| Le 25 mai prochain, Nestor
Kirchner (candidat soutenu par E. Duhalde et
issu d'une des nombreuses fractions
péronistes) deviendra le nouveau président de
l'Argentine. Ces élections qui viennent
d'avoir lieu représentent un succès de la bourgeoisie et
de l'impérialisme, dans leur politique de
restauration d'un régime pratiquement
détruit par la révolution ouverte en décembre
2001 : forts de leur succès, ils tenteront
désormais d'anéantir complètement le
processus révolutionnaire. Toutefois, comme
nous le verrons, ce renforcement du régime
reste encore assez partiel et relatif. Pour
notre part, et même si traversant aujourd'hui
une période de recul, nous estimons que la révolution n'a pas été
vaincue.
Qu'en est-il du mot
d'ordre
"qu'ils s'en aillent tous !"
?
Le large éventail social ayant participé
aux mobilisations fut l'un des faits
marquants de la révolution argentine : dès
couches les plus appauvries et marginalisées
de chômeurs jusqu'à une petite bourgeoisie
appauvrie par la crise et arnaquée par le
système d'épargne bancaire du "corralito".
Ces secteurs se sont unis dans leur haine
contre l'impérialisme - coupable de la mise
à sac qui provoqua l'écroulement du pays -
ainsi que dans leur haine du régime et des
partis politiques, agents et complices de
l'impérialisme. Cette double haine s'est
exprimée à travers le mot d'ordre "qu'ils
s'en aillent tous !", un état d'esprit qui
s'était déjà manifesté à travers le vote de
protestation ("voto bronca") des élections
d'octobre 2001, véritable préavis de
l'explosion révolutionnaire qui allait
suivre.
Les résultats des dernières élections,
tant pour le taux de participation que pour
le score des candidats arrivés en tête,
marquent un recul de la conscience
anti-régime dans de larges secteurs du
mouvement de masses. Des secteurs qui,
quoique sans aucun enthousiasme ni confiance,
en sont revenus à essayer de changer les
choses par la voie électorale, le
gouvernement et l'impérialisme réussissant
ainsi (certes difficilement 1) ),
l'objectif de faire remplacer le mot d'ordre
"qu'ils s'en aillent tous !", par celui du
"vote utile". Comment cela a-t-il été
possible ?
Un bol d'air
économique
La bourgeoisie et l'impérialisme ont été
favorisés par une modification de la
dynamique économique. En effet, suite à la
chute brutale des dernières années (le PIB
ayant diminué de presque 25% entre
1998/2002), une croissance de 4 % est
envisagée pour 2003. L'explication en est
simple et se trouve dans des mécanismes
d'échange, de réévaluations monétaires, etc.
(...). La dévaluation par rapport au Dollar
entraîna des économies importantes dans les
salaires et autres charges (...), ainsi
qu'une augmentation des volumes à
l'exportation, une diminution de moitié de
ceux à l'importation et, par conséquent, une
balance commerciale positive. Vient s'y
rajouter le fait de n'avoir payé qu'un tiers
de la dette externe. Tout ceci a permis de
reconstituer les réserves de la Banque
Centrale, de conforter le dollar et
d'améliorer les recettes fiscales, alors que,
en même temps, certaines branches (textile,
habillement, métallurgie) commençaient à
reprendre, en partie, le pas sur les
importations.
Le gouvernement et la bourgeoisie ont
profité de cette embellie pour donner de
l'air aux secteurs les plus mécontents de la
petite bourgeoisie (...), secteurs qui
étaient en train de rejoindre le camp de la
révolution et qui sont passés, alors, des
manifestations et assemblées populaires, au
vote. Ainsi, la bombe du "corralito" fut-elle
désamorcée (...), des allocations de chômage
et des augmentations de salaires furent
versées au secteur privé. Toutes ces mesures
permirent, enfin, d'ouvrir la voie vers les
élections.
Toutefois, cette
embellie économique reste sans aucun effet
sur le niveau de vie des couches ouvrières et
populaires dont, au contraire, la
situation s'est encore dégradée : le taux de
pauvreté en est de 60 % et le taux de misère
de 25 %. Autrement dit, la croissance "en
ciseaux" (l'économie se développe mais le
niveau de vie baisse), schéma bien connu sous
Menem, s'est encore accentuée, et de
plusieurs degrés. Voilà le substrat que
laboure, au plus profond, le processus
révolutionnaire.

Le problème clef :
l'absence d'une direction
révolutionnaire
La seule situation économique ne suffirait
pas, loin de là, à expliquer l'actuel reflux
révolutionnaire, dont la clef est, dès le
début, l'absence d'une direction
révolutionnaire. Si au cours d'un un et demi
il n'y a pas eu d'avancée dans ce sens-là,
des responsables existent. Pourtant, la
révolution, d'une part, et la trahison des
directions traditionnelles, d'autre part,
avaient ouvert à la gauche (et aux
trotskistes) la possibilité de devenir une
direction alternative. Effectivement, le MST
s'est retrouvé principale direction des
Assemblées Populaires, P.O., celle des
secteurs les plus combatifs des "piqueteros",
et Zamora, le dirigeant de masses le plus
prestigieux. Pourtant, toutes potentialités
ont été gâchées.
En réalité, MST et PO ont transformé en
appareil - jusqu'à les détruire - les
organismes qu'ils dirigeaient, au lieu de
renforcer leur développement et, à partir de
là, mener une politique en direction des
syndicats traditionnels (où se trouvait
encore la plupart des travailleurs) : tout en
essayant de transformer les nouveaux
organismes en antennes de leurs propres
organisations, PO et MST ont préféré ignorer
les syndicats. Pour sa part, le PST a
appliqué la même politique avec Brukman, et
le MAS avec la FTC. Quant à Zamora, il ne
s'est pas servi de son poids pour appeler à
la construction d'un courant. Egalement
déterminantes ont été les différentes
manoeuvres de division lors de la préparation
du 1er mai de l'an dernier (...).
|
Plus tard, PO aurait pu intervenir auprès
du ``bloque piquetero'', lors des
mobilisations du 27 juin contre les
assassinats de Puente Pueyrredòn ; mais, une
fois de plus, cette organisation s'est
abstenue d'agir. Enfin, les deux courants,
MST et PO, ont porté leur politique à leur
comble en rejoignant le processus électoral
et la campagne faisant croire que les
élections avaient un pouvoir de changement.
Un renforcement relatif du
régime
Avant même les élections, le gouvernement
et la bourgeoisie avaient perçu le
renforcement du régime. Ils en ont profité
pour lancer la répression sur des bastions
symboliques de la révolution, évacuer des
usines occupées, arrêter de dirigeants
ouvriers (ultérieurement libérés) (...). Il
faut cependant signaler que, pour l'instant,
le renforcement institutionnel reste relatif
et ce, pour des raisons tant structurelles
que superstructurelles.
D'une part, du point de vue
superstructurel, même si ceux ``d'en haut''
ont réussi à confiner la majorité du
mouvement de masses dans le processus
électoral, Kichner n'a obtenu que le score
minoritaire de 22,4 % des votes au premier
tour, la moitié desquels lui ont été
``prêtés'' par Duhalde (et c'est Kichner
lui-même qui l'a reconnu). Initialement, le
but était de masquer de tels résultats par un
ballottage ``à la française'', mais le
désistement du candidat Menem au second tour
2) a mis par terre cette
manoeuvre et laissé à nu le caractère fragile
et minoritaire du futur gouvernement. Cette
fragilité s'élargit à l'ensemble d'un régime
dont les outils principaux, les partis du
patronat, sont plongés dans une crise
profonde et, pour certains, irréversible
(...). De plus, la bourgeoisie et
l'impérialisme, unis autour du processus
électoral, sont désormais désunis autour du
projet économique et des moyens pour faire
face à la révolution.
Nous pensons que ce gouvernement se
distinguera donc par sa faiblesse alors que,
somme toute, il aura à appliquer des mesures
qui pourraient résulter intolérables dans
l'actuelle situation socio-économique, telles
que l'augmentation du prix des services, la
dite "seconde réforme de l'Etat", la
privatisation des banques nationales et
autres dispositions encore, toutes réclamées
par le FMI en vue de garantir le paiement de
la dette extérieure et de continuer la
colonisation du pays.

D'autre part, du point de vue structurel,
même si confondus, les travailleurs et les
masses n'ont pas subi de défaite, loin de là.
Ainsi, par exemple, une grande mobilisation
et une grève générale ont empêché
l'évacuation de l'usine ``Zanòn'' dans la
province de Neuquén. Par ailleurs, plusieurs
branches ont eu gain de cause dans leurs
luttes salariales : chauffeurs de camions,
d'omnibus, cheminots, salariés de
l'électricité, etc. Tout ceci indique,
peut-être, une tendance très importante pour
le processus et pour les batailles à venir,
d'autant que, de leur part, les travailleurs
de l'Etat et de l'enseignement sont en train
de construire un fort courant d'opposition à
la bureaucratie syndicale.
Il existe donc deux hypothèses de base sur
les perspectives immédiates.
La première hypothèse : que le futur gouvernement,
malgré sa faiblesse initiale, arrive à
défaire le mouvement ouvrier et de masses, ce
qui lui permettrait de se renforcer et de
stopper le processus révolutionnaire.
Toutes proportions gardées, il s'agirait
alors d'une situation semblable à celle
connue sous Menem, dans la période
1989/1991.
La deuxième : que la
riposte du mouvement ouvrier, même si
initialement en ordre dispersé, accentue la
faiblesse du gouvernement jusqu'à le mettre
en échec, rouvrant ainsi une période de
montée révolutionnaire. C'est ce qui
est arrivé en Bolivie, sous Sanchez et
Losada.
Nous croyons que cette dernière hypothèse
est la plus probable et en ce qui nous
concerne, FOS et LIT-CI, nous ferons de notre
mieux pour qu'il soit ainsi.
Alejandro
Iturbe
Trad. 24 mai
2003
1) Selon les enquêtes, 30 % de personnes
se prononçaient encore contre le processus
électoral, jusqu'à 15 jours avant.
2) Ce désistement, conformément à la
législation argentine, a porté
automatiquement Kirchner à la présidence.
FOS (Front Ouvrier et Socialiste)
FTC (Front des Travailleurs Combatifs)
MAS (Mouvement vers le Socialisme)
MST (Mouvement Socialiste des
Travailleurs)
PO (Politique Ouvrière)
PST (Parti Socialiste des Travailleurs)
"Piqueteros" : piquets volants de chômeurs
qui barrent les routes.
|