| Introduction
Le Comité de rédaction de la Lettre de
Liaison et le Club République Sociale, qui
organisent la réunion d'aujourd'hui, nous ont
proposé de faire l'introduction sur la
question syndicale, suite à la publication
d'un court texte intitulé "le
syndicalisme à la croisée des chemins"
dans l'Internationaliste, bulletin du Groupe
Socialiste Internationaliste. Nous
supposerons que les participants ont pris
connaissance de cet article repris par la
lettre de Liaisons.
Ce texte, qui constitue une première
contribution au débat, est rendu nécessaire
par les mois de mobilisation du printemps
2003 contre la décentralisation et contre le
démantèlement des retraites par répartition
et l'obligation que nous avons d'en tirer les
leçons. Il complète aussi des documents plus
en relation avec l'actualité, publiés dans un
numéro antérieur de l'Internationaliste.
Nous posons une question : le syndicalisme
est-il à la croisée des chemins ? Et nous
répondons : oui. Nous passons en revue
quelques éléments qui étayent cette
affirmation, mais d'autres pourraient être
abordés, les 16 pages de notre bulletin n'y
suffiraient pas et, je le répète, il s'agit
en premier lieu de provoquer la discussion et
d'ouvrir le débat.
Comme nous estimons que le syndicalisme
est à la croisée des chemins et qu'il ne faut
pas se tromper de route, nous formulons
l'ébauche d'une réponse sous l'appellation
CUT, centrale unique des travailleurs. Il
serait extrêmement prétentieux de notre part
d'arriver avec une solution "clé en main".
La somme des questions posées dans les
contributions suite à la publication du texte
du GSI dans la lettre de Liaison montre que,
toutes et tous, nous avons du travail d'abord
parce que la liste exhaustive des questions
ne suffit pas : ces questions nécessitent des
réponses qui devront être élaborées en
commun.
Ayons toutefois en tête cette nécessité :
que soit sur le plan de l'organisation
politique comme sur celui de l'organisation
syndicale, la solution ne peut pas être
franco-française, c'est la raisons pour
laquelle nous l'abordons dans une
perspective, au minimum, européenne.
Et puis, n'oublions pas que nous avons à
faire un énorme effort de clarification et
donc à surmonter les effets négatifs sur
notre réflexion de nos origines syndicales
marquées par des influences
social-chrétiennes, réformistes ou
staliniennes.
I./
L'indépendance syndicale.
Pourquoi partir de l'indépendance
syndicale ? Nous aurions pu choisir le taux
de syndicalisation, nous reviendrons plus
tard sur cet aspect de l'analyse. Tous
simplement nous savons toutes et tous ici que
l'organisation syndicale ne peut être un tant
soit peu efficace que si elle est
indépendante.
Efficace dans le sens de la défense des
intérêts matériels et moraux, collectifs et
individuels de ses adhérents et, au delà, de
l'ensemble des travailleurs. Efficace dans le
sens défensif comme dans un sens offensif :
conserver les acquis, les améliorer et les
étendre.
Indépendante en premier lieu de l'Etat et
du patronat. Car les intérêts du patronat, de
la bourgeoisie, sont diamétralement et
radicalement opposés à ceux de la classe
ouvrière. Car l'Etat est le défenseur
inconditionnel des intérêts de la classe
dominante, en l'occurrence la bourgeoisie.
A./ Le patronat
et l'Etat
Or, depuis que le mouvement ouvrier
existe, la bourgeoisie a tout mis en oeuvre
pour entraver son indépendance. Il en va de
même aujourd'hui. Son objectif reste :
détruire les syndicats ou les intégrer. Ne
pouvant pas les détruire, dans l'état actuel
des rapports de force au plan international,
elle cherche à les intégrer.
Le mot "corporatisme" utilisé à tord et à
travers entraîne une ambiguïté. Pour Madelin
et consort, le fait que les fonctionnaires
soient attachés à leur statut relève du
corporatisme, idem pour l'attachement à une
notion de salaire minimum dans le privé. Pour
les bourgeois, ces attitudes vont à
l'encontre de "l'intérêt général",
c'est-à-dire l'intérêt de la bourgeoisie dans
un cadre de concurrence exacerbée.
Pourtant, le corporatisme, le véritable,
renvoie à une notion toute autre, héritée de
la doctrine sociale de l'Eglise : la mise en
place de corps intermédiaires dans la
société, corps regroupant, comme sous
l'Ancien régime, ouvriers et patrons au sein
de la mêmecorporation, défendant "l'intérêt
général".
Ce corporatisme,lecorporatisme a été la
base de toutes les réformes institutionnelles
réactionnaires depuis Vichy avec sa Charte du
Travail et son Sénat "socio-professionnel",
en passant par la réforme de de Gaulle en
1969 et toutes les tentatives sous les
multiples gouvernements de la Vème
République.
Que penser des lois Auroux, présentées en
leur temps par la direction de la CGT comme
un sommum de l'avancée sociale en lien avec
la fameuse - et fumeuse - "démocratie à
l'entreprise" ? Ces lois ont servi de cheval
de Troie à toute une série de remise en cause
d'acquis depuis 20 ans.
Elles ont posé les bases d'une
"professionnalisation" de l'action syndicale
c'est à dire l'émergence d'une bureaucratie
encore plus indépendante de la base syndiquée
(quand cette base existe !) mais plus
dépendante encore du patron. Une bureaucratie
qui tire sa seule légitimité d'avoir les
faveurs du CNPF, devenu MEDEF.
Après les Comités d'entreprise d'après la
Seconde guerre mondiale, les lois Auroux ont
été à l'origine de nombre de structures ou
comités "paritaires", tels les CHS-CT,
associant patrons et travailleurs,
transformant les syndicalistes en
techniciens, en experts, de la "chose
syndicale".
Oui, la CFDT est la confédération qui est
allée le plus loin dans cette direction, et
nombre de travailleurs ont été "incités" à y
adhérer par la magie du chèque syndical, par
exemple, pour prendre l'exemple d'AXA, sur la
base de la corruption, de l'opportunisme et
du clientélisme.
Ainsi, quand le CNPF a tourné le dos à
Bergeron pour faire les yeux doux à Notat,
les plus opportunistes de FO ont rejoint la
CFDT dont la direction cherchait à créer,
sous le vocable de la "recomposition
syndicale", un syndicalisme "raisonnable"
comprenant les contraintes de l'entreprises
pratiquant le "gagnant-gagnant" (un morceau
de sucre pour les travailleurs, une tonne
pour le patron), résolue à mettre un terme
aux "acquis mortifères" - le mot est de
Notat - qui entravent la compétitivité des
entreprises. Les bases étaient là, posées par
le syndicalisme chrétien en 1919, "rénové" en
1964.
Dans le même mouvement, la CGT, qui a une
origine véritablement ouvrière et socialiste
- c'est pourquoi notre analyse ne met pas sur
le même plan la CFDT et la CGT du point de
vue de son poids et de son influence dans la
classe - la CGT, donc, entame son
"adaptation". La chute du Mur de Berlin va
accélérer les reniements au nom d'une
certaine realpolitik : l'organisation
syndicale dont le but serait, théoriquement,
"l'abolition du salariat par la socialisation
des moyens de production et d'échange" cède
la place à un syndicalisme de combat et de
proposition, la "refondation" du syndicalisme
CGT, répond au recentrage CFDT et la
"refondation sociale" du MEDEF donne
aujoud'hui leur sens véritable à ces
évolutions et rapprochements.
Cette "évolution" a été engagée plus tôt
en Allemagne ou à peu près à la même époque
en Angleterre, en Espagne, en Italie ou au
Portugal, en relation avec des forces
politiques comme la social-démocratie ou le
stalinisme sous sa forme "euro-communiste",
en France cette analyse pourrait être faite
pour toutes les organisations syndicales à un
degré ou à un autre, car les femmes et les
hommes qui les composent ou les dirigent ne
sont pas des extraterrestres. Elles et ils
sont très souvent membres de partis
politiques, il ne peut en être autrement.
A contrario "l'apolitisme syndical",
simple hypothèse d'école car le mouvement
ouvrier ne se développe pas dans un tube à
essais stérilisé, "l'apolitisme syndical",
donc, ne serait certainement pas une garantie
de "pureté" de l'action syndicale car les
pressions extérieures réintroduiraient "par
la fenêtre" ce qu'on aurait chassé "par la
porte".
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B./ Les
partis
L'organisation syndicale regroupe tous les
travailleurs quelles que soient leurs
opinions politique, philosophique ou
religieuse. Cela implique que le droit de
tendance soit réel et respecté dans le
syndicat. Aucune garantie n'existe en dehors
de celles que se donnent les syndiqué(e)s
eux-même que leur organisation ne déviera pas
de la route qu'ils se sont tracé.
Comme la lutte des classes ne prendra fin
que quand il n'y aura plus de classes
sociales, même avec les meilleurs statuts,
les plus "purs", la seule garantie que nous
ayons est la vigilance et la mobilisation
permanente contre tout risque de corruption
et de bureaucratisation : "L'insurrection
n'est pas un état normal ; elle doit être
pourtant l'état permanent d'une
république". Il ne peut en aller
autrement à moins de s'en remettre pour cela
à une autorité surnaturelle...
Ainsi, déjà aux balbutiements du mouvement
ouvrier, seuls ceux qui avaient une claire
conscience politique des enjeux ont été
capables de dégager des perspectives en terme
d'actionetd'organisation, il n'a pas de
génération spontanée. Et bien sûr, même avec
la meilleure volonté et la meilleure
combativité du monde, celles et ceux qui
n'était paspolitiquementarmés ont cédé
d'autant plus facilement aux sirènes de la
modernité et de ce l'on appelle le "Consensus
de Washington".
Comme nous disons entre nous au GSI,
"quand le Mur de Berlin s'est effondré,
certains ont prix des briques sur le coin de
la figure". Cet évènement réellement
historique a ouvert une période de
décomposition et de recomposition de toutes
les représentations politiques et à eu, quasi
mécaniquement, un effet comparable sur les
organisations syndicales, dans le monde
entier.
"Le capitalisme a vaincu",
"il est seul à dominer la planète",
"il faut se résigner", se disent
certains. Conséquences pour eux, sur le plan
politique, seule la critique radicale peut
faire évoluer le système capitalisme à
condition de ne pas chercher à le renverser
et à prendre le pouvoir. C'est la mouture
"gauche" de l'économie sociale de marché,
chère à J. Delors et à beaucoup
"d'altermondialistes". Pour les mêmes, sur le
plan syndical, seule l'action quotidienne
locale - et radicale aussi - déconnectée de
toute tactique et stratégie à l'échelle
nationale et internationale peut permettre de
résister au rouleau compresseur.
"Naturellement", le spontanéisme fait son
retour avec de nouvelles variantes du vieux
syndicalisme révolutionnaire ou même un petit
courant "anti-orga." qui sont autant
d'attitudes défensives de replis et
d'impuissance alors que, justement, il
faudrait être offensif.
L'effondrement du stalinisme donne au
mouvement ouvrier les moyens d'envisager sa
réorganisation sur de nouveau axes. Les
aspects syndicaux et politiques sont liés,
car l'existence, ou non, de syndicats
puissants, indépendants, de lutte de classe
est une question politique de premier ordre.
Ce n'est pas l'un puis l'autre, mais les deux
en même temps qui avancent de façon
dialectiquement liée.
II./ La
perspective de la CUT
Il y a plusieurs façon d'aborder la
perspective d'une Centrale Unique des
Travailleurs. D'emblée écartons celle de la
Confédération Européenne des Syndicats (CES)
qui vise à fondre dans la même organisation
unique ses adhérents dispersés comme en
France, en Italie, en Espagne, etc.
Une telle "centrale unique" aboutirait
peut être, temporairement, à faire monter le
taux de syndicalisation, mais qualitativement
elle tendrait à devenir une sorte de "super
CFDT". Bien entendu, à moins d'avoir un goût
particulièrement prononcé pour la mauvaise
caricature, chacune et chacun aura compris
que ce n'est pas la conception du GSI.
Dans les pays où existe une centrale
unique, une unicité syndicale, liée à
l'Histoire, l'Allemagne ou le Royaume-uni,
par exemple, cela n'empêche pas leur
direction de mener une politique
d'accompagnement des revendications
patronales ou même leur cogestion. Il n'y a
pas de lien automatique entre centrale
unique, taux de syndicalisation et caractère
radicale de l'organisation syndicale.
De même, le système de l'exclusivité
syndicale le "closed shop" aboutit à des
résultats qui peuvent être très
contradictoire. Aux USA, dans une boîte, à
l'issue d'un vote tous les employés sont
syndiqués ou aucun. Un vote contraire peut
aussi aboutir à la disparition du syndicat...
C'est le résultat particulier d'une lutte
très violente dans les années 1910, 20 et 30.
Quand un syndicat ouvrier se constituait, le
patron organisait un syndicat jaune en face.
Le système du "closed shop" a permis de
mettre fin à cette tactique, mais n'a pas
transformé l'AFL-CIO en un foudre de
guerre.
En France, le contrat d'exclusivité
syndicale est interdit, le patron ne peut
théoriquement pas légalement empêcher la
pluralité des organisations, bien que des
situations de fait soient apparues en 1944
dans le livre et les dockers, remises en
cause depuis, avec de très nombreuses dérives
bureaucratiques, pour rester poli.
Vous l'aurez compris ce n'est pas cette
perspective que nous défendons, cela va sans
dire, mais cela va encore mieux en le
disant.
Il ne s'agit pas non plus de créer un
nouveau syndicat, plus "pur" et plus radical
que les autres, une sorte de "Nouvelle
Organisation Revendicative et Démocratique".
Nous tomberions alors dans le travers qui
consiste à charger le syndicat d'accomplir ce
que doit réaliser le parti : prendre le
pouvoir, car en définitive il s'agit bien de
cela.
Nous sommes en effet fermement convaincus
que rien, aucune structure syndicale ou
associative "magique", ne nous exonérera de
construire un parti révolutionnaire,
internationaliste, pour le socialisme, c'est
à dire une société basée sur la propriété
collective des moyens de production et
d'échange à l'échelle du monde.
Proposer la perspective de la CUT au
mouvement ouvrier permet de mener le débat
sur l'avenir du syndicalisme, d'un
syndicalisme de masse et non d'élite, un
syndicalisme de lutte de classes et non
d'accompagnement, un syndicalisme qui ose se
poser dans la perspective de l'abolition du
salariat et donc du socialisme.
L'adhésion de la CGT à la CES et de ses
Fédérations à l'UNI ont été un de ces moments
où les syndicalistes réfléchissent à l'avenir
du mouvement dans son ensemble. Ceux qui se
sont prononcés contre seraient-ils ipso-facto
favorable à une CUT ? Pas forcément. Et alors
? Au contraire ceux qui ont approuvé cette
orientation de la CGT ne sont-ils pas parfois
amenés aujourd'hui à s'interroger sur ce
choix et sur une éventuelle alternative ?
C'est positif.
La grève de ce printemps contraint les
syndicalistes de toutes les appartenances
syndicales à ce poser ces questions et à y
apporter des réponses. Comme il n'y a pas de
garantie qu'une organisation ne connaîtra
jamais de dérive bureaucratique, nous ne
connaissons pas de censeurs qui pourraient
nous dire à coup sûr que tel est digne ou non
d'en être.
Nous n'avons pas à distribuer de bon ou de
mauvais points aux militants qui cherchent
une issue à l'impasse qu'ils ont connu en
juin dernier sous prétexte qu'elles ou ils
seraient adhérents de telle organisation
plutôt que de telle autre. Simplement, pour
paraphraser un discours célèbre : celui qui
refuse la rupture avec l'ordre établi, celui
qui refuse la rupture avec le capitalisme,
celui-là, ou celle-là n'a pas sa place dans
ce combat.
Nous ne préjugeons pas de l'axe par lequel
passerait cette CUT ou même du nom que
pourrait avoir une telle organisation. Cet
axe pourrait être une, ou des, organisations
existantes. Il pourrait aussi émerger à
l'occasion d'une nouvelle crise, majeure
cette fois, de ces organisations. Mais le
débat doit s'ouvrir, se nourrir,
s'approfondir et s'élargir : c'est une
perspective.
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