| La récente réunion des
gouvernements membres du G-20 (les principaux
pays impérialistes, ainsi que les dénommés «
pays émergents ») à Séoul (Corée du Sud)
s'est terminée par un échec prévisible. Les
aimables manières diplomatiques et les
sourires pour la photo ne pouvaient pas
cacher l'échec à trouver un accord pour
éviter la « guerre des devises » ou la «
guerre commerciale » initiées par la
politique que l'administration Obama commence
à mettre en œuvre. Le président chinois
Hu Jintao l'a signalé clairement en déclarant
avec ironie : « Nous ne nous sommes même
pas mis d'accord sur l'horaire pour commencer
les réunions ».
La « guerre des devises » avait commencé
avant la réunion, avec l'annonce de la
Federal Reserve, la Fed
(banque centrale étasunienne), de l'émission
de 600 milliards de dollars au cours des 8
prochains mois pour racheter ses propres bons
du Trésor, ainsi qu'avec la politique de
cette institution de dévaluer le cours
international du dollar face aux autres
devises, un geste qui aura une incidence sur
les autres pays impérialistes et sur les
dénommés « pays émergents », en particulier
les pays exportateurs.
Quant à la dynamique du dollar, nous
voyons que l'annonce des initiatives de la
Fed a été suffisante pour que le dollar chute
de 10 % sur les marchés internationaux, et
son prix va continuer à baisser au fur et à
mesure que la Fed procèdera à l'émission de
ces 600 milliards de dollars.
Exporter la
crise
Pour comprendre l'importance de cette
politique du gouvernement Obama, et de son
impact profond sur l'économie mondiale, il
faut voir aussi son contexte aux Etats-Unis,
caractérisé par la combinaison de deux
éléments.
Le premier élément est que l'économie
américaine, malgré les gros paquets d'aide de
l'Etat aux banques et aux entreprises, ne
redémarre pas : il y avait une reprise
fragile au premier trimestre de 2010 (+3,7 %
du PIB), mais elle a commencé déjà à ralentir
au deuxième et au troisième, avec une
croissance du PIB inférieure à 2 %, un
chiffre qui ne permet même pas d'éviter que
le chômage augmente. Des économistes
bourgeois importants, comme Krugman et
Roubini, parlent de la perspective d'une
nouvelle récession ou, au mieux, d'une «
croissance anémique » jusqu'à la fin de
2011.
Le deuxième élément est la défaite du
gouvernement Obama et du Parti démocrate aux
élections récentes, dans lesquelles ils ont
perdu leur majorité à la Chambre des
représentants. Tous les analystes s'accordent
à dire que la cause principale de cette
défaite a été le mécontentement populaire,
concernant l'économie du pays et la
persistance du chômage. Le gouvernement
Obama, affaibli et forcé à co-gouverner avec
un parlement de l'opposition dès l'année
prochaine, a fait appel à la Fed pour mettre
en œuvre une politique d'injection
monétaire et de dévaluation de la monnaie,
pour tenter de sortir de l'impasse.
Obama fait valoir que les Etats-Unis sont
l'impérialisme hégémonique et l'émetteur de
la monnaie internationalement acceptée (le
dollar), pour essayer d'insuffler de l'air
dans l'économie du pays : la dévaluation du
dollar va promouvoir les exportations et
réduire les importations. En ce sens, le
président étasunien a déclaré que son
objectif est « de doubler les exportations
dans les années à venir. »
Mais, ce faisant, il « exporte » également
la crise au reste du monde :
l'impérialisme étasunien a lancé une
offensive « commerciale » pour résoudre sa
crise au détriment des autres puissances
impérialistes (comme l'Europe et le Japon) et
des pays semi-coloniaux, ainsi que de ses
propres travailleurs.
En ce sens, la politique d'émission de
dollars et de dévaluation de cette monnaie
compromet encore davantage le système
monétaire international, déjà très fragile et
instable, ce qui peut avoir un effet
économique et politique très explosif, dans
le cadre d'une crise économique
internationale qui est loin de toucher à sa
fin.
Il est important de rappeler que la
politique d'Obama ne vise pas à « défendre
les intérêts du peuple étasunien », mais
seulement ceux de sa bourgeoisie. Son
gouvernement était déjà en train de
développer une attaque forte contre la classe
ouvrière étasunienne et son niveau de vie,
qui se manifeste dans un chômage de 10 %, une
réduction de l'emploi dans les entreprises,
la chute des salaires et des avantages
sociaux (de nombreuses entreprises, telles
que GM, ont exigé de leurs salariés qu'ils
acceptent un salaire réduit de moitié) et une
augmentation des taux de pauvreté à des
niveaux jamais vus depuis des décennies. A
cela, il faut ajouter que la dévaluation du
dollar peut générer également un processus
inflationniste à l'intérieur des
Etats-Unis.
En outre, la politique actuelle des coupes
budgétaires pour des services, tels que la
santé et l'éducation publiques, avancera
également, comme on peut en juger par la
nouvelle suivante : « Les dirigeants de
la commission présidentielle bipartite
établie par Barack Obama pour réduire le
déficit budgétaire ont proposé une série de
mesures d'austérité à tel point draconiennes
qu'elles pourraient conduire, si elles
étaient appliquées, à une explosion sociale
similaire à celles observées récemment à
Paris et à Londres. » (Clarín,
11/11/2010).
Des mauvaises nouvelles
pour l'Union européenne
Les initiatives de la Fed représentent des
« mauvaises nouvelles » pour les bourgeoisies
impérialistes européennes, en particulier
celles des pays de la zone euro. Ces
bourgeoisies avaient déjà de sérieux
problèmes : une croissance économique encore
plus anémique que celle des Etats-Unis ;
l'incapacité d'avoir une politique monétaire
souple en raison de la contradiction de
l'utilisation d'une monnaie commune (l'euro),
mais sans l'unification des pays ; une crise
financière dans plusieurs pays à la suite de
l'aide apportée pour prévenir les faillites
bancaires ; la nécessité d'appliquer des
attaques très dures contre les travailleurs
pour sortir de la crise financière. En même
temps, elles doivent faire face à des luttes
violentes comme réponse, ce qui provoque
l'usure de leurs gouvernements. C'est une
situation qui, dans l'ensemble, menace
l'existence même de l'euro, résultat d'une
construction de plus de 50 ans des
bourgeoisies européennes.
Dans ce contexte, le pari était que la
dévaluation de l'euro contre le dollar,
l'année dernière, leur permettrait d'exporter
plus et de commencer à sortir du bourbier.
C'était surtout le cas de l'Allemagne,
l'économie la plus forte du continent et le
deuxième exportateur mondial, qui, plus tôt
cette année, a eu une amélioration dans ses
exportations industrielles qui a permis une
certaine croissance de l'économie du pays et
a contribué à pousser un peu la faible
croissance dans le reste de l'UE. Une part
importante des exportations allemandes va
vers les Etats-Unis.
Maintenant, avec la dévaluation du dollar
et l'accroissement de valeur de l'euro, cette
porte a commencé à se fermer et les
conséquences se font déjà sentir : en
septembre dernier, la production industrielle
allemande a diminué de 0,8 %.
La dévaluation du dollar signifie aussi
que les bourgeoisies européennes devront
intensifier leurs attaques contre les
travailleurs, en raison de la nécessité
accrue de baisser les salaires et de durcir
les conditions de travail pour réduire les
coûts et maintenir la « compétitivité »
internationale face aux Etats-Unis.
Mais ces attaques ont lieu à un moment où
les travailleurs européens sont déjà en train
de lutter, dans plusieurs pays, contre les
plans d'ajustement et de réduction budgétaire
appliqués par leurs gouvernements. Cela ouvre
la possibilité que cette lutte s'accroisse
encore.
On comprend donc pourquoi le Ministre
allemand de l'économie, Rainer Brüderle, fait
état de « sa préoccupation » face aux mesures
de la Fed Un autre membre du gouvernement
d'Angela Merkel a dit que cela « va créer
l'effet d'un tsunami sur l'économie mondiale
». D'autre part, en tant que président de
l'Eurogroupe et Premier ministre
luxembourgeois, Jean-Claude Juncker a déclaré
que la dévaluation du dollar « représente un
grand risque », et il y a ajouté qu'il était
nécessaire « d'éviter les comportements
domestiques, plus inspirés par des réflexes
égoïstes que par les besoins de la communauté
internationale ».
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Les mesures de la Fed auront
également une incidence sur le Japon, dont
l'économie, après des années de stagnation
suivies par une chute dans le pire de la
crise actuelle, avait connu une faible
reprise à la fin de 2009 et le début de 2010,
basée sur les exportations vers les
Etats-Unis. Il convient de noter que le
gouvernement japonais a été le premier, même
avant les Etats-Unis, à appliquer des mesures
protectionnistes, par le biais de la
dévaluation du yen.
En d'autres termes, les principales
bourgeoisies impérialistes sont divisées sur
la façon de lutter contre la crise, et dans
le « sauve-qui-peut », les bourgeoisies
européenne et japonaise sont les plus mal
loties.
La pression sur la
Chine
Un aspect important de la politique des
Etats-Unis est la pression sur la Chine pour
abandonner le système de parité fixe entre le
dollar et le yuan, étroitement contrôlé par
le gouvernement chinois, et de passer à un
système de taux flottant du yuan, soumis aux
aléas du marché.
Actuellement, avec le système de taux de
change fixe, si le dollar se déprécie, le
gouvernement chinois dévalue le yuan dans la
même proportion et l'effet sur le commerce
entre les deux pays est égal à zéro. Si, au
contraire, le yuan avait un cours libre, la
vaste accumulation annuelle de devises par la
Chine, à cause du solde positif de la balance
commerciale, se traduirait par une hausse du
prix du yuan contre le dollar. Cela rendrait
plus cher le prix international de ses
produits industriels, ce qui s'ajouterait, en
outre, à la hausse des coûts intérieurs en
raison des augmentations de salaire que les
travailleurs des grandes usines dans le pays
obtiennent avec leurs grèves. Globalement, le
processus nuirait aux exportations de la
Chine, qui doivent déjà faire face à une
dynamique négative, suite à la crise
économique internationale. C'est pourquoi,
jusqu'à présent, le gouvernement chinois
refuse d'abandonner le taux de change
fixe.
Dans ce contexte, Obama vient de faire un
voyage en Inde. Le but principal du voyage
était de se mettre d'accord sur la
possibilité d'un rôle géopolitique régional
privilégié de ce pays au détriment du
Pakistan, de plus en plus immergé dans le
prolongement de la guerre en Afghanistan.
Mais en même temps, il s'est attelé à
plusieurs objectifs économiques, représentant
une menace à peine voilée de déplacer les
investissements étasuniens vers l'Inde si la
Chine ne change pas sa politique de taux de
change.
Un autre de Bretton Woods
?
Face à la perspective d'une guerre des
devises, ses conséquences graves dans le
système monétaire international fragile et
instable, et les risques élevés pour
l'économie et la politique internationale,
plusieurs secteurs de la bourgeoisie ont
commencé à parler de la nécessité d'un
nouveau Bretton Woods.
Cet accord international, signé en 1943, a
construit, pour la première fois dans
l'histoire, un système financier
international, fondé sur le dollar comme
monnaie mondiale, convertible selon une
parité fixe entre le dollar et l'or. Il a
fonctionné jusqu'en 1971, quand il a été
rompu unilatéralement par le gouvernement de
Richard Nixon, et il a été l'une des bases du
boom économique d'après-guerre.
Par exemple, dans un article publié par le
Financial Times, Robert Zoellick, président
de la Banque mondiale, a proposé la création
d'un nouveau système monétaire mondial fondée
sur un panier de monnaies (le dollar, l'euro,
le yen, la livre et le yuan chinois) qui
prendrait comme référence l'étalon-or pour le
taux de change entre ces monnaies.
Toutefois, cette proposition, apparemment
« rationnelle » par opposition à l'actuel «
anarchie » monétaire internationale, est
désormais totalement hors de propos. L'accord
de Bretton Woods a été promu en 1943 par la
bourgeoisie impérialiste étasunienne, qui a
utilisé son hégémonie économique, politique
et militaire incontestée au monde pour mettre
ce système au service de ses intérêts. Mais
maintenant, cette même bourgeoisie est contre
la reconstruction d'un tel accord, parce
qu'elle préfère profiter des lacunes d'un
système monétaire plus « libre ». Les
Etats-Unis et sa bourgeoisie y étant opposés,
il n'y a pas de possibilité de construire un
autre de Bretton Woods ou un quelconque
accord similaire.
Un faux
anti-impérialisme
Comme indiqué ci-dessus, le gouvernement
chinois est allé à la réunion du G-20 pour
défendre son système de taux de change et
pour critiquer la dévaluation du dollar. Elle
a reçu le soutien d'autres « pays émergents »
comme le Brésil et l'Argentine, dont les
exportations, et leurs économies dans leur
ensemble, seront également touchées par la
dévaluation du dollar. Les gouvernements de
l'UE ont, d'une part, critiqué l'émission de
dollars et la dévaluation, mais ils ont aussi
rejoint la pression sur la Chine pour libérer
le cours du yuan.
Dans certains médias brésiliens et
latino-américains, la position du
gouvernement de Lula a été décrite comme «
anti-impérialiste ». Rien de plus faux. Ce
que les gouvernements des « pays émergents »
prétendent, c'est de continuer à recevoir les
miettes de l'économie internationale qui leur
permettent de jouer leur rôle actuel dans la
division internationale inégale du travail, à
savoir, le rôle d'exportateurs importants de
matières premières.
Par conséquent, face au début d'une
nouvelle offensive brutale de l'impérialisme,
ils se limitent à demander de la «
coordination » et du « consensus », sans
aucune confrontation réelle et profonde avec
l'impérialisme. Ce n'est pas par hasard que
Lula a déclaré que, finalement, il fallait «
respecter » la décision du gouvernement
étasunien (Folha de São Paulo,
11/12/2010).
Dans les pays semi-coloniaux comme le
Brésil, une véritable politique
anti-impérialiste commencerait par des
mesures très simples telles que le contrôle
strict des entrées de capitaux spéculatifs et
la suspension du payement des dettes externe
et interne, ainsi que la rupture avec les
institutions financières internationales.
Il s'agit de mesures qui, par la suite,
devraient être accompagnées par la mise en
place du monopole d'Etat sur la banque et le
commerce extérieur, pour arrêter la fuite de
devises et la spéculation financière,
accompagnées aussi par l'expropriation des
grands monopoles, pour ainsi mettre fin au
pillage des ressources nationales, pratiqué
par l'impérialisme. Et aucune de ces mesures
n'est à l'agenda de Lula ou de ses
partenaires.
Pour une solution ouvrière
à la crise
Le G-20 s'est terminé par un échec
inévitable : aucun accord de « bonne volonté
» ne peut exister, parce que les Etats-Unis,
l'impérialisme hégémonique, s'y opposent. La
politique poursuivie par l'administration
Obama mettra de l'huile sur le feu de
l'instabilité économique et politique
internationale, dans sa quête pour faire
avancer l'économie étasunienne.
Mais quelles que soient les politiques
adoptées par les gouvernements, les
bourgeoisies de tous les pays vont continuer
à essayer de faire supporter leurs coûts aux
travailleurs, par le chômage, les baisses de
salaire et les conditions de travail plus
dures, l'inflation et l'augmentation de la
pauvreté.
La crise économique, les politiques des
bourgeoisies et des gouvernements pour en
sortir, mettent à nu le fait que, sous le
capitalisme, nous ne pouvons qu'attendre plus
d'instabilité, de crise et d'anarchie, ainsi
qu'une détérioration constante des conditions
de vie des masses, étant donné que, pour
survivre, le capitalisme menace d'entraîner
l'humanité à la catastrophe. Une lutte
assidue des travailleurs et des peuples est
donc nécessaire.
Tout d'abord, il faut lutter contre les
conséquences spécifiques de la crise
économique et les politiques adoptées par les
gouvernements bourgeois, comme la baisse des
salaires, les coupes budgétaires dans la
santé et l'éducation publiques, les attaques
contre les immigrés, etc.
Mais ces batailles immédiates et
essentielles doivent avoir lieu dans le cadre
de la lutte pour un changement fondamental,
la révolution ouvrière et socialiste qui
mette fin au capitalisme, un système de plus
en plus irrationnel et inhumain. Dans cette
perspective, la lutte des travailleurs et de
la jeunesse de France et d'autres pays nous
montrent le chemin.
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