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Document paru dans Courrier International n°147
La chaudière de la lutte de classes

La lutte de classes se réchauffe à toute vitesse en Europe, au grand dam des gouvernements et bourgeoisies qui, en même temps, l'attisent avec leurs mesures contre les travailleurs. Pratiquement tous les pays vivent des mobilisations ouvrières et populaires qui se radicalisent et deviennent massives à la chaleur d'une crise qui attaque pleinement l'emploi et les conquêtes ouvrières, et qui appauvrit de vastes secteurs des couches moyennes.

Nous entrons dans une période marquée par une crise historique du capitalisme qui rompt toutes les digues, et par une ébullition générale du mouvement de masses qui commencent à être frappées brutalement après une longue décennie de « prospérité », une ébullition qui accélère le discrédit général des différents gouvernements.

Les attaques des gouvernements et des bourgeoisies

Malgré les grands profits obtenus pendant les années récentes et les aides actuelles gigantesques des gouvernements, les entreprises ont commencé à se décharger du coût de la crise sur les travailleurs. La principale attaque se manifeste à travers la grande augmentation du chômage, le ralentissement des embauches et les licenciements massifs qui ont déjà lieu dans toutes les grandes entreprises. On estime que 10 000 postes de travail disparaissent quotidiennement. Dans l'industrie automobile, Renault a annoncé 6 000 licenciements en France ; Nissan 1 700 en Espagne, et ainsi de suite. Un autre secteur très touché a été la construction. En Espagne, on estime que, fin 2009, il y aura 900 000 travailleurs de la construction sans travail.

Certains gouvernements veulent aussi éliminer les allocations de chômage. Avec un grand cynisme, Miguel Angel Fernández Ordoñez, Gouverneur de la banque d'Espagne, dit qu'une des causes du haut taux de chômage dans le pays est son « marché du travail inefficace ». C'est pourquoi, il y faudrait « mener à bien des réformes structurelles des institutions de travail », en commençant par réduire au minimum les allocations de chômage, aujourd'hui à charge des entreprises, et à les transférer à l'Etat(1). Cela paraît incroyable mais, pour réduire le chômage... il faudrait baisser le coût du licenciement pour les entreprises, alors que, d'autre part, les gouvernements continuent à « aider » les entreprises qui licencient.

Conjointement aux licenciements, s'approfondit aussi l'attaque contre les salaires et les conditions d'embauche, à travers les "plans de viabilité" pour les travailleurs qui conservent leur emploi et pour les nouveaux contrats. Ces plans étaient promus par les entreprises, mais maintenant, en profitant de la crise, elles redoublent en intensité, présentés, de manière hypocrite, comme des « plans pour sauver l'emploi ».

Parallèlement se développent des attaques contre les travailleurs immigrants, que les bourgeoisies ont utilisé pour baisser les coûts du travail dans la période de montée économique (voir article). Il y a aussi la réduction des budgets étatiques pour les services essentiels, comme l'éducation et la santé publiques, qui implique la réduction et le gel des salaires pour les travailleurs de l'Etat, et la perte de milliers d'emplois, comme ce sera le cas avec les enseignants en situation précaire en Italie, si la réforme éducative proposée par le gouvernement Berlusconi aboutit.

La réponse des travailleurs et des masses

Déjà des mois avant que la crise et le chômage massif commencent à faire des dommages dans tout le continent, la grande rébellion grecque annonçait l'entrée dans une nouvelle période de la lutte de classes continentale. Entamée le 6 décembre en réponse à l'assassinat du jeune Alexis, elle a eu comme protagoniste la « génération des 700 euros » et a donné lieu à une semi-insurrection spontanée qui a mis la Grèce en ébullition.

La montée ouvrière et populaire s'est étendue à d'autres pays. Voyons quelques uns des faits les plus importants :

Espagne

De nombreuses luttes sectorielles se sont développées, en particulier contre les « Dossiers de Règlement d'Emploi » (les ERE)), avec lesquels les entreprises présentent leurs plans de licenciement. A Barcelone, Nissan veut écarter 1 700 travailleurs (ce qui en écarte d'autres 4 000 chez les sous-traitants). En novembre, une manifestation contre les ERE des travailleurs de Nissan, de Pirelli, de Tyco, de Delphi, et d'autres entreprises, convoquée par les centrales CC.OO. et UGT, a réuni 40 000 personnes. A Madrid, en novembre dernier, la Coordination des Travailleurs de la Santé Publique a réalisé une manifestation contre la privatisation du secteur (20 000 personnes). Pour compléter le tableau, des dizaines de milliers d'étudiants ont manifestés contre la privatisation de l'enseignement universitaire, et une rencontre nationale est maintenant en préparation pour continuer la lutte.

France

Le 29 janvier dernier, il y a eu une grève générale massive, convoquée par les huit centrales syndicales, « contre le soutien unilatéral que l'Etat français offre aux banques et à l'industrie avec le paquet de mesures pour réactiver la conjoncture économique », et pour exiger que le gouvernement mette en oeuvre « des dépenses massives de l'Etat pour aider aussi les travailleurs et les chômeurs à faire face aux conséquences de la crise financière et économique » (Clarín, 30/01/09). Une nouvelle grève générale est convoquée pour le 19 mars. Dans les territoires français d'outre-mer de Guadeloupe et Martinique (dans les Caraïbes), se développe depuis plusieurs semaines une grève générale, en protestation contre la perte du pouvoir d'achat et en exigeant une aide financière du gouvernement de Sarkozy.

Irlande

Le 21 février dernier, « quelque 120 000 personnes se sont réunies dans la capitale d'Irlande (Dublin), un des pays européens les plus touchés par la crise globale, pour protester contre le rôle du gouvernement et des banques dans la débâcle financière » (La Nación, 22/2/09). La protestation, une des plus grandes dans l'histoire du pays, a été convoquée par plusieurs syndicats, contre la décision du Premier ministre conservateur Brian Cowen de grever les pensions de 350 000 fonctionnaires avec un impôt.

Italie

Le 17 octobre dernier, les « syndicats alternatifs » ont appelé à une journée de grève et de mobilisation. A Rome, des milliers de manifestants, spécialement des travailleurs des écoles et de jeunes étudiants, se sont opposés à la réforme éducative promue par le gouvernement Berlusconi. Pour affaiblir le mouvement du 17, la plus grande centrale syndicale italienne, la CGIL, a appelé à une grève de 4 heures pour le 13, mais beaucoup de secteurs, comme celui des fonctionnaires publics et des métallos, ont décidé d'étendre la protestation à toute la journée. Les syndicats alternatifs ont aussi rejoint cette convocation, avec leur propre plate-forme de revendications, et il y a eu des mobilisations avec des dizaines de milliers de participants dans les principales villes italiennes. Le secteur de l'éducation (enseignants et étudiants) a continué avec la lutte dans les mois suivants. Le 13 février, la CGIL, mise sous pression par la convocation de la fédération des métallos, a appelé à une nouvelle journée de lutte. A Rome a eu lieu une manifestation gigantesque de 700 000 personnes, avec une forte présence de fonctionnaires publics, de métallos et d'étudiants.

Portugal

L'avant-garde actuelle sont les professeurs, en lutte contre un plan de restructuration du système éducatif et de la carrière d'enseignant, promu par le gouvernement du « socialiste » Sócrates. Le 8 novembre dernier a eu lieu une manifestation avec 120 000 participants, une des plus grandes depuis les mobilisations de la révolution de 1975. Le 15 novembre, face à la tentative des syndicats « officiels » de pactiser avec le gouvernement, le poids d'organisations de base indépendantes dans la lutte augmente. Elles ont réalisé par la suite une convocation propre avec plus de 15 000 personnes, en marge de l'appareil de la bureaucratie syndicale, qui cherchait à démobiliser.

Pour un plan ouvrier et de lutte contre la crise

Les bourgeois et leurs gouvernements disent que la seule alternative, face à la crise, est le sacrifice de millions de travailleurs. Mais c'est « leur issue », pas la nôtre. Il faut inverser la logique des patrons : que la crise soit payée par les capitalistes, pas par les travailleurs. Il est possible de combattre pour une politique économique dont l'axe directeur est de résoudre les nécessités urgentes des travailleurs et du peuple face à la crise. L'argent pour ces mesures doit sortir, d'une part, des milliards que les banques et les entreprises reçoivent des gouvernements et, d'autre part, des profits fabuleux qu'elles ont obtenus durant ces années.

C'est pourquoi, la première mesure nécessaire est de nationaliser la banque. Non pas comme le font des gouvernements, comme le britannique, mais en les expropriant, sans aucun type de paiement à leurs propriétaires, pour qu'elles fonctionnent dans un système bancaire étatique unique, sous le contrôle des travailleurs.

Le principal problème qui affecte les travailleurs européens est le chômage. C'est pourquoi, les mesures et la lutte doivent tendre à la défense de l'emploi. Contre le chômage, il faut se battre pour l'interdiction de licenciement, et exiger cela des gouvernements. Pour que ceci ne reste pas lettre morte, la manière de garantir réellement cette mesure est la nationalisation sans indemnisation des entreprises qui licencient, ce qui, en outre, serait bien meilleur marché que l'aide de milliards que reçoivent les entreprises.

Face à la baisse de la production (qui, aux moments de hausse, était réalisée dans des conditions de surexploitation et de rythmes de travail exténuants), nous devons avancer l'échelle mobile des heures de travail (réduire proportionnellement la journée de travail de tous les travailleurs) sans réduction de salaire. Ainsi, il serait possible d'appliquer la semaine de travail de 36 ou de 35 heures hebdomadaires. Entre-temps, pour les travailleurs qui ont déjà perdu leur travail, une assurance de chômage à charge de l'état et des entreprises est indispensable, qui couvre les nécessités d'une famille, jusqu'à ce que l'Etat garantisse un emploi digne.

En même temps, pour mettre un terme au chômage, il est très important d'exiger des gouvernements qu'ils entament immédiatement des plans de travaux publics qui donnent du travail à des millions et qui, au lieu de laisser se détériorer les services publics, construisent des hôpitaux, des écoles et des universités publiques, des logements populaires de qualité.

D'autres points sont la diminution de l'âge de la retraite et que chaque pensionné soit remplacé par un travailleur avec les mêmes droits garantis par la loi ; le rejet à toutes les propositions patronales de réformes de travail promouvant la précarisation et la flexibilisation, en exigeant la défense inconditionnelle des droits de travail et sociaux acquis. Tout recul qu'ils parviennent à nous imposer maintenant va coûter du sang pour le récupérer dans le futur et la seule chose garantie est le bénéfice patronal. Finalement, la crise produit une augmentation de la pauvreté et une détérioration du pouvoir d'achat des travailleurs. C'est pourquoi, nous devons combattre pour une augmentation générale des salaires, des retraites et des pensions.

Avancer dans l'organisation indépendante

Toutes les luttes que nous avons citées ont été le résultat de la pression et le mécontentement de la base. Les appareils syndicaux sont actuellement le principal frein à la mobilisation et un grand appui des gouvernements, des appareils qui, pendant la dernière période, se sont appuyés sur des secteurs de l'aristocratie ouvrière qui profite de la « prospérité ». Ils ont ainsi renforcé leurs privilèges bureaucratiques, tandis qu'ils s'alliaient aux gouvernements et aux patrons pour généraliser la précarité et les bas salaires de la majorité des travailleurs (spécialement de la jeunesse), en donnant leur aval à la discrimination et la surexploitation des travailleurs immigrants, devenus une partie consubstantielle de la classe ouvrière européenne.

Pendant ces années, la classe ouvrière européenne a dû endurer des coups importants, mais elle n'a subit aucune défaite historique et elle est donc en condition de répondre aux grandes pénalités auxquelles la crise capitaliste la condamne. Mais, ceci étant dit, il ne faut pas oublier que nous nous trouvons, en même temps, avec un retard subjectif énorme, tant sur le terrain de l'organisation des oppositions de classe à la bureaucratie syndicale comme sur celui du groupement de la gauche révolutionnaire.

Toutefois, avec l'augmentation du chômage, les attaques contre droits ouvriers et les services publics, les bases de la domination de la bureaucratie syndicale sont condamnées à se fissurer, puisque ce ne sont déjà plus seulement les secteurs les plus exploités de la classe ouvrière qui sont attaqués mais aussi de vastes couches de l'aristocratie ouvrière et des couches moyennes.

Il est évident que, tant que ces bureaucraties continueront à contrôler les appareils syndicaux et, en ce sens, à diriger la majorité des travailleurs, une politique d'exigences envers ses directions est nécessaire pour qu'elles rompent leurs accords avec les gouvernements et les entreprises, et qu'elles se mettent à la tête de véritables plans de lutte nationaux et européens. Dans ce cadre, il est nécessaire de promouvoir l'unité de toutes les organisations ouvrières dans le but d'obtenir des mobilisations et des luttes massives et fermes, qui répondent aux attaques des gouvernements et des patrons.

Mais, parallèlement, pour avancer dans une réponse de lutte en accord avec la situation et les attaques, il est devenu nécessaire d'avancer dans la promotion d'une véritable organisation démocratique et de lutte des travailleurs, qui peut se fortifier comme alternative à ces bureaucraties et leurs appareils. En ce sens, des expériences comme la coordination des syndicats alternatifs italiens, comme celle des organisations indépendantes de base des enseignants portugais ou comme celle de la Coordination de la Santé de Madrid, peuvent montrer le chemin.


(1) Source, en Espagnol : La economía española después de la crisis, 11/2/09, extrait de :
http://www.bde.es/prensa/intervenpub/gobernador/mfo100209.pdf

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