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Argentine - Election présidentielle mai 2003
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LE GOUVERNEMENT DES 22 %

Alejandro Iturbe - Argentine

Le 25 mai prochain, Nestor Kirchner (candidat soutenu par E. Duhalde et issu d'une des nombreuses fractions péronistes) deviendra le nouveau président de l'Argentine. Ces élections qui viennent d'avoir lieu représentent un succès de la bourgeoisie et de l'impérialisme, dans leur politique de restauration d'un régime pratiquement détruit par la révolution ouverte en décembre 2001 : forts de leur succès, ils tenteront désormais d'anéantir complètement le processus révolutionnaire. Toutefois, comme nous le verrons, ce renforcement du régime reste encore assez partiel et relatif. Pour notre part, et même si traversant aujourd'hui une période de recul, nous estimons que la révolution n'a pas été vaincue.

Qu'en est-il du mot d'ordre
"qu'ils s'en aillent tous !" ?

Le large éventail social ayant participé aux mobilisations fut l'un des faits marquants de la révolution argentine : dès couches les plus appauvries et marginalisées de chômeurs jusqu'à une petite bourgeoisie appauvrie par la crise et arnaquée par le système d'épargne bancaire du "corralito". Ces secteurs se sont unis dans leur haine contre l'impérialisme -  coupable de la mise à sac qui provoqua l'écroulement du pays  - ainsi que dans leur haine du régime et des partis politiques, agents et complices de l'impérialisme. Cette double haine s'est exprimée à travers le mot d'ordre "qu'ils s'en aillent tous !", un état d'esprit qui s'était déjà manifesté à travers le vote de protestation ("voto bronca") des élections d'octobre 2001, véritable préavis de l'explosion révolutionnaire qui allait suivre.

Les résultats des dernières élections, tant pour le taux de participation que pour le score des candidats arrivés en tête, marquent un recul de la conscience anti-régime dans de larges secteurs du mouvement de masses. Des secteurs qui, quoique sans aucun enthousiasme ni confiance, en sont revenus à essayer de changer les choses par la voie électorale, le gouvernement et l'impérialisme réussissant ainsi (certes difficilement 1) ), l'objectif de faire remplacer le mot d'ordre "qu'ils s'en aillent tous !", par celui du "vote utile". Comment cela a-t-il été possible ?

Un bol d'air économique

La bourgeoisie et l'impérialisme ont été favorisés par une modification de la dynamique économique. En effet, suite à la chute brutale des dernières années (le PIB ayant diminué de presque 25% entre 1998/2002), une croissance de 4 % est envisagée pour 2003. L'explication en est simple et se trouve dans des mécanismes d'échange, de réévaluations monétaires, etc. (...). La dévaluation par rapport au Dollar entraîna des économies importantes dans les salaires et autres charges (...), ainsi qu'une augmentation des volumes à l'exportation, une diminution de moitié de ceux à l'importation et, par conséquent, une balance commerciale positive. Vient s'y rajouter le fait de n'avoir payé qu'un tiers de la dette externe. Tout ceci a permis de reconstituer les réserves de la Banque Centrale, de conforter le dollar et d'améliorer les recettes fiscales, alors que, en même temps, certaines branches (textile, habillement, métallurgie) commençaient à reprendre, en partie, le pas sur les importations.

Le gouvernement et la bourgeoisie ont profité de cette embellie pour donner de l'air aux secteurs les plus mécontents de la petite bourgeoisie (...), secteurs qui étaient en train de rejoindre le camp de la révolution et qui sont passés, alors, des manifestations et assemblées populaires, au vote. Ainsi, la bombe du "corralito" fut-elle désamorcée (...), des allocations de chômage et des augmentations de salaires furent versées au secteur privé. Toutes ces mesures permirent, enfin, d'ouvrir la voie vers les élections.

Toutefois, cette embellie économique reste sans aucun effet sur le niveau de vie des couches ouvrières et populaires dont, au contraire, la situation s'est encore dégradée : le taux de pauvreté en est de 60 % et le taux de misère de 25 %. Autrement dit, la croissance "en ciseaux" (l'économie se développe mais le niveau de vie baisse), schéma bien connu sous Menem, s'est encore accentuée, et de plusieurs degrés. Voilà le substrat que laboure, au plus profond, le processus révolutionnaire.

Manifestation du FOS le 1er mai

Le problème clef : l'absence d'une direction révolutionnaire

La seule situation économique ne suffirait pas, loin de là, à expliquer l'actuel reflux révolutionnaire, dont la clef est, dès le début, l'absence d'une direction révolutionnaire. Si au cours d'un un et demi il n'y a pas eu d'avancée dans ce sens-là, des responsables existent. Pourtant, la révolution, d'une part, et la trahison des directions traditionnelles, d'autre part, avaient ouvert à la gauche (et aux trotskistes) la possibilité de devenir une direction alternative. Effectivement, le MST s'est retrouvé principale direction des Assemblées Populaires, P.O., celle des secteurs les plus combatifs des "piqueteros", et Zamora, le dirigeant de masses le plus prestigieux. Pourtant, toutes potentialités ont été gâchées.

En réalité, MST et PO ont transformé en appareil - jusqu'à les détruire - les organismes qu'ils dirigeaient, au lieu de renforcer leur développement et, à partir de là, mener une politique en direction des syndicats traditionnels (où se trouvait encore la plupart des travailleurs) : tout en essayant de transformer les nouveaux organismes en antennes de leurs propres organisations, PO et MST ont préféré ignorer les syndicats. Pour sa part, le PST a appliqué la même politique avec Brukman, et le MAS avec la FTC. Quant à Zamora, il ne s'est pas servi de son poids pour appeler à la construction d'un courant. Egalement déterminantes ont été les différentes manoeuvres de division lors de la préparation du 1er mai de l'an dernier (...).

Plus tard, PO aurait pu intervenir auprès du ``bloque piquetero'', lors des mobilisations du 27 juin contre les assassinats de Puente Pueyrredòn ; mais, une fois de plus, cette organisation s'est abstenue d'agir. Enfin, les deux courants, MST et PO, ont porté leur politique à leur comble en rejoignant le processus électoral et la campagne faisant croire que les élections avaient un pouvoir de changement.

Un renforcement relatif du régime

Avant même les élections, le gouvernement et la bourgeoisie avaient perçu le renforcement du régime. Ils en ont profité pour lancer la répression sur des bastions symboliques de la révolution, évacuer des usines occupées, arrêter de dirigeants ouvriers (ultérieurement libérés) (...). Il faut cependant signaler que, pour l'instant, le renforcement institutionnel reste relatif et ce, pour des raisons tant structurelles que superstructurelles.

D'une part, du point de vue superstructurel, même si ceux ``d'en haut'' ont réussi à confiner la majorité du mouvement de masses dans le processus électoral, Kichner n'a obtenu que le score minoritaire de 22,4 % des votes au premier tour, la moitié desquels lui ont été ``prêtés'' par Duhalde (et c'est Kichner lui-même qui l'a reconnu). Initialement, le but était de masquer de tels résultats par un ballottage ``à la française'', mais le désistement du candidat Menem au second tour 2) a mis par terre cette manoeuvre et laissé à nu le caractère fragile et minoritaire du futur gouvernement. Cette fragilité s'élargit à l'ensemble d'un régime dont les outils principaux, les partis du patronat, sont plongés dans une crise profonde et, pour certains, irréversible (...). De plus, la bourgeoisie et l'impérialisme, unis autour du processus électoral, sont désormais désunis autour du projet économique et des moyens pour faire face à la révolution.

Nous pensons que ce gouvernement se distinguera donc par sa faiblesse alors que, somme toute, il aura à appliquer des mesures qui pourraient résulter intolérables dans l'actuelle situation socio-économique, telles que l'augmentation du prix des services, la dite "seconde réforme de l'Etat", la privatisation des banques nationales et autres dispositions encore, toutes réclamées par le FMI en vue de garantir le paiement de la dette extérieure et de continuer la colonisation du pays.

Bruckman appartient aux travail

D'autre part, du point de vue structurel, même si confondus, les travailleurs et les masses n'ont pas subi de défaite, loin de là. Ainsi, par exemple, une grande mobilisation et une grève générale ont empêché l'évacuation de l'usine ``Zanòn'' dans la province de Neuquén. Par ailleurs, plusieurs branches ont eu gain de cause dans leurs luttes salariales : chauffeurs de camions, d'omnibus, cheminots, salariés de l'électricité, etc. Tout ceci indique, peut-être, une tendance très importante pour le processus et pour les batailles à venir, d'autant que, de leur part, les travailleurs de l'Etat et de l'enseignement sont en train de construire un fort courant d'opposition à la bureaucratie syndicale.

Il existe donc deux hypothèses de base sur les perspectives immédiates.

La première hypothèse : que le futur gouvernement, malgré sa faiblesse initiale, arrive à défaire le mouvement ouvrier et de masses, ce qui lui permettrait de se renforcer et de stopper le processus révolutionnaire. Toutes proportions gardées, il s'agirait alors d'une situation semblable à celle connue sous Menem, dans la période 1989/1991.

La deuxième : que la riposte du mouvement ouvrier, même si initialement en ordre dispersé, accentue la faiblesse du gouvernement jusqu'à le mettre en échec, rouvrant ainsi une période de montée révolutionnaire. C'est ce qui est arrivé en Bolivie, sous Sanchez et Losada.

Nous croyons que cette dernière hypothèse est la plus probable et en ce qui nous concerne, FOS et LIT-CI, nous ferons de notre mieux pour qu'il soit ainsi.

Alejandro Iturbe

Trad. 24 mai 2003


1) Selon les enquêtes, 30 % de personnes se prononçaient encore contre le processus électoral, jusqu'à 15 jours avant.

2) Ce désistement, conformément à la législation argentine, a porté automatiquement Kirchner à la présidence.


FOS (Front Ouvrier et Socialiste)

FTC (Front des Travailleurs Combatifs)

MAS (Mouvement vers le Socialisme)

MST (Mouvement Socialiste des Travailleurs)

PO (Politique Ouvrière)

PST (Parti Socialiste des Travailleurs)

"Piqueteros" : piquets volants de chômeurs qui barrent les routes.

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