Enfin, après trois
tentatives ratées, Luiz Inacio Lula da Silva
vient d'être élu président du Brésil. Lors du
deuxième tour des présidentielles, avec 61 %
des voix contre 38 %, Lula a en effet obtenu
une écrasante victoire sur le candidat
officiel du gouvernement sortant, José Serra.
Cette victoire, avec ses répercussions
mondiales et, plus particulièrement,
latino-américaines, suscite un
approfondissement du débat déjà entamé, aux
mêmes échelles, pendant la campagne
électorale. Ce débat porte, en premier lieu,
sur la signification réelle de la victoire ;
en deuxième lieu, mais c'est bien plus
important encore, il porte sur le caractère
du gouvernement que conduira Lula et, par
conséquent, sur notre attitude à son
endroit.
Ungrand désir de
changement
La première
conclusion que nous devons tirer : ces
résultats expriment le profond sentiment
d'opposition d'une très large majorité des
travailleurs et du peuple brésilien envers le
gouvernement de F. H. Cardoso.
Pendant huit
ans, le gouvernement s'est plié devant
l'impérialisme, laissant gagner du terrain à
la colonisation du pays : Cardoso a en effet
gouverné pour assurer le paiement de la dette
externe (une des plus importantes au monde)
avec les privatisations, les attaques contre
les salariés, contre les conquêtes sociales.
Politique qui, d'une part, a mené le pays au
bord de la banqueroute (avec une très grave
crise financière et avec une monnaie qui a
chuté au quart de sa valeur initiale) et qui,
d'autre part, a grandement approfondi le
chômage, la pauvreté, la famine, la misère.
Les masses brésiliennes ont donc voté contre
le gouvernement et sa politique, dont elles
ont été les victimes, de pénurie économique
et sociale. Cela explique pourquoi le
candidat officiel a été le grand vaincu de
ces présidentielles : malgré le soutien de
l'appareil de gouvernement dont il a
bénéficié, Serra a à peine obtenu 27 % des
voix au premier tour.
Les masses se
sont saisies de la candidature de Lula pour
manifester leur bronca et leur
mécontentement : les résultats exprimentleur grand désir de
changements pour en finir avec la
situation actuelle. Ce n'est pas par hasard
si, quelques jours avant les élections, dix
millions de Brésiliens se sont prononcés
contre la ZLEA (ALCA en espagnol, Zone de
Libre Echange des Amériques, dernier
instrument de la colonisation USA), lors d'un
"plébiscite" non officiel, consultation
pourtant boycottée par le P.T.
Lula
s'est déjà engagé auprès du FMI et de
l'impérialisme
Malheureusement,
le désir de changement
des masses brésiliennes, et leur espoir
d'améliorer leurs conditions de vie grâce au
gouvernement Lula, seront écrasés par la
réalité car, pour les
travailleurs, celui-ci ne représentera aucun
progrès politique par rapport à
l'administration précédente : au contraire,
le gouvernement Lula s'inscrit dans la
continuité des plans de misère et
d'obéissance à l'impérialisme appliqués par
Cardoso. Cette appréciation ne nous est pas
dictée par notre "incurable
sectarisme", mais c'est le P.T. et Lula,
eux-mêmes, qui se sont chargés de l'annoncer
en discours et dans les faits, tout au long
de la campagne électorale.
En effet,
premièrement, Lula et le P.T. ont conclu une
alliance électorale avec le Parti Libéral,
formation bourgeoise de droite ayant fourni
le candidat vice-président, José
Alencar, patron bien connu du
groupe textile "Coteminas" : dans ses usines,
15 000 ouvriers travaillent 12 heures par
jour pour des salaires misérables et les
salariés souhaitant se syndicaliser y sont
persécutés. Si cela ne suffit pas, faut-il
encore rappeler que cet homme a appuyé le
sanglant coup d'état de 1968 ? Pourtant,
malgré ces références, pour Lula et le P.T.,
Alencar "est le patron dont le Brésil a
besoin" ! Quelle différence avec les
premières campagnes du P.T. quand on appelait
à voter Lula parce que "tous les autres
candidats étaient des bourgeois"!
Deuxièmement,
au mois d'août, et avec tous les candidats du
patronat, Lula a signé un accord avec le FMI
pour s'engager, en cas de victoire, à réduire
le budget de l'état, à diminuer les dépenses
publiques, à poursuivre les privatisations et
la destruction des conquêtes sociales.
Autrement dit : Lula s'est engagé à aggraver
la famine et la misère pour garantir le
paiement de la dette externe.
Troisièmement,
Lula et le P.T. ont abandonné la bataille
contre la ZLEA. C'est pourquoi, dans un
premier temps, les représentants du P.T. ont
boycotté la campagne pour le
"plebiscito" (consultation populaire
appelée par divers organismes représentatifs
en octobre dernier. NDT) et, enfin, ils ont
quitté la coordination chargée de
l'organiser. Pire encore : après le premier
tour des présidentielles, Lula a déclaré
qu'il allait discuter avec le "camarade
Bush" de l'intégration du Brésil à la
ZLEA (au journal Clarin du 17/10/02) :
mais où donc sont-elles passées les anciennes
positions anti-impérialistes du P.T. ?
Le
miroir argentin
La situation
argentine constitue, sans doute, une des
préoccupations majeures des patrons et des
politiciens bourgeois brésiliens : ils
cherchent tous comment empêcher que le Brésil
n'arrive au même degré d'écroulement
économique et financier. Mais ce qui les
préoccupe avant tout c'est d'empêcher que,
comme en Argentine, il n'éclate au Brésil une
mobilisation révolutionnaire des masses :
cette question fut, en fait, au centre du
débat entre Lula et Serra, chacun
revendiquant sur l'autre le titre de champion
dans ce domaine.
Pour sa part,
Lula a annoncé aux patrons que : "personne
mieux que moi ne représente la stabilité.
Personne ne bénéficie comme moi du soutien du
mouvement syndical, social et populaire."
On ne peut pas le nier, Lula a été tout à
fait clair : il usera de tout son poids, de
tout son prestige de dirigeant des masses
pour sauver le capitalisme et empêcher la
révolution. Par-là, Lula et le P.T. ne font
qu'approfondir leur rôle de "digue de
contention" des luttes des travailleurs, rôle
dans lequel ils se sont investis depuis une
dizaine d'années.
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C'est pourquoi,
même s'ils auraient préféré la victoire d'un
Serra, ni les grands patrons brésiliens ni
l'impérialisme n'attaquent le futur
gouvernement Lula mais, au contraire, ils se
disposent à gouverner avec lui : la grande
banque, à peine passé le premier tour, lui a
déjà apporté son soutien ; les syndicats du
patronat parlent du résultat électoral comme
d'une "victoire de la démocratie" et
le "camarade Bush" en personne (lui
qui, pourtant, voit des ennemis partout)
déclare "souhaiter une relation
constructive" avec le gouvernement Lula
(Clarin, du 28/10/02).
Un
front populaire atypique
Lula, donc,
sera à la tête d'un type de gouvernement
connu historiquement sous le nom de Front
Populaire. C'est-à-dire, un gouvernement dans
lequel le parti et le dirigent les plus
importants de la classe ouvrière gouverneront
avec des représentants de la bourgeoisie pour
préserver le capitalisme et éviter la
révolution (voir note annexe). Cependant, à
la différence des gouvernements de front
populaire typiques, dans celui de Lula il n'y
aura pas "l'ombre de la bourgeoisie" (c'est
ainsi que Trotsky désignait les secteurs
secondaires du patronat), mais des véritables
"poids lourds" de la bourgeoisie, comme
Alencar, par exemple.
Par ailleurs,
lorsque ce type de gouvernement survient dans
un pays semicolonial, il revêt généralement
des caractéristiques anti-impérialistes et se
voit donc durement attaqué par
l'impérialisme. Ce fut par exemple le cas du
gouvernement Allende au Chili, de 1970 à
1973. Alors que, au contraire, et pour les
raisons que nous venons d'évoquer, nous
pensons que le gouvernement Lula sera, dès le
début, résolument pro impérialiste.
C'est pourquoi
nous estimons totalement erronée la position
de ceux qui présentent la victoire de Lula
comme le "changement possible". Ce n'est là
que la position logique et inévitable de ceux
qui ont réduit leurs objectifs à l'impossible
et réactionnaire désir de "humaniser le
capitalisme". Mais il y a beaucoup plus grave
encore : des courants se définissant comme
révolutionnaires soutiennent le gouvernement
Lula. Ainsi par exemple l'UIT (Union
Internationale des Travailleurs) dont le
parti argentin (MST, Mouvement Socialiste des
Travailleurs), dans sa déclaration du
08/10/02, non seulement se félicite de la
victoire de Lula, mais de plus considère
qu'il faut suivre son exemple en Argentine
pour obtenir "que se vayan todos"
("qu'ils s'en aillent tous" : cri de
ralliement du soulèvement populaire en
Argentine, dès décembre 2001. NDT).
Aucune confiance dans le
gouvernement de front Populaire. Non, au
pacte social.
Pour toutes
ces raisons, face à Lula, la LIT-CI et le
PSTU du Brésil ont présenté la candidature du
dirigent métallurgiste Zé Maria de Almeida
(voir note annexe). Pour ces mêmes raisons,
la LIT-CI et le PSTU seront dès le premier
jour avec les masses, pour appuyer leurs
mobilisations contre l'impérialisme, qui
tendront à se retourner contre le
gouvernement dans la mesure où celui-ci
respectera ses engagements d'obéissance au
FMI.
Nous appelons
les travailleurs brésiliens à ne pas déposer
leur confiance, si minime soit-elle, dans le
gouvernement. Ainsi que Zé Maria l'a dit dans
sa lettre à l'occasion du second tour :
"nous disons à tout le peuple désirant des
changements que, pour les obtenir, il faudra
d'ores et déjà préparer la mobilisation
populaire (...) Le PSTU souligne en
particulier que, contrairement à la
proposition de Lula, les travailleurs ne
doivent accepter aucun pacte social. En
effet, le "pacte social" signifie davantage
de sacrifices pour le peuple pour payer les
intérêts de la dette et accroître les gains
des riches." Dans un premier moment, cet
appel se concrétisera, certainement, par des
tactiques d'exigences diverses en direction
du gouvernement de Lula pour satisfaire les
besoins des masses, dans la mesure où
celles-ci garderont leurs espoirs dans celui
qu'elles considèrent comme "leur
gouvernement".
Mais le devoir
du parti révolutionnaire est d'expliquer aux
masses, patiemment, le véritable caractère de
ce type de gouvernement de collaboration de
classes. Car, en effet, le gouvernement, le
patronat et l'impérialisme chercheront à
utiliser les illusions des travailleurs pour
les démobiliser. Nous avons cependant
pleinement confiance dans la capacité de ces
derniers à faire leur propre expérience et à
rompre la digue de contention représentée,
aujourd'hui, par Lula et le P.T.
Deux processus pourraient ainsi s'ouvrir,
d'importance capitale pour les travailleurs
et les peuples du monde entier. Premièrement,
le retour à l'avant de la scène du
prolétariat le plus nombreux de l'Amérique
Latine et, combiné à la situation argentine,
le développement d'un processus de révolution
à l'échelle continentale. Deuxièmement,
l'existence du PSTU, en tant qu'alternative
face au possible éclatement du P.T., pourrait
permettre la construction, au Brésil, d'un
grand parti révolutionnaire avec influence de
masse et capable de diriger la lutte vers le
seul vrai changement possible : la révolution
ouvrière et socialiste. Pour tous ceux qui
misent sur la construction de la direction
révolutionnaire du prolétariat, il est
indispensable d'accompagner et de soutenir
une telle expérience. De leur part, la LIT-CI
et le PSTU feront tout pour développer la
construction du parti révolutionnaire au
Brésil.
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