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Courrier International n°96
Publié dans l'Internationaliste n°46
Dossier Brésil
BRESIL : Que signifie la victoire de Lula ?

Enfin, après trois tentatives ratées, Luiz Inacio Lula da Silva vient d'être élu président du Brésil. Lors du deuxième tour des présidentielles, avec 61 % des voix contre 38 %, Lula a en effet obtenu une écrasante victoire sur le candidat officiel du gouvernement sortant, José Serra. Cette victoire, avec ses répercussions mondiales et, plus particulièrement, latino-américaines, suscite un approfondissement du débat déjà entamé, aux mêmes échelles, pendant la campagne électorale. Ce débat porte, en premier lieu, sur la signification réelle de la victoire ; en deuxième lieu, mais c'est bien plus important encore, il porte sur le caractère du gouvernement que conduira Lula et, par conséquent, sur notre attitude à son endroit.

Ungrand désir de changement

La première conclusion que nous devons tirer : ces résultats expriment le profond sentiment d'opposition d'une très large majorité des travailleurs et du peuple brésilien envers le gouvernement de F. H. Cardoso.

Pendant huit ans, le gouvernement s'est plié devant l'impérialisme, laissant gagner du terrain à la colonisation du pays : Cardoso a en effet gouverné pour assurer le paiement de la dette externe (une des plus importantes au monde) avec les privatisations, les attaques contre les salariés, contre les conquêtes sociales. Politique qui, d'une part, a mené le pays au bord de la banqueroute (avec une très grave crise financière et avec une monnaie qui a chuté au quart de sa valeur initiale) et qui, d'autre part, a grandement approfondi le chômage, la pauvreté, la famine, la misère. Les masses brésiliennes ont donc voté contre le gouvernement et sa politique, dont elles ont été les victimes, de pénurie économique et sociale. Cela explique pourquoi le candidat officiel a été le grand vaincu de ces présidentielles : malgré le soutien de l'appareil de gouvernement dont il a bénéficié, Serra a à peine obtenu 27 % des voix au premier tour.

Les masses se sont saisies de la candidature de Lula pour manifester leur bronca et leur mécontentement : les résultats exprimentleur grand désir de changements pour en finir avec la situation actuelle. Ce n'est pas par hasard si, quelques jours avant les élections, dix millions de Brésiliens se sont prononcés contre la ZLEA (ALCA en espagnol, Zone de Libre Echange des Amériques, dernier instrument de la colonisation USA), lors d'un "plébiscite" non officiel, consultation pourtant boycottée par le P.T.

Lula s'est déjà engagé auprès du FMI et de l'impérialisme

Malheureusement, le désir de changement des masses brésiliennes, et leur espoir d'améliorer leurs conditions de vie grâce au gouvernement Lula, seront écrasés par la réalité car, pour les travailleurs, celui-ci ne représentera aucun progrès politique par rapport à l'administration précédente : au contraire, le gouvernement Lula s'inscrit dans la continuité des plans de misère et d'obéissance à l'impérialisme appliqués par Cardoso. Cette appréciation ne nous est pas dictée par notre "incurable sectarisme", mais c'est le P.T. et Lula, eux-mêmes, qui se sont chargés de l'annoncer en discours et dans les faits, tout au long de la campagne électorale.

En effet, premièrement, Lula et le P.T. ont conclu une alliance électorale avec le Parti Libéral, formation bourgeoise de droite ayant fourni le candidat vice-président, José Alencar, patron bien connu du groupe textile "Coteminas" : dans ses usines, 15 000 ouvriers travaillent 12 heures par jour pour des salaires misérables et les salariés souhaitant se syndicaliser y sont persécutés. Si cela ne suffit pas, faut-il encore rappeler que cet homme a appuyé le sanglant coup d'état de 1968 ? Pourtant, malgré ces références, pour Lula et le P.T., Alencar "est le patron dont le Brésil a besoin" ! Quelle différence avec les premières campagnes du P.T. quand on appelait à voter Lula parce que "tous les autres candidats étaient des bourgeois"!

Deuxièmement, au mois d'août, et avec tous les candidats du patronat, Lula a signé un accord avec le FMI pour s'engager, en cas de victoire, à réduire le budget de l'état, à diminuer les dépenses publiques, à poursuivre les privatisations et la destruction des conquêtes sociales. Autrement dit : Lula s'est engagé à aggraver la famine et la misère pour garantir le paiement de la dette externe.

Troisièmement, Lula et le P.T. ont abandonné la bataille contre la ZLEA. C'est pourquoi, dans un premier temps, les représentants du P.T. ont boycotté la campagne pour le "plebiscito" (consultation populaire appelée par divers organismes représentatifs en octobre dernier. NDT) et, enfin, ils ont quitté la coordination chargée de l'organiser. Pire encore : après le premier tour des présidentielles, Lula a déclaré qu'il allait discuter avec le "camarade Bush" de l'intégration du Brésil à la ZLEA (au journal Clarin du 17/10/02) : mais où donc sont-elles passées les anciennes positions anti-impérialistes du P.T. ?

Le miroir argentin

La situation argentine constitue, sans doute, une des préoccupations majeures des patrons et des politiciens bourgeois brésiliens : ils cherchent tous comment empêcher que le Brésil n'arrive au même degré d'écroulement économique et financier. Mais ce qui les préoccupe avant tout c'est d'empêcher que, comme en Argentine, il n'éclate au Brésil une mobilisation révolutionnaire des masses : cette question fut, en fait, au centre du débat entre Lula et Serra, chacun revendiquant sur l'autre le titre de champion dans ce domaine.

Pour sa part, Lula a annoncé aux patrons que : "personne mieux que moi ne représente la stabilité. Personne ne bénéficie comme moi du soutien du mouvement syndical, social et populaire." On ne peut pas le nier, Lula a été tout à fait clair : il usera de tout son poids, de tout son prestige de dirigeant des masses pour sauver le capitalisme et empêcher la révolution. Par-là, Lula et le P.T. ne font qu'approfondir leur rôle de "digue de contention" des luttes des travailleurs, rôle dans lequel ils se sont investis depuis une dizaine d'années.

C'est pourquoi, même s'ils auraient préféré la victoire d'un Serra, ni les grands patrons brésiliens ni l'impérialisme n'attaquent le futur gouvernement Lula mais, au contraire, ils se disposent à gouverner avec lui : la grande banque, à peine passé le premier tour, lui a déjà apporté son soutien ; les syndicats du patronat parlent du résultat électoral comme d'une "victoire de la démocratie" et le "camarade Bush" en personne (lui qui, pourtant, voit des ennemis partout) déclare "souhaiter une relation constructive" avec le gouvernement Lula (Clarin, du 28/10/02).

Un front populaire atypique

Lula, donc, sera à la tête d'un type de gouvernement connu historiquement sous le nom de Front Populaire. C'est-à-dire, un gouvernement dans lequel le parti et le dirigent les plus importants de la classe ouvrière gouverneront avec des représentants de la bourgeoisie pour préserver le capitalisme et éviter la révolution (voir note annexe). Cependant, à la différence des gouvernements de front populaire typiques, dans celui de Lula il n'y aura pas "l'ombre de la bourgeoisie" (c'est ainsi que Trotsky désignait les secteurs secondaires du patronat), mais des véritables "poids lourds" de la bourgeoisie, comme Alencar, par exemple.

Par ailleurs, lorsque ce type de gouvernement survient dans un pays semicolonial, il revêt généralement des caractéristiques anti-impérialistes et se voit donc durement attaqué par l'impérialisme. Ce fut par exemple le cas du gouvernement Allende au Chili, de 1970 à 1973. Alors que, au contraire, et pour les raisons que nous venons d'évoquer, nous pensons que le gouvernement Lula sera, dès le début, résolument pro impérialiste.

C'est pourquoi nous estimons totalement erronée la position de ceux qui présentent la victoire de Lula comme le "changement possible". Ce n'est là que la position logique et inévitable de ceux qui ont réduit leurs objectifs à l'impossible et réactionnaire désir de "humaniser le capitalisme". Mais il y a beaucoup plus grave encore : des courants se définissant comme révolutionnaires soutiennent le gouvernement Lula. Ainsi par exemple l'UIT (Union Internationale des Travailleurs) dont le parti argentin (MST, Mouvement Socialiste des Travailleurs), dans sa déclaration du 08/10/02, non seulement se félicite de la victoire de Lula, mais de plus considère qu'il faut suivre son exemple en Argentine pour obtenir "que se vayan todos" ("qu'ils s'en aillent tous" : cri de ralliement du soulèvement populaire en Argentine, dès décembre 2001. NDT).

Aucune confiance dans le gouvernement de front Populaire. Non, au pacte social.

Pour toutes ces raisons, face à Lula, la LIT-CI et le PSTU du Brésil ont présenté la candidature du dirigent métallurgiste Zé Maria de Almeida (voir note annexe). Pour ces mêmes raisons, la LIT-CI et le PSTU seront dès le premier jour avec les masses, pour appuyer leurs mobilisations contre l'impérialisme, qui tendront à se retourner contre le gouvernement dans la mesure où celui-ci respectera ses engagements d'obéissance au FMI.

Nous appelons les travailleurs brésiliens à ne pas déposer leur confiance, si minime soit-elle, dans le gouvernement. Ainsi que Zé Maria l'a dit dans sa lettre à l'occasion du second tour : "nous disons à tout le peuple désirant des changements que, pour les obtenir, il faudra d'ores et déjà préparer la mobilisation populaire (...) Le PSTU souligne en particulier que, contrairement à la proposition de Lula, les travailleurs ne doivent accepter aucun pacte social. En effet, le "pacte social" signifie davantage de sacrifices pour le peuple pour payer les intérêts de la dette et accroître les gains des riches." Dans un premier moment, cet appel se concrétisera, certainement, par des tactiques d'exigences diverses en direction du gouvernement de Lula pour satisfaire les besoins des masses, dans la mesure où celles-ci garderont leurs espoirs dans celui qu'elles considèrent comme "leur gouvernement".

Mais le devoir du parti révolutionnaire est d'expliquer aux masses, patiemment, le véritable caractère de ce type de gouvernement de collaboration de classes. Car, en effet, le gouvernement, le patronat et l'impérialisme chercheront à utiliser les illusions des travailleurs pour les démobiliser. Nous avons cependant pleinement confiance dans la capacité de ces derniers à faire leur propre expérience et à rompre la digue de contention représentée, aujourd'hui, par Lula et le P.T.

Deux processus pourraient ainsi s'ouvrir, d'importance capitale pour les travailleurs et les peuples du monde entier. Premièrement, le retour à l'avant de la scène du prolétariat le plus nombreux de l'Amérique Latine et, combiné à la situation argentine, le développement d'un processus de révolution à l'échelle continentale. Deuxièmement, l'existence du PSTU, en tant qu'alternative face au possible éclatement du P.T., pourrait permettre la construction, au Brésil, d'un grand parti révolutionnaire avec influence de masse et capable de diriger la lutte vers le seul vrai changement possible : la révolution ouvrière et socialiste. Pour tous ceux qui misent sur la construction de la direction révolutionnaire du prolétariat, il est indispensable d'accompagner et de soutenir une telle expérience. De leur part, la LIT-CI et le PSTU feront tout pour développer la construction du parti révolutionnaire au Brésil.

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