| Depuis plus de deux mois, les
enseignants sont en grève contre la
décentralisation et le projet de "réforme"
des retraites. Dès le 1er février, l'ensemble
de la fonction publique a fait clairement
connaître sa détermination, contre les
projets Raffarin-Fillon-Ferry-Delevoye, par
des grèves et des manifestations massives
dont, les plus importantes, celles des 13,
19, 25 et 27 mai.
Pour leur part, les travailleurs du
secteur privé sont de plus en plus nombreux
dans les cortèges. Ainsi, lors du gigantesque
défilé de Paris le 25 mai, a-t-on pu voir les
banderoles d'Alstom, Bouygues, Dassault,
Euro-Disney, etc., ou encore les délégations
des employés de restaurants Mac Donald's ou
Frog en grève, essentiellement des jeunes en
contrats précaires. Un premier obstacle,
celui de la division entre travailleurs du
privé et fonctionnaires, commence à être
surmonté. Mais pour imposer le recul du
gouvernement, des obstacles clairement
identifiés subsistent.
Une campagne acharnée de
division
Tous les soirs, cherchant sans grand
succès à les opposer aux enseignants en
grève, le journal de France 2 prend parents
et élèves en otage, écoliers, lycéens,
étudiants.
Alors que la grève se poursuit à la SNCF
et à la RATP, le lendemain du 13 mai, G. De
Robien, ministre des transports, menace
d'instaurer un service minimum antigrève,
tandis que Le Pen appelle au licenciement,
pur et simple, des grévistes du secteur des
transports.
Pour sa part, le clone "républicain" de Le
Pen, A. Madelin, commet, lui, un livre
préconisant sa solution de toujours en
matière de retraite et de santé, à savoir: la
"responsabilité individuelle", les assurances
privées et les fonds de pension; un texte qui
reprend, en fait, tous les dogmes
ultra-libéraux au service de la haute
finance, toutes les recettes ayant fait
faillite aux USA en Angleterre et ailleurs,
mais qu'importe. De plus, agités par les uns
ou par les autres, ces épouvantails ont pour
fonction de nous faire croire que le projet
du gouvernement est, somme toute, modéré.
Au soir du 25 mai, F. Fillon s'est lancé
dans une brutale tentative d'opposer public
et privé. Dans le même temps, les présidents
des entreprises publiques, SNCF, RATP, La
Poste, faisant tout pour désamorcer une
situation explosive, lançaient une campagne
de désinformation pour expliquer à leurs
personnels... qu'ils ne sont pas concernés
par cette réforme, que leurs régimes ne sont
pas remis en cause Or, comme tout le monde le
sait, les régimes spéciaux sont la cible
privilégiée du gouvernement depuis des mois
!
Le 27 mai, un comité interministériel
s'est réuni sur la décentralisation. Le but
avoué de cette réunion, à la demande d'une
partie de l'UMP, est de casser la
mobilisation des enseignants, en reportant
cette partie du dossier à plus tard, si
nécessaire. Mais après deux mois de grève,
disons-le tout net, seul le retrait pur et
simple du projet est à l'ordre du jour, et le
discours de J.-P. Raffarin, passant sa
pommade dans le dos des enseignants, n'a
convaincu personne et surtout pas les
intéressés.
Le 28 mai, le conseil des ministres a
entériné le projet de loi sur les retraites
qui va être déposé au parlement en juin. A
l'occasion de ce conseil, J. Chirac s'est
exprimé pour insister sur la nécessité de
cette "réforme". Rappelons qu'il l'avait déjà
fait en 1999, lors de la traditionnelle
interview du 14 juillet,: "Je crois qu'il
est urgent d'engager cette réforme. Je ferai
simplement deux observations. La première,
c'est que, notamment à ce titre, il est
essentiel de créer une
épargne retraite, qui s'ajoute à la
retraite normale, pour ceux qui le désirent,
et surtout qui
permettrait à la France de reprendre le
contrôle de ses grandes entreprises.
Vous avez vu ce qu'il s'est passé à Alcatel.
En 24 heures, les retraités californiens ont
tout d'un coup décidé qu'ils quittaient
Alcatel, et Alcatel a perdu 40% de sa
valeur." (C'est nous qui soulignons,
NDR). Le reste de la déclaration était à
l'avenant et, depuis, Chirac n'a pas changé
d'orientation.
Un enjeu à l'échelle du
continent
En effet, au sommet européen de Barcelone
en 2002, Jospin et Chirac s'étaient engagés
conjointement à mettre en place des fonds de
pension, tout comme le gouvernement
autrichien, ou comme Aznar pour l'Espagne,
Berlusconi pour l'Italie, ou Schröder pour
l'Allemagne, qui poursuit son "agenda
social", ou encore Blair qui continue son
dynamitage du NHS en Angleterre (Service
National de Santé).
Le projet français, donc, s'inscrit bien
dans le cadre d'une offensive à l'échelle
européenne contre la protection sociale
(retraites et santé), l'éducation nationale
et d'autres services publics, pour les
privatiser ou les soumettre aux impératifs du
capital (comme c'est le cas des universités
par le biais des ECTS). En France, cette
privatisation passe par l'éclatement
préalable des services publics, via la
décentralisation.
Tout cela, en France, en Allemagne, en
Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en
Autriche (dans ce dernier pays, 500 000
manifestants récemment, un record depuis la
Seconde guerre mondiale), les travailleurs et
la jeunesse l'ont bien compris. Cependant,
les bureaucraties syndicales et politiques
persistent à ne pas vouloir comprendre.
En effet, dans un tel contexte, on aurait
pu s'attendre à ce que la CES (Confédération
européenne des syndicats) appelle l'ensemble
des travailleurs d'Europe au combat contre
cette remise en cause généralisée : cela
aurait été la moindre des choses pour une
organisation syndicale digne de ce nom. Au
contraire, ayant participé à l'élaboration de
la politique de l'Union Européenne contre les
travailleurs (depuis le Conseil économique et
social européen), la CES s'acharne dans une
entreprise de division, empêchant toute
jonction entre les travailleurs des
différents pays : les luttes doivent rester
nationales, pour ne pas remettre en cause
l'édifice d' "une économie ouverte dans
laquelle le marché est libre", selon les
termes du traité de Maastricht...
De son côté, en
s'employant à fermer toute perspective
politique,
la défunte "gauche
plurielle" soutient objectivement
Raffarin.
Ni le PS ni le PC ne défendent la retraite
par répartition ; ni le PS ni le PC n'exigent
37,5 années de cotisations pour tous ; PS et
PC sont avec le gouvernement pour la
décentralisation.
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Le PS, lui, ne recule devant rien : tout en
affirmant que la réforme est nécessaire, il
demande le retrait du projet Fillon et, à cet
effet, il a même signé un texte commun avec
les Verts et le groupuscule bourgeois des
radicaux de gauche. Le PS voudrait-il faire
oublier que le gouvernement Jospin a préparé
patiemment le terrain à une telle réforme et
que le projet Fillon n'est qu'une variante de
ce que Jospin aurait appliqué s'il avait été
élu en 2002? Pour preuve, il suffit de
rappeler qu'à l'occasion du dernier congrès
de ce parti (du 16 au 18 mai), aucune des
motions préparatoires n'a mis en avant
l'exigence de 37,5 années de cotisations pour
tous.
En passant, la présence de B. Thibault au
congrès du PS, en tant qu'invité (ovationné
!), n'a fait que souligner l'ambiguïté du
positionnement de bien des responsables de la
CGT.
Par la voix de sa secrétaire nationale, le
PCF, qui a participé jusqu'au bout au
gouvernement Chirac-Jospin, appelle le
gouvernement à reprendre le dossier à zéro et
à ouvrir de "véritables
négociations". Or, quand il n'y a rien à
négocier et que la rue exige le retrait pur
et simple des projets Ferry et Fillon,
appeler à négocier signifie,
objectivement, désorganiser le mouvement en
cours, pour mieux l'enterrer ensuite.
Les directions syndicales
ont le dos au mur
Contrairement à ce qu'escomptait le
gouvernement, la signature d'un accord avec
la CFDT et la CFE-CGC au soir du 16 mai n'a
pas brisé le "front syndical" cimenté par la
mobilisation des travailleurs. De nombreuses
structures de la CFDT ont désavoué cette
signature et appelé à poursuivre le mouvement
: au contraire, la signature à radicalisé la
mobilisation et clarifié les mots d'ordre.
Désormais, le retrait est une exigence
générale de même que monte celle de
l'abrogation de la loi Balladur de 1993 (qui
a porté à 40 ans les retraites du secteur
privé) : 37,5 ans de cotisation maximum, une
pension à 75% minimum du salaire, retraite à
60 ans pour tous, voilà ce qu'on entend
maintenant dans les manifestations.
D'une simple opposition au projet, le
mouvement est passé aux revendications et
exigences "en positif". La question du
financement des retraites fait surgir dans
les manifestations des slogans réclamant que
les patrons paient, que les salaires soient
augmentés et que des emplois fixes, non
précaires, soient créés, le non-remplacement
des fonctionnaires partant à la retraite est
mis ouvertement en cause. Il est indéniable :
c'est toute la politique du gouvernement qui
est contestée. Par là, objectivement, c'est
l'existence même du gouvernement qui est mise
en cause.
D'où l'empressement de B. Thibault, de la
CGT, à reconnaître que "ce n'est pas la
rue qui gouverne" (dixit Raffarin), d'où
ses demandes répétées d'ouverture de
"véritables négociations" D'où, aussi, M.
Blondel déclarant, à la manifestation du 25,
qu'appeler à la grève générale, c'est appeler
à l'insurrection et au renversement du
gouvernement, ce qui n'est pas le but de
FO... Cependant, pressés par leurs bases, les
deux leaders syndicaux laissaient, en parole
au moins, toute latitude à leurs
organisations pour décider de la suite du
mouvement.
A cette ligne démobilisatrice "des grandes
confédérations", seule l'US-G10 (Sud et
autres) fait exception, qui a appelé
ouvertement - et très tôt - à la grève
générale reconductible.
Néanmoins, il n'est pas une organisation
syndicale où la discussion n'est pas
structurée par la question de la grève
générale jusqu'à satisfaction, soit pour
l'éviter, soit pour l'appeler. Quant aux
bureaucrates, même le terme de "grève
générale" leur fait peur. Aussi, l'appel à
une grève "nationale et
interprofessionnelle" le 3 juin sonne à
la fois comme un aveu et comme une ultime
tentative des directions syndicales : d'une
part, l'aveu d'être poussées inéluctablement
vers la grève générale ; d'autre part,
l'ultime tentative pour faire rentrer, dès le
lendemain, les travailleurs dans les rangs.
Pour les travailleurs, le 3 juin, c'est
l'obstacle à franchir : faire de la grève
générale une réalité.
L'alternative politique
reste à construire
La question du gouvernement, de l'issue
politique, pèse naturellement sur la
réflexion de chaque travailleur. Mais il ne
s'agit pas de changer un Premier ministre ou
un ministre par un autre, cela ne réglerait
pas le problème. Ce qui est au centre de la
bataille, le préalable incontournable, c'est
le retrait définitif des projets
Fillon-Ferry-Delevoy. Les comités de grève,
qui ont déjà commencé à apparaître ici et là,
peuvent apporter un début de réponse à cette
question.
Dès le départ, ce mouvement a montré une
maturité et une détermination supérieures à
celui de 1995. La question de la grève
générale s'est posée de façon évidente et
même, de fait, celle du gouvernement. Alors, il nous faut réfléchir à
l'organisation de la grève générale, à la
généralisation des comités de grève, à leur
centralisation aux niveaux locaux (commune,
département) et au niveau national, par un
comité central de grève.
Mais il est évident que si la classe
ouvrière disposait d'un parti ouvrier
révolutionnaire indépendant, les freins que
constituent les directions du PCF et du PS,
comme ceux imposés par les directions
syndicales bureaucratiques, auraient volé
depuis longtemps en éclats.
Paris, Le 29 mai
2003
CES :
Confédération Européenne des Syndicats
CFDT :
Confédération Française Démocratique du
Travail
CFE-CGC :
Confédération Française de l'Encadrement -
Confédération Générale des Cadres
CGT :
Confédération Générale du Travail
ECTS : European
Credit Transfer System - "Système Européen de
Transfert de Crédits".
FO : Force
Ouvrière
NHS : National
Health Service - Service National de Santé
PS : Parti
Socialiste
PCF : Parti
Communiste Français
RATP : Régie
Autonome des Transports Parisiens
SNCF : Société
Nationale des Chemins de Fer
UMP : Union pour
la Majorité Présidentielle
US-G10 : Union
Syndicale - "Groupe des 10"
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