Il y en a qui soutiennent
que, en assumant le gouvernement du Brésil,
Lula se trouve à la tête d'une expérience
nouvelle et inédite. Pourtant, la base de son
programme, l'unité
d'organisations et dirigeants ouvriers avec
des secteurs du patronat, n'a rien
de bien original. En effet, le 20ème siècle
vit une pléthore d'expériences de ce type et,
à chaque fois, les organisations et
dirigeants ouvriers ont justifié leur
participation à de tels gouvernements (ainsi
que l'unité avec la bourgeoisie), prétextant
le besoin de faire face ensemble à quelque
danger ou à quelque ennemi qui souvent, par
ailleurs, existaient véritablement. En même
temps, ils expliquaient aux travailleurs que
"ce gouvernement est le vôtre" et qu'ils ne
devaient donc pas se battre contre lui.
Ainsi, ces gouvernements ont été maintes fois
utilisés pour freiner ou renverser des
processus révolutionnaires et pour sauver le
capitalisme lors de crises extrêmes.
Le
gouvernement de Kerenski en
1917
En Russie,
après la révolution de février 1917 qui
renversa la monarchie tsariste, Alexander
Kerenski accéda au gouvernement représentant
les dits socialistes révolutionnaires
(parti de grande influence parmi les
paysans) ; dans ce gouvernement participaient
également les mencheviks (aile droite
du mouvement socialiste), ainsi que des
représentants de la bourgeoisie libérale.
Kerenski prônait que, avec ces bourgeois, il
fallait défendre la démocratie fraîchement
conquise contre les forces qui prétendaient
restaurer la monarchie du tzar et qu'il
fallait poursuivre la guerre
inter-impérialiste contre l'armée de l'empire
allemand. Mais les masses, elles,
souhaitaient la paix et voulaient en finir
avec la guerre et ses séquelles, pénurie et
famine. Les paysans, de leur part,
réclamaient la répartition des immenses
propriétés agricoles. Très rapidement, ils
ont tous compris la tromperie du gouvernement
Kerenski. Aussi, l'existence du parti
bolchevique de Lénine et Trotsky permit
de bien engager le processus qui, en octobre
1917, allait mener les soviets des ouvriers,
soldats et paysans à la prise du pouvoir et à
la première révolution ouvrière et socialiste
victorieuse de l'Histoire.
La
politique du front populaire devient
officielle
Cependant, au
cours du 20ème siècle, c'est l'Internationale
Communiste bureaucratisée et dirigée par
Staline qui, la première, généralisa et
officialisa cette politique la baptisant,
dans les années 30, du nom de "Front
Populaire". L'argument utilisé à l'époque, ce
fut le besoin d'un front uni contre l'avancée
du fascisme qui, de l'Allemagne et de
l'Italie, menaçait de prendre possession de
toute l'Europe. C'est pourquoi fut impulsée
la constitution de tels fronts et de tels
gouvernements : socialistes et communistes
avec des forces de la bourgeoisie,
"républicaine" (dans le cas de la révolution
espagnole de 1936-39), et "démocratique"
(dans le cas de la révolution française de
1937). Le résultat de ces gouvernements de
fronts populaires au pouvoir fut qu'ils
lièrent les mains aux travailleurs et aux
paysans, entraînèrent la défaite des deux
révolutions et ouvrirent la porte à l'avancée
de Hitler et Mussolini et de la 2ème guerre
mondiale.
Trotsky a
critiqué durement cette politique de Staline
et désigna le front populaire comme
"l'avant-dernière tranchée" pour sauver le
capitalisme de la révolution (la "dernière
tranchée" étant le fascisme et la
contre-révolution sanglante). Il dit aussi
très clairement que le front populaire, loin
d'être un outil pour freiner le fascisme,
favorise au contraire la victoire de ce
dernier. C'est pourquoi Trotsky a opposé au
front populaire, d'une part, une politique de
"front unique" des partis et des syndicats
ouvriers pour lutter contre le fascisme et,
d'autre part, la nécessité de continuer la
bataille pour la révolution ouvrière et
socialiste.
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Le
front populaire
anti-impérialiste
Plus tard,
dans les années 50, 60 et 70, le stalinisme
impulsa des "fronts communs
anti-impérialistes", dans les pays
latino-américains et autres régions dominées
par l'impérialisme, pour obtenir la
"libération nationale". Dans ce domaine,
l'expérience la plus connue est celle menée
par Salvador Allende au Chili, de 1970 à
1973. Le gouvernement d'Unité Populaire prit,
en effet, quelques mesures
anti-impérialistes, comme certaines
nationalisations d'industries, et fut
rapidement attaqué par les USA et par la
droite. Mais, en même temps, le gouvernement
Allende freina en permanence les travailleurs
et les masses (qui, eux, voulaient s'engager
à fond dans la lutte) et chercha à concilier
avec ses ennemis ; il ne faut pas oublier,
par exemple, que ce fut Allende en personne
qui désigna (et confirma) le général Pinochet
comme chef de l'armée chilienne. Quelques
mois plus tard (le 11 septembre 1973), le
même Pinochet allait diriger un coup d'état
pour renverser le gouvernement d'Unité
Populaire, (entraînant la mort d'Allende), et
imposer une des dictatures les plus
sanglantes de l'Histoire, avec le soutient
résolu de la CIA et du gouvernement USA. Loin
d'obtenir la "libération nationale", cette
expérience de front populaire mit le Chili
sous le contrôle absolu de l'impérialisme.
D'une certaine
manière, le Venezuela a le malheur de
connaître, actuellement, une expérience à la
chilienne, même si les mesures du
gouvernement de Hugo Chavez contre
l'impérialisme sont beaucoup plus légères que
celles du gouvernement Allende en son temps.
Mais, comme celui-ci, Chavez concilie en
permanence avec ses ennemis putschistes et
pro impérialistes et empêche les travailleurs
et les masses de liquider ce cancer.
Un
front populaire pro
impérialiste
Cependant,
cette version de front populaire inaugurée
par Lula, est à la droite de toutes les
précédentes : alors qu'il n'y a pas de menace
fasciste, Lula annonce ouvertement qu'il ne
s'en prendra pas à l'impérialisme mais, au
contraire, il accepte toutes les injonctions
du FMI et rejette la bataille contre la ZLEA.
Bien entendu, l'impérialisme s'est empressé
de le féliciter pour ses positions et sa
"modération".
En réalité, ce
front populaire, même dirigé par un leader
ouvrier comme Lula, est beaucoup plus proche
de l'Alliance qui a gouverné l'Argentine
jusqu'à décembre 2001, sous le mandat de
Fernando de la Rua, gouvernement qui a compté
avec le soutien de la direction de la CTA
(Centrale des Travailleurs Argentins), dont
beaucoup de cadres ont alors occupé des
postes gouvernementaux. Ce n'est pas par
hasard si, aujourd'hui, la direction de la
CTA fête la victoire de Lula au Brésil, et
s'en réclame même. En effet, comme il est
bien connu, le gouvernement de l'Alliance eut
comme caractéristique principale celle
d'avoir fait une totale allégeance au FMI, en
affamant et réprimant le peuple jusqu'à ce
que la révolution de décembre 2001 le mit à
la rue.
D'emblée, et
avant même son accès au gouvernement, Lula a
explicitement annoncé son intention
d'empêcher que le Brésil devienne une
nouvelle Argentine, c'est-à-dire éviter à un
pays capitaliste colonial, en situation de
crise terminale, les convulsions de la
révolution ouvrière et populaire. Au cours
des prochains mois, nous assisterons au drame
des illusions frustrées des travailleurs du
plus grand pays latino-américain. Et nous
verrons, également, Lula déployer tous ses
efforts pour contenir l'indignation
populaire, au nom de l'unité avec les "bons"
patrons.
Contre la tromperie du front populaire de
Lula, la LIT et sa section brésilienne, le
PSTU, proposent la voie révolutionnaire
indiquée par Lénine et Trotsky et appellent à
se battre pour un gouvernement des
organisations ouvrières et populaires, un
gouvernement indépendant de toute force liée
au patronat.
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