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Courrier International n°96
Publié dans l'Internationaliste n°46
Un front populaire pro-impérialiste.

Gabriel Massa et Alejandro Iturbe
Buenos Aires

Il y en a qui soutiennent que, en assumant le gouvernement du Brésil, Lula se trouve à la tête d'une expérience nouvelle et inédite. Pourtant, la base de son programme, l'unité d'organisations et dirigeants ouvriers avec des secteurs du patronat, n'a rien de bien original. En effet, le 20ème siècle vit une pléthore d'expériences de ce type et, à chaque fois, les organisations et dirigeants ouvriers ont justifié leur participation à de tels gouvernements (ainsi que l'unité avec la bourgeoisie), prétextant le besoin de faire face ensemble à quelque danger ou à quelque ennemi qui souvent, par ailleurs, existaient véritablement. En même temps, ils expliquaient aux travailleurs que "ce gouvernement est le vôtre" et qu'ils ne devaient donc pas se battre contre lui. Ainsi, ces gouvernements ont été maintes fois utilisés pour freiner ou renverser des processus révolutionnaires et pour sauver le capitalisme lors de crises extrêmes.

Le gouvernement de Kerenski en 1917

En Russie, après la révolution de février 1917 qui renversa la monarchie tsariste, Alexander Kerenski accéda au gouvernement représentant les dits socialistes révolutionnaires (parti de grande influence parmi les paysans) ; dans ce gouvernement participaient également les mencheviks (aile droite du mouvement socialiste), ainsi que des représentants de la bourgeoisie libérale. Kerenski prônait que, avec ces bourgeois, il fallait défendre la démocratie fraîchement conquise contre les forces qui prétendaient restaurer la monarchie du tzar et qu'il fallait poursuivre la guerre inter-impérialiste contre l'armée de l'empire allemand. Mais les masses, elles, souhaitaient la paix et voulaient en finir avec la guerre et ses séquelles, pénurie et famine. Les paysans, de leur part, réclamaient la répartition des immenses propriétés agricoles. Très rapidement, ils ont tous compris la tromperie du gouvernement Kerenski. Aussi, l'existence du parti bolchevique de Lénine et Trotsky permit de bien engager le processus qui, en octobre 1917, allait mener les soviets des ouvriers, soldats et paysans à la prise du pouvoir et à la première révolution ouvrière et socialiste victorieuse de l'Histoire.

La politique du front populaire devient officielle

Cependant, au cours du 20ème siècle, c'est l'Internationale Communiste bureaucratisée et dirigée par Staline qui, la première, généralisa et officialisa cette politique la baptisant, dans les années 30, du nom de "Front Populaire". L'argument utilisé à l'époque, ce fut le besoin d'un front uni contre l'avancée du fascisme qui, de l'Allemagne et de l'Italie, menaçait de prendre possession de toute l'Europe. C'est pourquoi fut impulsée la constitution de tels fronts et de tels gouvernements : socialistes et communistes avec des forces de la bourgeoisie, "républicaine" (dans le cas de la révolution espagnole de 1936-39), et "démocratique" (dans le cas de la révolution française de 1937). Le résultat de ces gouvernements de fronts populaires au pouvoir fut qu'ils lièrent les mains aux travailleurs et aux paysans, entraînèrent la défaite des deux révolutions et ouvrirent la porte à l'avancée de Hitler et Mussolini et de la 2ème guerre mondiale.

Trotsky a critiqué durement cette politique de Staline et désigna le front populaire comme "l'avant-dernière tranchée" pour sauver le capitalisme de la révolution (la "dernière tranchée" étant le fascisme et la contre-révolution sanglante). Il dit aussi très clairement que le front populaire, loin d'être un outil pour freiner le fascisme, favorise au contraire la victoire de ce dernier. C'est pourquoi Trotsky a opposé au front populaire, d'une part, une politique de "front unique" des partis et des syndicats ouvriers pour lutter contre le fascisme et, d'autre part, la nécessité de continuer la bataille pour la révolution ouvrière et socialiste.

Le front populaire anti-impérialiste

Plus tard, dans les années 50, 60 et 70, le stalinisme impulsa des "fronts communs anti-impérialistes", dans les pays latino-américains et autres régions dominées par l'impérialisme, pour obtenir la "libération nationale". Dans ce domaine, l'expérience la plus connue est celle menée par Salvador Allende au Chili, de 1970 à 1973. Le gouvernement d'Unité Populaire prit, en effet, quelques mesures anti-impérialistes, comme certaines nationalisations d'industries, et fut rapidement attaqué par les USA et par la droite. Mais, en même temps, le gouvernement Allende freina en permanence les travailleurs et les masses (qui, eux, voulaient s'engager à fond dans la lutte) et chercha à concilier avec ses ennemis ; il ne faut pas oublier, par exemple, que ce fut Allende en personne qui désigna (et confirma) le général Pinochet comme chef de l'armée chilienne. Quelques mois plus tard (le 11 septembre 1973), le même Pinochet allait diriger un coup d'état pour renverser le gouvernement d'Unité Populaire, (entraînant la mort d'Allende), et imposer une des dictatures les plus sanglantes de l'Histoire, avec le soutient résolu de la CIA et du gouvernement USA. Loin d'obtenir la "libération nationale", cette expérience de front populaire mit le Chili sous le contrôle absolu de l'impérialisme.

D'une certaine manière, le Venezuela a le malheur de connaître, actuellement, une expérience à la chilienne, même si les mesures du gouvernement de Hugo Chavez contre l'impérialisme sont beaucoup plus légères que celles du gouvernement Allende en son temps. Mais, comme celui-ci, Chavez concilie en permanence avec ses ennemis putschistes et pro impérialistes et empêche les travailleurs et les masses de liquider ce cancer.

Un front populaire pro impérialiste

Cependant, cette version de front populaire inaugurée par Lula, est à la droite de toutes les précédentes : alors qu'il n'y a pas de menace fasciste, Lula annonce ouvertement qu'il ne s'en prendra pas à l'impérialisme mais, au contraire, il accepte toutes les injonctions du FMI et rejette la bataille contre la ZLEA. Bien entendu, l'impérialisme s'est empressé de le féliciter pour ses positions et sa "modération".

En réalité, ce front populaire, même dirigé par un leader ouvrier comme Lula, est beaucoup plus proche de l'Alliance qui a gouverné l'Argentine jusqu'à décembre 2001, sous le mandat de Fernando de la Rua, gouvernement qui a compté avec le soutien de la direction de la CTA (Centrale des Travailleurs Argentins), dont beaucoup de cadres ont alors occupé des postes gouvernementaux. Ce n'est pas par hasard si, aujourd'hui, la direction de la CTA fête la victoire de Lula au Brésil, et s'en réclame même. En effet, comme il est bien connu, le gouvernement de l'Alliance eut comme caractéristique principale celle d'avoir fait une totale allégeance au FMI, en affamant et réprimant le peuple jusqu'à ce que la révolution de décembre 2001 le mit à la rue.

D'emblée, et avant même son accès au gouvernement, Lula a explicitement annoncé son intention d'empêcher que le Brésil devienne une nouvelle Argentine, c'est-à-dire éviter à un pays capitaliste colonial, en situation de crise terminale, les convulsions de la révolution ouvrière et populaire. Au cours des prochains mois, nous assisterons au drame des illusions frustrées des travailleurs du plus grand pays latino-américain. Et nous verrons, également, Lula déployer tous ses efforts pour contenir l'indignation populaire, au nom de l'unité avec les "bons" patrons.

Contre la tromperie du front populaire de Lula, la LIT et sa section brésilienne, le PSTU, proposent la voie révolutionnaire indiquée par Lénine et Trotsky et appellent à se battre pour un gouvernement des organisations ouvrières et populaires, un gouvernement indépendant de toute force liée au patronat.

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