gré, la division
politico-administrative du pays, fusionnant
des provinces ou créant de nouvelles. Il
s'agit d'un pouvoir très utile pour éliminer
des gouverneurs gênants. D'ensemble, la
constitution présentait des critères qui se
ressemblent trop à celles du monarque
absolutiste français Louis XIV : « L'Etat,
c'est moi ».
Un autre aspect très négatif est que la
constitution avançait dans la tentative de
contrôle sur le mouvement ouvrier, à travers
la création de ce qu'on appelait des Conseils
du travail, qui représentaient une attaque
claire à l'organisation syndicale
indépendante des travailleurs. Comme l'a
dénoncé le dirigeant syndical Orlando Chirino
dans une déclaration d'opposition à la
réforme, ces Conseils, « en plus de ne
pas être des organisations créées
correctement par les travailleurs ni nés de
leur lutte quotidienne, sont des organismes
qui naissent protégés et contrôlés de façon
absolue par le pouvoir exécutif, lésant
l'indépendance et l'autonomie des
travailleurs et leurs organisations.
(...) L'intérêt du Gouvernement National
devient alors évident, de continuer à
promouvoir la division dans les rangs des
travailleurs, en mettant en avant des
organismes qui ne sont pas autonomes et en
maintenant la politique anti-syndicaliste
mise en oeuvre durant la présente année,
manifestée dans le refus de reconnaître
l'Union Nationale des Travailleurs, les
dirigeants légitimes des syndicats pétroliers
et des travailleurs du secteur public...
».
La constitution introduisait aussi la
création d'une nouvelle branche de l'Armée,
totalement soumise au commandement
présidentiel, qui pourrait agir pour
contrôler et réprimer tout mouvement qui
sortirait des limites imposées par le
gouvernement. C'est ce qui est déjà arrivé
dans l'utilisation de paramilitaires contre
l'occupation du Ministère du Travail, ainsi
que dans les attaques armées contre les
étudiants qui manifestaient pour le NON, à
l'Université Centrale du Venezuela.
|