Site de la LIT 4ème Inter.
Groupe Socialiste Internationaliste
Section Française de la Ligue Internationale des Travailleurs
Quatrième Internationale
Marxisme vivant
Document paru dans Courrier International n°137
Venezuela
Les travailleurs combattent pour leur salaire, Chavez les réprime.
La répression violente de la Garde Nationale contre les travailleurs de Sidor (Sidérurgique de l'Orinoco), dans la ville de Puerto Ordaz (province de Bolivar), a accentué la polémique intense à laquelle le gouvernement de Hugo Chavez donne lieu depuis plusieurs années dans la gauche latino-américaine et mondiale. D'une part, un secteur important le revendique comme « l'avant-garde internationale dans la marche vers le socialisme ». D'autre part, il y a ceux qui, comme nous, affirment qu'au-delà de la « rhétorique socialiste » et des heurts qu'il peut y avoir avec l'impérialisme, il s'agit en réalité d'un gouvernement bourgeois avec un caractère de plus en plus totalitaire et anti-ouvrier.

Nous affirmons ceci parce que, en même temps que les multinationales et les grands groupes d'entreprises vénézuéliens font de très bonnes affaires dans le pays, le gouvernement de Chavez applique clairement une politique bourgeoise contre la classe ouvrière : bas salaires, conditions de travail désastreuses, impossibilité de discuter librement les conventions collectives, attaques permanentes contre l'autonomie des syndicats, etc. Quand les travailleurs entreprennent le combat contre cette situation, le gouvernement se met sans retenue du côté des patrons. Et si le conflit se durcit, il n'hésite pas non plus à les réprimer violemment.

Pour nous, ce projet bourgeois bonapartiste est ce qui explique l'ensemble de sa politique. D'autre part, ce projet ne date pas d'hier. Il se manifeste dans plusieurs faits : la formation du PSUV, les attaques contre l'autonomie syndicale, le cas de la chaîne de télévision RCTV (que nous avons analysé dans Courrier International n° 132 - août 2007), le licenciement d'Orlando Chirino et, en particulier, le dernier référendum sur le projet de réforme constitutionnelle. Cette réforme prétendait, selon nous, renforcer tous les aspects de l'offensive totalitaire du gouvernement et leur donner rang constitutionnel, tandis que pour beaucoup de courants elle représentait, au contraire, « une avancée vers le socialisme ».

L'exemple de Sidor nous offre donc une excellente occasion pour vérifier dans la réalité laquelle de ces définitions était la bonne.

Le cas Sidor

Sidor était une entreprise étatique jusqu'à la fin des années 90, quand elle a été privatisée par le gouvernement pro-impérialiste de Rafaël Caldera. Son nouveau propriétaire est l'entreprise Ternium, membre du groupe argentin-italien Techint, un des conglomérats sidéro-métallurgiques les plus forts du continent. Récemment, Ternium a été accusé d'avoir fermé l'usine de tubes, pour exporter la matière première vers d'autres pays et ensuite réimporter les tubes terminés.

En même temps, suite à la privatisation, actuellement moins d'un tiers de ses plus de 13.000 travailleurs ont un contrat à durée indéterminée chez Sidor. Le reste travaille dans des conditions salariales et de travail beaucoup plus précaires, dans plus de 300 entreprises de sous-traitance, propriété des actionnaires de Techint eux-mêmes ou de représentants gouvernementaux de la CVG (Corporation vénézuélienne de Guayana), qui supervise la production.

La surexploitation des travailleurs a permis à Ternium d'engranger d'immenses profits, publiquement reconnus, ce qui se manifeste dans le fait que ses ADR (actions), cotées en Bourse à New York, ont eu une valorisation de plus de 100% la dernière année. C'est une réalité qui contraste profondément avec son refus d'accorder l'augmentation salariale réclamée par les travailleurs, avec l'argument que « les coûts ne le permettent pas ».

Le gouvernement de Chavez respecte toujours (9 ans plus tard !) la privatisation réalisée par Caldera, bien qu'il ait menacé plusieurs fois de nationaliser Sidor. En même temps, tout comme dans les entreprises étatiques, la « bourgeoisie bolivarienne » fait aussi de bonnes affaires ici, par le biais des entreprises de sous-traitance.

Le conflit et les manœuvres du gouvernement en faveur de l'entreprise

Depuis plus d'un an, les travailleurs réclament l'inclusion, dans la convention collective, d'une augmentation salariale qui couvre les grandes pertes subies durant les dernières années à cause de l'inflation (par le biais du Syndicat Unique des Travailleurs de l'Industrie Sidérurgique Sidor - SUTISS). L'entreprise a refusé obstinément de répondre à cette demande, et la meilleure offre qu'elle a faite n'arrive pas à un tiers de la même. Pendant ce temps, les travailleurs ont réalisé avec beaucoup de patience des grèves et des mobilisations, en maintenant de façon permanente la volonté de résoudre la situation.

Tout au long de ce conflit, le gouvernement de Chavez s'est clairement mis du côté de l'entreprise multinationale, par le biais de son ministre de Travail, José Ramón Rivero. D'abord, il l'a fait à travers la proposition de former un comité arbitral, désignée par le gouvernement, dont la décision s'imposerait, une manœuvre clairement dirigée contre les travailleurs et le syndicat. D'une part, il les obligeait à accepter l'augmentation définie par la junte, quelle qu'elle soit. D'autre part, ce mécanisme représentait un antécédent qui, de fait, liquidait la négociation de conventions collectives et la possibilité de combattre pour les améliorer, puisque, en dernier ressort, ce serait toujours le gouvernement qui prendrait la décision. Il est important de mentionner que les chambres patronales, y compris la Fedecámaras putschiste, ont payé de coûteuses annonces dans les journaux pour soutenir la proposition du Ministère du Travail. D'autre part, bien sur le qui-vive, les travailleurs de Sidor l'ont rejetée.

Cette première manœuvre ayant échoué, le gouvernement en a essayé une autre : former une Commission de Haut Niveau avec 3 représentants gouvernementaux (Ministère du Travail, Ministère de l'Industrie minière, gouverneur de la province de Bolivar), l'entreprise et le SUTISS, diluant ainsi totalement la présence des représentants des travailleurs, pour faire pression sur eux. Dans une réunion de cette commission, le 12 mars dernier, le Ministère du Travail a proposé qu'il y ait un référendum, à travers les organismes électoraux étatiques, pour que les travailleurs de Sidor décident s'ils acceptaient l'offre de l'entreprise, et s'ils voulaient, oui ou non, aller à la grève. Cette proposition était une nouvelle attaque en faveur des patrons puisque cela signifiait la non-reconnaissance du syndicat comme représentant naturel des travailleurs dans le conflit. En même temps, elle prétendait sortir le conflit du domaine de décision des instances propres des travailleurs (assemblées, réunions de représentants, etc..) pour le mener au terrain électoral bourgeois. Les représentants du SUTISS l'ont rejetée, de bon droit.

Grève et répression

Par la suite, le processus s'est accéléré. Le mécontentement des travailleurs était tellement grand qu'ils ont résolu de paralyser toute l'usine, même avant que le syndicat lui-même les y ait invités formellement. Ensuite, la direction de SUTISS a proposé 80 heures de grève, comme première action d'une suite de mesures échelonnées.

Le matin du 14 mars, les travailleurs étaient concentrés face à la porte d'entrée n° III, d'accès à l'usine, où ils manifestaient pacifiquement. Dans ces conditions, selon les informations d'articles publiés sur www.aporrea.org, des bataillons de la Garde Nationale et de la Police sont arrivés « sans préavis et sans aucune médiation, attaquant les voitures des travailleurs avec la crosse de leurs armes, rompant les vitres et faisant ravage sur la carrosserie de ces véhicules, et faisant usage de bombes lacrymogènes et de tirs de mitraille de manière injustifiée ». On estime qu'il y a eu 53 arrestations et au moins 12 blessés, trois d'entre eux dans un état grave. Parmi les blessés, il y a trois dirigeants du SUTISS, José Rodriguez Acarigua, avec une balle dans une jambe et de la mitraille dans la tête, José Luís Alcoser et Yuli Hernández.

Les informations ajoutent que « jusqu'aux premières heures de l'après-midi étaient arrêtés tous ceux qui portaient des chemises ou des badges qui les identifiaient comme travailleurs de Sidor. Beaucoup ont été sortis de leur voiture quand ils transitaient par différents endroits de la ville, même s'ils étaient accompagnés de parents. On les faisait monter dans les voitures des patrouilles pour les transférer ensuite, menottés, à différentes parties de Ciudad Guayana ».

Finalement, l'organisation Marea Socialista a dénoncé que « nous avons été informés que des effectifs de la Garde Nationale se sont présentés à la Clinique Venezuela, où est hospitalisé un travailleur blessé du nom de Leonel Gricel et ont voulu le sortir par la force et l'amener prisonnier, une intention avortée par un groupe de travailleurs qui se trouvaient aux alentours de la clinique » (la seconde répression que subissaient les travailleurs de Sidor, puisqu'une semaine avant, quand ils accompagnaient leurs dirigeants à une réunion de la CVG, ils ont été attaqués aussi par la Garde Nationale et il y a eu des confrontations avec elle.

Un déploiement répressif d'une telle envergure et de tant de férocité contre les travailleurs ne se différencie d'aucune façon de ceux que mettrait en oeuvre tout gouvernement bourgeois de droite, face à une lutte ouvrière. C'est pourquoi, les travailleurs de Sidor criaient, indignés, « Où est le Socialisme du Gouvernement ? Le Socialisme est-il donc Répression ? » (www.aporrea.org, 14/3/08).

La réalité a clarifié le débat.

Les faits de Sidor suffiraient, par eux-même, pour clôturer le débat sur l'hypothétique « socialisme » du gouvernement de Chavez et sa prétendue défense des intérêts des travailleurs. Il est toutefois nécessaire d'ajouter qu'il ne s'agit pas d'un cas isolé. Cette dernière année, ce qui est arrivé à Puerto Ordaz (bas salaires, impossibilité de négocier leurs conventions, répression, etc.) s'est produit aussi avec les travailleurs de Sanitarios Maracay, les pétroliers de Puerto La Cruz et de Zulia, et les fonctionnaires, comme en témoigne l'Unité Socialiste des Travailleurs (UST) dans la déclaration que nous reproduisons dans cette édition.

La question posée par les travailleurs de Sidor (Où est le Socialisme du Gouvernement ?) n'a qu'une seule réponse possible : il n'y a aucun « socialisme » dans le gouvernement de Chavez. La réalité sans ambiguïté est qu'il s'agit du gouvernement bourgeois d'un pays dominé par l'impérialisme, avec un cours de plus en plus répressif et anti-ouvrier, qui se dissimule derrière des discours « socialistes » et des drapeaux rouges pour essayer de tromper les travailleurs et les masses. Mais les mensonges sont tôt au tard rattrapés par la réalité. C'est ce qui se passe précisément au Venezuela maintenant, c'est l'effondrement du mensonge du « socialisme chaviste ». La défaite du gouvernement dans le référendum constitutionnel a été, précisément, une expression de cette perte de popularité du gouvernement de Chavez, qui s'accentue encore avec chaque nouvelle répression d'une lutte ouvrière.

La LIT-QI condamne la répression féroce contre les travailleurs de Sidor et veut leur exprimer tout son appui et sa solidarité. En même temps, nous réitérons notre conviction que ce sera dans ces luttes des travailleurs vénézuéliens, contre le gouvernement de Chavez, la bourgeoisie vénézuélienne et l'impérialisme, c'est-à-dire, dans leur mobilisation et leur organisation autonomes, que se construira le chemin vers le véritable socialisme, non dans la rhétorique fallacieuse du gouvernement chaviste et de la « bourgeoisie bolivarienne ».

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