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Document paru dans Courrier International n°143
Qu'est-ce que le fascisme,
et comment le combattre ?
Dans les dernières décennies c'est généralisée une tendance dans la gauche mondiale de définir tout mouvement, gouvernement ou politique réactionnaire de droite ou qui promeut une politique répressive contre le mouvement de masses comme « fasciste ». De cette manière on caractérise comme « fasciste », depuis le gouvernement de Bush et sa politique jusqu'à de nombreux mouvements, organisations et gouvernements partout dans le monde.

Cette généralisation abusive, entamée par le stalinisme pendant la période où est apparue le fascisme européen (les années 1920 et 1930), empêche de comprendre et d'étudier les véritables caractéristiques de ces processus et, par conséquent, de proposer les politiques et les méthodes adéquates pour les combattre.

Mais le plus grave est que ceux qui utilisent de manière généralisée la définition de « fasciste », n'appliquent pas les leçons historiques concernant la façon dont les travailleurs et les masses devraient combattre le véritable fascisme. De cette manière, leurs propositions politiques confondent doublement le mouvement de masses.

Actuellement, ce débat se développe autour de la discussion sur les caractéristiques du mouvement politique promu par la bourgeoisie de la Media Luna en Bolivie et comment lui faire face. Pour aborder mieux ce sujet spécifique, il nous paraît opportun de rappeler quelques définitions de Léon Trotsky qui, face à la confusion créée par le stalinisme, a été celui qui a étudié le plus sérieusement le phénomène du fascisme et a fait les propositions les plus correctes concernant la façon de le mettre en échec. Nous pensons spécialement à la série d'articles écrits tout au long des années 1930, réunis dans le recueil « Comment vaincre le fascisme ».

Quelques définitions de Trotsky

Voyons les questions centrales développées par le révolutionnaire russe dans ces articles :

a) Il définit le fascisme comme un mouvement politique promu par les secteurs les plus concentrés du capital financier et monopolistique et au service de ces secteurs, un mouvement qui recrute la petite bourgeoisie désespérée et paupérisée par la crise, des secteurs ouvriers déclassés par le chômage et des éléments clochards, pour attaquer et mettre en échec le mouvement ouvrier et de masses avec des méthodes de guerre civile.
b) Les organisations fascistes sont, initialement, marginales ou petites. Mais elles peuvent acquérir rapidement un poids de masses, dû au fait que l'augmentation du désespoir de ces secteurs sociaux les pousse vers la droite, dans la mesure où la perspective de la révolution socialiste ne prend pas forme. Par conséquent, la classe ouvrière s'affaiblit comme alternative de direction pour offrir une issue à la crise et la décadence. En ce sens, Trotsky signale en 1930 que, « si le parti communiste est le parti de l'espoir révolutionnaire, le fascisme, en tant que mouvement de masses, est le parti du désespoir contre-révolutionnaire ».

La lutte pour la petite-bourgeoisie

C'est pourquoi, la politique que Trotsky propose pour combattre le fascisme se concentre sur deux questions principales. La première est que cette bataille était, dans une grande mesure, une lutte pour que le mouvement ouvrier gagne à son camp la petite bourgeoisie ou d'importants secteurs de celle-ci. Dans des époques de crise et de processus révolutionnaires, ce secteur social complexe, incapable d'être le sujet d'une issue politique propre, oscille entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, entre tourner à gauche ou à droite.

Si la classe ouvrière apparaît comme un pôle indépendant clair, et offre une possibilité certaine de révolution socialiste, elle gagnera d'importants secteurs petits-bourgeois dans cette perspective. Un facteur fondamental entre ici en jeu : l'existence d'une direction révolutionnaire (ou d'une alternative de direction) qui promeut cette politique.

Si au contraire la classe ouvrière n'offre pas une alternative claire et si la perspective de la révolution socialiste est diffuse et souffre du retard, le fascisme gagne des secteurs croissants et se fortifie de plus en plus. Autrement dit, la croissance des organisations fascistes est inversement proportionnelle à la force d'attraction de la classe ouvrière et ses organisations.

C'est pourquoi, Trotsky a critiqué durement la politique de promotion des gouvernements de « front populaire » (qui ont existé, par exemple, en France et en Espagne), une politique que le stalinisme commence à impulser en 1934. Il s'agit de gouvernements bourgeois dont font partie les organisations et les partis ouvriers, ensemble avec les secteurs non-fascistes de la bourgeoisie. Trotsky a qualifié le front populaire comme « l'avant-dernière tentative de la bourgeoisie pour freiner la révolution, avant le fascisme ».

Il alertait sur le fait que les fronts populaires, loin d'aider à mettre en échec le fascisme - l'excuse utilisée par le stalinisme et la social-démocratie pour y participer - aideraient seulement à son triomphe, par leur politique de conciliation de classes et leur politique de consistant à museler la mobilisation ouvrière pour qu'elle ne dépasse pas les limites du régime bourgeois, comme cela a été le cas en Espagne en 1939.

Il proposait que - au-delà de la possibilité de réaliser des actions unitaires ponctuelles avec des secteurs bourgeois pour combattre le fascisme - la seule politique révolutionnaire pour les partis et les organisations ouvrières était celle de ne faire aucune confiance ni de donner aucun appui à ces gouvernements. Il fallait maintenir l'indépendance et l'autonomie politique les plus absolues, tant pour combattre le fascisme, que pour combattre l'ensemble de la bourgeoisie et le gouvernement lui-même. Toute forme d'appui à ces gouvernements, y compris les formes indirectes ou honteuses, mènerait à la défaite de la classe ouvrière et ouvrirait le chemin du triomphe du fascisme, comme nous avons vu.

La nécessité de combattre le fascisme dans la rue

Le second aspect central de sa proposition se résume en une phrase frappante : « On ne discute pas avec le fascisme, on le combat. » De cette façon, il exprimait que, face à des mouvements de ce type, on ne peut pas agir de la même manière que face à d'autres courants, quand on dispute leur influence parmi les travailleurs et les masses à travers l'activité politique traditionnelle. (« Avec le fascisme, on ne discute pas »).

Pour lui, le centre de l'action des travailleurs devait se trouver dans la lutte physique, le combat militaire avec les bandes fascistes (« le fascisme, on le combat »). Pour cela, il proposait la formation de groupes d'autodéfense et de milices ouvrières, capables, en premier lieu, de défendre les quartiers, les syndicats, les grèves et les mobilisations ouvrières contre les attaques des fascistes. Au fur et à mesure que l'on obtenait des triomphes partiels dans ces combats, ceci renforcerait la confiance et la détermination des travailleurs et démoraliserait les bases des fascistes, permettant ainsi de passer à une offensive plus généralisée pour détruire ces organisations.

En rapport étroit avec ce qui précède, il y a sa proposition de former un front unique des organisations ouvrières (essentiellement les communistes et les social-démocrates, les deux grands partis ouvriers de l'Europe, à cette époque). Ce front avait pour but de donner une réponse conjointe de la classe aux attaques fascistes. En même temps, il cherchait à promouvoir les luttes unifiées contre les attaques économiques de la bourgeoisie (la chute du salaire par l'inflation, le chômage, etc.), afin que ces luttes soient le préambule de la lutte plus stratégique pour la révolution socialiste.

Quelques leçons pour la Bolivie actuelle

Abordons maintenant la situation bolivienne dans ce cadre théorico-politique. Il faut y incorporer un élément : la Bolivie n'est pas un pays impérialiste mais une semi-colonie très pauvre. C'est-à-dire, il ne s'agit pas d'un mouvement promu directement par la bourgeoisie monopoliste plus concentrée (l'impérialiste) mais par une bourgeoisie profondément dépendante. Rappelons que Trotsky, en comparant les formes qu'adoptaient les régimes politiques en Amérique latine avec ceux des pays impérialistes, dans les années 1930, a toujours souligné cette différence et a utilisé différentes dénominations pour l'exprimer : bonapartisme sui generis, semi-fascisme, etc.

Indépendamment de ces considérations théoriques, il est évident que le projet politique de la bourgeoisie de la Media Luna a développé des caractéristiques fascistes fortes. D'abord, c'est la réponse du secteur le plus fort de la bourgeoisie du pays, à un processus révolutionnaire qui n'a pas été mis en échec mais qui, à la fois, n'avance pas vers une révolution ouvrière socialiste. Deuxièmement, ce secteur coexiste avec un gouvernement de front populaire, qu'il considère comme « ennemi », sans que cela l'empêche de profiter de sa politique de conciliation, sa politique de paralysie de la mobilisation des masses pour avancer et se fortifier. En même temps, son idéologie est clairement raciste et dédaigneuse envers les « Indiens ».

L'essentiel est toutefois que, en ayant obtenu le pouvoir au niveau départemental, cette bourgeoisie promeut et s'appuie sur des organisations qui, comme l'Union Juvénile de Santa Cruz, gagnent des secteurs de la petite bourgeoisie pour attaquer le mouvement de masses avec des méthodes de guerre civile. L'attaque se dirige non seulement contre les travailleurs et les secteurs urbains pauvres mais, spécialement, contre la paysannerie.

Il est très difficile de spécifier si ces « détachements de choc » ont déjà un poids de masses ou s'il s'agit encore d'organisations d'une avant-garde nombreuse et active. Mais l'expérience historique montre qu'ils se développent très rapidement, si l'adversaire n'y fait pas face avec une décision totale.

C'est pourquoi, en même temps que nous avancions dans l'élaboration théorico-politique pour spécifier leur caractérisation, il était indispensable de reprendre les propositions politiques de Trotsky pour combattre le fascisme.

D'abord, qu'on ne discute pas avec fascisme mais qu'on le combat dans la lutte physique et dans la confrontation militaire. C'est la seule façon réelle pour le mettre en échec. Deuxièmement, que la politique de conciliation de classes proposée par les fronts populaires mène seulement au renforcement et au triomphe du fascisme. Par conséquent, soutenir ces gouvernements bourgeois, avec l'excuse de « s'unir pour combattre le fascisme », est à la longue un chemin vers la défaite. Seule une action et une organisation indépendantes de la classe ouvrière peuvent lui faire face. En troisième lieu, il est nécessaire que la classe ouvrière avance en vue de la révolution socialiste, pour être un pôle clair de référence pour la petite-bourgeoisie, de plus en plus séduite par le fascisme, et la gagner de cette façon, ou au moins, la diviser.

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