| Le 7 juin ont eu lieu, dans les
pays membres de l'UE, les élections pour le
parlement européen, un organisme qui, jusqu'à
présent, a une fonction plus symbolique que
réelle.
En Espagne, les deux tendances plus
générales de l'élection dans le continent ont
été mises en évidence. D'une part, un taux
d'abstention très élevé s'est maintenu,
n'ayant voté que 46% de l'électorat. Comme
l'indique le communiqué de Courant Rouge,
cette abstention « est le reflet du
discrédit, parmi la population du vieux
continent, d'une Union Européenne (UE) qui a
montré encore une fois son rôle d'instrument
de l'Europe du Capital ». D'autre part,
le meilleur résultat électoral a été obtenu
par les organisations bourgeoises de droite,
qui ont dépassé les partis « de gauche » des
régimes au pouvoir. Dans le cas de l'Espagne,
le Parti Populaire a obtenu 42,23% des voix,
contre 38,51% pour le PSOE, le parti au
gouvernement.
Dans ce cadre, la liste Initiative
Internationaliste - Solidarité entre les
Peuples (II-SP), bien que n'ayant pas
obtenu de députés, a réalisé une très bonne
élection, surtout si on considère les
conditions et les attaques dont elle a fait
l'objet. Elle apparaît ainsi comme une
alternative naissante pour une avant-garde de
combattants de l'Etat espagnol.
L'Etat espagnol : prison
de peuples
Pour comprendre les caractéristiques
actuelles de l'Etat espagnol, son actuel
régime politique et les fortes contradictions
qu'il présente, il est nécessaire de revenir
brièvement sur son histoire.
L'unité de l'actuel Etat espagnol est le
résultat d'un long processus qui s'est
développé après l'expulsion complète des «
maures » (les musulmans) du territoire, entre
les 15ème et 18ème
siècles. Toutefois, contrairement à d'autres
pays européens, cette unité n'est pas mise en
oeuvre par la bourgeoisie la plus développée
économiquement et culturellement, mais par un
secteur bureaucratique centré sur Madrid et
la Castille, avec un poids fort de l'Eglise
catholique.
De cette manière, la monarchie de Castille
s'est imposée et se met à opprimer d'autres
nationalités avec des racines culturelles et
linguistiques propres, comme les Basques
(avec une langue complètement différente des
langues romanes), les Catalans ou les
Galiciens. C'est pourquoi, la caractérisation
de « prison de peuples », que les marxistes
donnaient à l'empire russe avant la
Révolution d'octobre, s'applique parfaitement
au royaume d'Espagne.
Depuis lors, tant la lutte pour une
République bourgeoise démocratique et
l'élimination de la monarchie, que la lutte
des nationalités opprimées pour leurs droits,
étaient à l'ordre du jour. Pendant une courte
période du 19ème siècle, entre
1873 et 1874, a existé la Ière République,
rapidement renversée par les monarchistes.
Les contradictions de l'Etat espagnol se
sont accentuées avec le développement
capitaliste et l'époque impérialiste, et
elles ont explosé cruellement dans la
décennie de 1930, lors de la Révolution
espagnole, l'instauration de la
IIème République et la guerre
civile (1936-1939). Le triomphe des forces
fascistes et le long régime dictatorial de
Francisco Franco ont approfondi son caractère
de « prison de peuples ». Dans les
nationalités sont apparues aussi, de pair
avec les formations bourgeoises
nationalistes, des organisations et des
courants indépendantistes plus radicalisés,
comme c'est le cas de l'ETA au Pays
basque.
La transition
Pendant les années 60 et le début des
années 70 s'est développé en Espagne une
forte montée des luttes contre un régime
franquiste de plus en plus déclinant, y
compris par le vieillissement du
Generalisimo lui-même. La crise
économique, d'une part, et le mécontentement
de plus en plus grand contre le régime
franquiste, d'autre part, ont ouvert la
possibilité du renversement révolutionnaire
du régime, avec les travailleurs à
l'avant-garde de cette lutte.
Pour éviter cette alternative, les
secteurs les plus lucides du franquisme,
comme Adolfo Suárez, ont élaboré la politique
de la « transition », afin de « recycler » le
régime et de le « démocratiser » en sauvant
les aspects essentiels du pouvoir économique,
politique et militaire des secteurs bourgeois
liés au franquisme.
L'actuel régime politique est né de la «
transition ». Il combine des institutions de
la démocratie bourgeoise, comme l'élection
par vote populaire du Parlement et du
Président du Gouvernement, avec la
restauration de la monarchie et de la
personne du roi comme expression
institutionnelle de l'Etat espagnol. Le roi
Juan Carlos a été choisi par Franco en
personne pour cette fonction. L'actuelle
constitution espagnole est tout à fait
réactionnaire en ce sens, au point que le
fait de critiquer le roi est considéré une
infraction. Plusieurs activistes
antimonarchistes ont été jugés pour cela.
En même temps, pour éluder la
reconnaissance des nationalités, une
politique a été mise en oeuvre que nous
pouvons appeler de « tournée générale » : des
« Communautés autonomes » ont été créées sur
tout le territoire, avec des gouvernements et
des parlements régionaux, comme espace pour
leurs bourgeoisies. Mais ce n'est qu'une
couverture plus « démocratique » pour la «
prison de peuples », étant donné que ces «
Communautés », bien qu'elles disposent
finalement de quelques attributions
administratives et redistribuent une partie
des dépenses de l'Etat, n'ont aucun droit
réel d'autonomie. Le critère sous-jacent est
encore toujours la devise de la droite : «
l'Espagne unique et indivise ».
La transition - et l'usurpation qu'elle
représenta des aspirations démocratiques du
peuple et des nationalités - n'aurait pas pu
s'achever avec succès sans la trahison des
partis qui dirigeaient les masses, comme le
Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) et
le Parti Communiste Espagnol (PCE), dont les
dirigeants (Felipe González et Santiago
Carrillo, respectivement) ont signé, en 1977,
les Accords de la Moncloa, des
accords économiques et politiques qui ont mis
le point final à la « transition ».
Quarante années après la Révolution
espagnole, les dirigeants de ces partis, dont
les militants avaient donné leur vie dans la
guerre civile, acceptaient la monarchie et,
comme un symbole de leur trahison, pliaient
le genou devant le roi. Les dirigeants des
centrales ouvrières sous leur influence -
Commissions Ouvrières (CC.OO, du PCE) et
l'Union Générale des Travailleurs (UGT, du
PSOE) - suivaient le même chemin.
Le PCE a commencé à perdre du poids et a
subit plusieurs crises, mais il s'est
clairement maintenu à l'intérieur du régime,
ce qui explique sans doute la position de
Willy Meyer, le principal candidat de Gauche
Unie (IU, la coalition dont faisait partie le
PCE, dans ces élections), qui a approuvé
l'interdiction de la liste d'II-SP. Le PSOE,
quant à lui, est devenu un des piliers
essentiels de ce régime, en assumant
plusieurs fois le gouvernement du pays, comme
c'est le cas actuellement.
La crise frappe durement
l'impérialisme espagnol
L'Espagne a été un des premiers pays
impérialistes. Mais ce caractère de « vieil »
impérialisme s'est manifesté aussi dans une
forte décadence au 19ème siècle et
dans la première moitié du 20ème.
A partir des années de 60 et 70 a commencé un
processus de modernisation et développement
capitaliste qui s'est approfondi à partir de
l'intégration à l'UE, dans la décennie du
90.
Comme une partie de ce processus, le pays
vit une reconversion productive. D'une part,
la bourgeoisie a accepté un plan de réduction
de son industrie (spécialement métallurgique
et navale). D'autre part, elle a étendu son
espace comme centre touristique et
commercial. En même temps s'est renforcé son
rôle de sous-impérialisme, spécialement avec
des capitaux allemands et américains. De ce
fait, le pays a gagné un poids économique
important en Amérique latine (par le biais de
grandes entreprises comme Banco Santander,
Telefónica, Repsol, etc.), et même à Cuba,
spécialement dans le secteur du tourisme.
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A l'intérieur du pays,
l'économie s'est essentiellement centrée sur
la création d'une grande « bulle immobilière
» (proportionnellement supérieure à celle des
Etats-Unis), qui a mené à une hypertrophie du
secteur de la construction. Par exemple, à la
fin de 2005, l'Espagne avait un parc de 23,7
millions de logements pour un total de 15,4
millions de foyers (données de la banque
d'Espagne), c'est-à-dire une moyenne de 1,54
logements pour chaque foyer espagnol, le taux
le plus haut du monde.
Dans ce cadre, la crise économique
internationale a frappé le pays de plein
fouet : au premier trimestre de 2009,
l'économie espagnole s'est contractée avec un
taux annuel de 3% par rapport à la même
période de 2008, et de 1,9% par rapport au
trimestre précédent, les pires résultats
depuis 1970. Suite à cela, en avril 2009, le
chômage a atteint le chiffre alarmant de
17,36% (3,45% de plus que le trimestre
précédent), le taux le plus haut de l'Union
européenne. Au cours des seuls douze derniers
mois, 1 311 000 postes de travail ont été
détruit, ce qui s'ajoute aux demi million de
personnes qui n'ont pas pu obtenir leur
premier travail (données extraites de
http://www.economiadehoy.com/).
Les luttes
Dans ce cadre, il ne faut pas s'étonner
que la situation préalable aux élections
montra un accroissement des luttes dans
différents secteurs, spécialement parmi les
travailleurs et les étudiants, ce qui
s'ajoute aux revendications historiques des
nationalités.
D'une part, il y a eu les luttes contre
les EREs (Dossiers de Restructuration
d'Entreprises, un mécanisme juridique avec
lequel les entreprises légalisent les
licenciements), avec des mobilisations très
significatives, en particulier, dans le
secteur de l'automobile. Des travailleurs
comme ceux de la multinationale américaine du
transport de marchandises UPS ont été les
protagonistes d'une lutte longue et
victorieuse à Madrid. Il y a eu aussi
d'importantes mobilisations en défense de
l'enseignement public, ainsi qu'une
manifestation de dizaines de milliers, à
Madrid, qui sont descendus dans la rue en
défense de la santé publique et contre la
privatisation du secteur, une manifestation
convoquée par la Coordination des
Travailleurs de la Santé Publique de
Madrid.
D'autre part, à différentes occasions, des
dizaines de milliers d'étudiants se sont
mobilisés dans leur lutte contre la
privatisation de l'enseignement universitaire
que représente le Plan Bologne (promu par
tous les gouvernements de l'UE).
Et quelques jours seulement avant les
élections, le 21 mai, il y a eu une grève
générale couronnée de succès dans le Sud du
Pays basque, avec des milliers de personnes
participant à des mobilisations à Bilbao,
Saint-Sébastian, Pampelune et Vitoria. Dans
la dernière semaine de mai, il y a eu
d'importantes confrontations entre les
métallos de Vigo (la Galice) et la police,
lors des mobilisations de la lutte pour une
convention collective.
Le surgissement de
II-SP
Ce qui est certain, c'est que toutes ces
luttes, et l'avant-garde qui y participe, ne
trouvent pas une expression syndicale
organisée dans les principales centrales,
comme CCOO ou UGT, ce qui donne lieu à un
processus embryonnaire de réorganisation
syndicale. Elles ne se retrouvent pas non
plus dans l'actuelle carte politique
espagnole, avec le PSOE comme pilier du
régime, la Gauche Unie de plus en plus à
droite et les partis bourgeois des
nationalités (PNV, BNG, CiU, Esquerra
Republicana) de plus en plus intégrés au
régime.
C'est dans ce cadre qu'apparaît la
coalition qui lance les candidatures d'II-SP
pour les élections au parlement européen.
Pour la première fois s'unissent dans un
front électoral d'opposition au régime, des
organisations et personnalités de la gauche
des nationalités, d'autres organisations
présentes dans l'ensemble de l'Etat espagnol,
comme Courant Rouge (une organisation dont
participe le PRT-IR, la section espagnole de
la LIT-QI), ainsi que des militants et
dirigeants des luttes ouvrières récentes.
Cette unité sans précédent se manifeste tant
dans la composition de la liste de candidats
comme dans le programme de la coalition.
C'est pourquoi, en peu de temps, II-SP a reçu
de nombreuses adhésions de secteurs
d'intellectuels, de syndicalistes, d'autres
organisations de gauche, etc.
Un grand triomphe
démocratique
L'apparition de cette coalition a été un
motif de souci pour la droite, qui a entamé
une campagne d'attaques dont le gouvernement
du PSOE se fit écho. Ce dernier a demandé et
obtenu, par le biais du Ministère public,
l'interdiction de la liste d'II-SP par le
Tribunal Suprême (TSE), avec la fausse
accusation qu'il s'agissait de la continuité
de Batasuna (une organisation de gauche
basque, mise hors la loi parce que considérée
comme le bras politique de l'ETA).
Toutefois, une forte campagne nationale et
internationale, qui s'ajoutait au manque de
preuves de l'accusation, a obligé le Tribunal
Constitutionnel à casser la décision du TSE,
et II-SP a pu se présenter aux élections.
Cela a été un grand triomphe démocratique.
Comme disait, avant les élections, Alfonso
Sastre, un des plus prestigieux dramaturges
de langue hispanique et tête de la liste : «
Indépendamment du fait d'obtenir un siège
ou non en Europe, le mouvement de solidarité
qui est né à la suite de l'annulation de la
candidature par le Tribunal Suprême, est déjà
un succès. ».
En rapport avec cela, un autre succès de
la campagne est que, comme dit la déclaration
postérieure de Courant Rouge : « La
campagne a servi à mettre en question, au
niveau étatique et international, cette
Loi des Partis
antidémocratique, ainsi que ceux qui depuis
le gouvernement (du PSOE ou du PP)
poursuivent les gens pour des délits
d'opinion et font des lois dignes de
dictatures. ».
Résultats et perspectives
Dans le cadre d'une courte campagne, qui a
dû subir tant les attaques que le silence des
grands médias, la liste II-SP a obtenu un
résultat électoral très bon, même si elle n'a
pas obtenu un député.
Elle a obtenu dans l'ensemble de l'Etat
espagnol un chiffre significatif de voix :
175 895 (1,12%). Il y a lieu de signaler
clairement les résultats du Pays basque (115
281) et de Navarre (22 985), où la liste est
devenue la troisième force, ainsi que ceux de
Catalogne (16 575). Pour voir l'importance de
ce résultat, il convient de le comparer avec
celui des deux autres forces de gauche
d'opposition au régime qui se sont présentées
: la Gauche Anticapitaliste (liée au Nouveau
Parti Anticapitaliste français) a obtenu 25
280 voix et le Parti Communiste des Peuples
d'Espagne (PCPE) 15 093.
C'est pourquoi, les premières conclusions
publiées par Courant Rouge, en exprimant sa
satisfaction pour le résultat, nous
paraissent correctes :
Cette candidature est née avec un
objectif clair : qu'on écoute la voix des
travailleurs, des travailleuses et des
peuples ; et il n'y a pas de doute que nous
avons réalisé amplement cet objectif.
[...] Mais les résultats ont démontré
surtout ce que signifie vraiment une
politique de classe : essayer d'unir toute la
classe ouvrière et faire de sorte qu'elle
assume comme propres, les autres tâches en
suspens du reste des opprimés. [...]
Sans céder à l'idéologie dominante,
contre le retard et les préjugés, contre vent
et marée, on a su défendre qu'il n'y a pas
d'unité des travailleurs si comme
travailleurs, nous ne sommes pas les suprêmes
défenseurs du droit des peuples à leur
autodétermination, à l'exercice de la
souveraineté des peuples, défendant ainsi les
libertés démocratiques les plus
élémentaires. [...] Nous sommes plus
que satisfaits, parce que la campagne à
permis de rompre le cordon autour de Euskal
Herria [du Pays basque, NdR], et de
récupérer des liens d'unité entre les
organisations basques et la gauche
révolutionnaire étatique, relançant ainsi la
lutte pour la souveraineté de tous les
peuples.
Maintenant s'ouvre un débat sur la façon
de donner suite à l'unité et à l'espace
conquis, pour que naisse une alternative
politique en Espagne pour des milliers de
combattants de la classe ouvrière, de la
jeunesse et les nationalités, un outil
indispensable pour tous ceux qui en ont ras
le bol des trahisons de la « gauche » du
régime.
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