| La répression violente de la
Garde Nationale contre les travailleurs de
Sidor (Sidérurgique de l'Orinoco), dans la
ville de Puerto Ordaz (province de Bolivar),
a accentué la polémique intense à laquelle le
gouvernement de Hugo Chavez donne lieu depuis
plusieurs années dans la gauche
latino-américaine et mondiale. D'une part, un
secteur important le revendique comme «
l'avant-garde internationale dans la marche
vers le socialisme ». D'autre part, il y a
ceux qui, comme nous, affirment qu'au-delà de
la « rhétorique socialiste » et des heurts
qu'il peut y avoir avec l'impérialisme, il
s'agit en réalité d'un gouvernement bourgeois
avec un caractère de plus en plus totalitaire
et anti-ouvrier.
Nous affirmons ceci parce que, en même
temps que les multinationales et les grands
groupes d'entreprises vénézuéliens font de
très bonnes affaires dans le pays, le
gouvernement de Chavez applique clairement
une politique bourgeoise contre la classe
ouvrière : bas salaires, conditions de
travail désastreuses, impossibilité de
discuter librement les conventions
collectives, attaques permanentes contre
l'autonomie des syndicats, etc. Quand les
travailleurs entreprennent le combat contre
cette situation, le gouvernement se met sans
retenue du côté des patrons. Et si le conflit
se durcit, il n'hésite pas non plus à les
réprimer violemment.
Pour nous, ce projet bourgeois
bonapartiste est ce qui explique l'ensemble
de sa politique. D'autre part, ce projet ne
date pas d'hier. Il se manifeste dans
plusieurs faits : la formation du PSUV, les
attaques contre l'autonomie syndicale, le cas
de la chaîne de télévision RCTV (que nous
avons analysé dans Courrier International n°
132 - août 2007), le licenciement d'Orlando
Chirino et, en particulier, le dernier
référendum sur le projet de réforme
constitutionnelle. Cette réforme prétendait,
selon nous, renforcer tous les aspects de
l'offensive totalitaire du gouvernement et
leur donner rang constitutionnel, tandis que
pour beaucoup de courants elle représentait,
au contraire, « une avancée vers le
socialisme ».
L'exemple de Sidor nous offre donc une
excellente occasion pour vérifier dans la
réalité laquelle de ces définitions était la
bonne.
Le cas Sidor
Sidor était une entreprise étatique
jusqu'à la fin des années 90, quand elle a
été privatisée par le gouvernement
pro-impérialiste de Rafaël Caldera. Son
nouveau propriétaire est l'entreprise
Ternium, membre du groupe argentin-italien
Techint, un des conglomérats
sidéro-métallurgiques les plus forts du
continent. Récemment, Ternium a été accusé
d'avoir fermé l'usine de tubes, pour exporter
la matière première vers d'autres pays et
ensuite réimporter les tubes terminés.
En même temps, suite à la privatisation,
actuellement moins d'un tiers de ses plus de
13.000 travailleurs ont un contrat à durée
indéterminée chez Sidor. Le reste travaille
dans des conditions salariales et de travail
beaucoup plus précaires, dans plus de 300
entreprises de sous-traitance, propriété des
actionnaires de Techint eux-mêmes ou de
représentants gouvernementaux de la CVG
(Corporation vénézuélienne de Guayana), qui
supervise la production.
La surexploitation des travailleurs a
permis à Ternium d'engranger d'immenses
profits, publiquement reconnus, ce qui se
manifeste dans le fait que ses ADR (actions),
cotées en Bourse à New York, ont eu une
valorisation de plus de 100% la dernière
année. C'est une réalité qui contraste
profondément avec son refus d'accorder
l'augmentation salariale réclamée par les
travailleurs, avec l'argument que « les
coûts ne le permettent pas ».
Le gouvernement de Chavez respecte
toujours (9 ans plus tard !) la privatisation
réalisée par Caldera, bien qu'il ait menacé
plusieurs fois de nationaliser Sidor. En même
temps, tout comme dans les entreprises
étatiques, la « bourgeoisie bolivarienne »
fait aussi de bonnes affaires ici, par le
biais des entreprises de sous-traitance.
Le conflit et les
manœuvres du gouvernement en faveur de
l'entreprise
Depuis plus d'un an, les travailleurs
réclament l'inclusion, dans la convention
collective, d'une augmentation salariale qui
couvre les grandes pertes subies durant les
dernières années à cause de l'inflation (par
le biais du Syndicat Unique des Travailleurs
de l'Industrie Sidérurgique Sidor - SUTISS).
L'entreprise a refusé obstinément de répondre
à cette demande, et la meilleure offre
qu'elle a faite n'arrive pas à un tiers de la
même. Pendant ce temps, les travailleurs ont
réalisé avec beaucoup de patience des grèves
et des mobilisations, en maintenant de façon
permanente la volonté de résoudre la
situation.
Tout au long de ce conflit, le
gouvernement de Chavez s'est clairement mis
du côté de l'entreprise multinationale, par
le biais de son ministre de Travail, José
Ramón Rivero. D'abord, il l'a fait à travers
la proposition de former un comité
arbitral, désignée par le
gouvernement, dont la décision s'imposerait,
une manœuvre clairement dirigée contre
les travailleurs et le syndicat. D'une part,
il les obligeait à accepter l'augmentation
définie par la junte, quelle qu'elle soit.
D'autre part, ce mécanisme représentait un
antécédent qui, de fait, liquidait la
négociation de conventions collectives et la
possibilité de combattre pour les améliorer,
puisque, en dernier ressort, ce serait
toujours le gouvernement qui prendrait la
décision. Il est important de mentionner que
les chambres patronales, y compris la
Fedecámaras putschiste, ont payé de coûteuses
annonces dans les journaux pour soutenir la
proposition du Ministère du Travail. D'autre
part, bien sur le qui-vive, les travailleurs
de Sidor l'ont rejetée.
|
Cette première manœuvre
ayant échoué, le gouvernement en a essayé une
autre : former une Commission de Haut Niveau
avec 3 représentants gouvernementaux
(Ministère du Travail, Ministère de
l'Industrie minière, gouverneur de la
province de Bolivar), l'entreprise et le
SUTISS, diluant ainsi totalement la présence
des représentants des travailleurs, pour
faire pression sur eux. Dans une réunion de
cette commission, le 12 mars dernier, le
Ministère du Travail a proposé qu'il y ait un
référendum, à travers les organismes
électoraux étatiques, pour que les
travailleurs de Sidor décident s'ils
acceptaient l'offre de l'entreprise, et s'ils
voulaient, oui ou non, aller à la grève.
Cette proposition était une nouvelle attaque
en faveur des patrons puisque cela signifiait
la non-reconnaissance du syndicat comme
représentant naturel des travailleurs dans le
conflit. En même temps, elle prétendait
sortir le conflit du domaine de décision des
instances propres des travailleurs
(assemblées, réunions de représentants,
etc..) pour le mener au terrain électoral
bourgeois. Les représentants du SUTISS l'ont
rejetée, de bon droit.
Grève et
répression
Par la suite, le processus s'est accéléré.
Le mécontentement des travailleurs était
tellement grand qu'ils ont résolu de
paralyser toute l'usine, même avant que le
syndicat lui-même les y ait invités
formellement. Ensuite, la direction de SUTISS
a proposé 80 heures de grève, comme première
action d'une suite de mesures échelonnées.
Le matin du 14 mars, les travailleurs
étaient concentrés face à la porte d'entrée
n° III, d'accès à l'usine, où ils
manifestaient pacifiquement. Dans ces
conditions, selon les informations d'articles
publiés sur www.aporrea.org, des bataillons
de la Garde Nationale et de la Police sont
arrivés « sans préavis et sans aucune
médiation, attaquant les voitures des
travailleurs avec la crosse de leurs armes,
rompant les vitres et faisant ravage sur la
carrosserie de ces véhicules, et faisant
usage de bombes lacrymogènes et de tirs de
mitraille de manière injustifiée ». On
estime qu'il y a eu 53 arrestations et au
moins 12 blessés, trois d'entre eux dans un
état grave. Parmi les blessés, il y a trois
dirigeants du SUTISS, José Rodriguez
Acarigua, avec une balle dans une jambe et de
la mitraille dans la tête, José Luís Alcoser
et Yuli Hernández.
Les informations ajoutent que «
jusqu'aux premières heures de
l'après-midi étaient arrêtés tous ceux qui
portaient des chemises ou des badges qui les
identifiaient comme travailleurs de Sidor.
Beaucoup ont été sortis de leur voiture quand
ils transitaient par différents endroits de
la ville, même s'ils étaient accompagnés de
parents. On les faisait monter dans les
voitures des patrouilles pour les transférer
ensuite, menottés, à différentes parties de
Ciudad Guayana ».
Finalement, l'organisation Marea
Socialista a dénoncé que « nous
avons été informés que des effectifs de la
Garde Nationale se sont présentés à la
Clinique Venezuela, où est hospitalisé un
travailleur blessé du nom de Leonel Gricel et
ont voulu le sortir par la force et l'amener
prisonnier, une intention avortée par un
groupe de travailleurs qui se trouvaient aux
alentours de la clinique » (la seconde
répression que subissaient les travailleurs
de Sidor, puisqu'une semaine avant, quand ils
accompagnaient leurs dirigeants à une réunion
de la CVG, ils ont été attaqués aussi par la
Garde Nationale et il y a eu des
confrontations avec elle.
Un déploiement répressif d'une telle
envergure et de tant de férocité contre les
travailleurs ne se différencie d'aucune façon
de ceux que mettrait en oeuvre tout
gouvernement bourgeois de droite, face à une
lutte ouvrière. C'est pourquoi, les
travailleurs de Sidor criaient, indignés, «
Où est le Socialisme du Gouvernement ? Le
Socialisme est-il donc Répression ? »
(www.aporrea.org, 14/3/08).
La réalité a clarifié le
débat.
Les faits de Sidor suffiraient, par
eux-même, pour clôturer le débat sur
l'hypothétique « socialisme » du gouvernement
de Chavez et sa prétendue défense des
intérêts des travailleurs. Il est toutefois
nécessaire d'ajouter qu'il ne s'agit pas d'un
cas isolé. Cette dernière année, ce qui est
arrivé à Puerto Ordaz (bas salaires,
impossibilité de négocier leurs conventions,
répression, etc.) s'est produit aussi avec
les travailleurs de Sanitarios Maracay, les
pétroliers de Puerto La Cruz et de Zulia, et
les fonctionnaires, comme en témoigne l'Unité
Socialiste des Travailleurs (UST) dans la
déclaration que nous reproduisons dans cette
édition.
La question posée par les travailleurs de
Sidor (Où est le Socialisme du
Gouvernement ?) n'a qu'une seule réponse
possible : il n'y a aucun « socialisme » dans
le gouvernement de Chavez. La réalité sans
ambiguïté est qu'il s'agit du gouvernement
bourgeois d'un pays dominé par
l'impérialisme, avec un cours de plus en plus
répressif et anti-ouvrier, qui se dissimule
derrière des discours « socialistes » et des
drapeaux rouges pour essayer de tromper les
travailleurs et les masses. Mais les
mensonges sont tôt au tard rattrapés par la
réalité. C'est ce qui se passe précisément au
Venezuela maintenant, c'est l'effondrement du
mensonge du « socialisme chaviste ». La
défaite du gouvernement dans le référendum
constitutionnel a été, précisément, une
expression de cette perte de popularité du
gouvernement de Chavez, qui s'accentue encore
avec chaque nouvelle répression d'une lutte
ouvrière.
La LIT-QI condamne la répression féroce
contre les travailleurs de Sidor et veut leur
exprimer tout son appui et sa solidarité. En
même temps, nous réitérons notre conviction
que ce sera dans ces luttes des travailleurs
vénézuéliens, contre le gouvernement de
Chavez, la bourgeoisie vénézuélienne et
l'impérialisme, c'est-à-dire, dans leur
mobilisation et leur organisation autonomes,
que se construira le chemin vers le véritable
socialisme, non dans la rhétorique
fallacieuse du gouvernement chaviste et de la
« bourgeoisie bolivarienne ».
|